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in 2010 witii funding from 

University of Ottawa 



littp://www.arcliive.org/details/oeuvresfeval35fv 



'-n 



VALENTINE DE ROHAN 



ŒUVRES DE PAUL FEVAL 

SOIGNEUSEMENT REVUES ET CORRIGÉES 



NOUVELLE COLLECTION OLLENDORF (IN-8<' ECU) 



Les Merveilles du Mont-Saint-Michel 
Les Étapes d'une conversion (l^^ 

série). La Mort d'un père. 
Pierre Blot, (11^ série des Étapes). 
La Première Communion, 3^ récit 

de Jean (III« série des Étapes). 
Le Coup de grâce, dernière étape. 
Jésuites ! 
Pas do Divorce! 
La Fée des Grèves. 
L'Homme de Fer (suite de la Fée des 

grèves). 
Châteaupauvre, voyage au dernier 

pays breton. 
Le dernier Clievalisr. 
Frère Tranquille 
La Fille du Juif Errant. 
Le Château de velours. 
La Louve. 
Valentine de Rohan (suite de la 

Louve). 
L'Oncle Louis. 2 vol. 
Le Loup blanc. 
Le Mendiant noir. 
Le Poisson d'Or. 
Le Régiment des Géants. 
Les Fanfarons du Roi. 
Le Chevalier Ténèbre. 



Les Couteaux d'or. 

Les Errants de nuit. 

Fontaine-aux-Perles. 

Les Parvenus. 

La Reine des Épées. 

Les Compagnons du silence. 

Le Prince Coriolani (suite du précé- 
dent). 

Une Histoire de revenants. 

Roger Bontemps. 

La Chasse au roi. 

La Cavalière (suite de la Chasse au 
roi). 

Le Capitaine Simon. — La Fille de 
l'émigré. 1 vol. 

Le Chevalier de Kéramour. 

Les Libérateurs de l'Irlande, 2 vol. 

L'Homme du Gaz. 

Corbeille d'Histoires. 

La Belle-ÉtoUe. 

Contes de Bretagne. 

La Première aventure de Corentin 
Quimper. 

Chouans et Bleus. 

Romans Enfantins. 

Veillées de la Famille. 

Rollan Pied-de-Fer. 

Le Maçon de Notre-Dame. 



VIENT DE PARAITRE dans la collection des Grands Romans: 
Le Bossu : I. Le Petit Parisien. — II. Lagardère. 



PAUL FEVAL 



cûû^AWA^a 



VALENTINE DE ROHAN 



NOUVELLE EDITION 







PARIS 



Société d'Editions Littéraires et A rtistiques 

LIBRAIRIE OLLENDORFF 

== 50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 5o === 
Tous droits réservés. 



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911753 



VALENTINE DE ROHAN J 



PREMIÈRE PARTIE 
LA PETITE CENDRILLON 



I,E BOUDOIR 



Les pierres racontent, dit-on, l'histoire des catastrophes 
dont e'Ies furent les témoins. L'antique manoir de Rohan- 
Polduc avait été témoin des deux tragédies qui furent comme 
le prologue de notre présent drame : l'expulsion de César de 
Rohan avec sa jeune femme et son fils, la malédiction de Va- 
lentine de Rohan, portant sa fille dans ses bras. 

César de Rohan était mort de cela, et Valentine aussi 
peut-être. Guy, comte de Rohan, leur père, jeté lui-même 
hors de sa demeure, par la trahison d'Alain Polduc, était 
parti seul, sans tourner la tête, laissant derrière lui ce double 
et terrible châtiment. 

Depuis lors, les gens de la contrée ignoraient ce qu'était 
devenu le comte Guy, cet implacable vieillard, dur comme les 
héros de la légende celtique. César, sa femme et son fils passaient 
pour morts ; nul ne savait le sort de Valentine ni de sa fille. 

Mais le manoir ne racontait rien de ces lugubres choses. Au 
contraire, la physionomie autrefois si sombre de ses vieilles 
pierres s'essayait maintenant à sourire. On avait fait ce qu'on 
avait pu pour égayer ces noires murailles dont la vétusté faisait 
honte à leur nouveau seigneur. 

M. le sénéchal de Bretagne, que nous appelions autrefois 
maître Alain Polduc, et qui faisait en ce temps-là profession 



G VALENTINE DE ROHAN '^ 

d'humilité était maintenant un personnage d'importance. Il 
ne se contentait plus de vivre en maître dans la maison où nous 
le connûmes valet, et ne cachait point qu'il aurait mieux 
aimé la demeure moderne, toute blanche et toute carrée, de 
monsieur son beau-père, l'intendant Feydeau, mais l'intendant 
gardait pour lui sa d meure. 

Du vivant de sa fille aimée, femme d'Alain Polduc, trans- 
formé en vicomte de Rohan, depuis qu'on l'avait institué 
sénéchal, Achille-Musée Feydeau de Brou, intendant royal 
de l'impôt pour la province de Bretagne, vieillard ridicule et 
qui mettait sa gloire à copier les mœurs de la cour du régent, 
avait éloigné de lui dès longtemps ses deux plus jeunes filles 
pour les placer auprès de leur sœur. Maintenant que le sénéchal 
était veuf, Agnès et Olympe Feydeau restaient au manoir, du 
consentement de leur père, lequel menait en son château, seul 
et sans contrainte, sa vie de vieux Céladon. Elles étaient comme 
icft filles d'adoption du sénéchal, qui postulait auprès du par- 
lement pour leur faire porter le nom de Rohan-Polduc. Pas 
n'est besoin de dire à ceux qui se souviennent de maître Alain 
et de son excellent caractère que M. le sénéchal espérait bien 
trouver son compte à cela. 

L'intendant et le sénéchal étaient, du reste, les deux doigts 
de la main. Pythias et Damon s'aimaient d'une amitié moins 
tendre. Depuis vingt ans ils faisaient ensemble des afïaires 
extrêmement déUcates, et jamais ils ne se querellaient devant 
témoin. C'est là le sublime de l'amitié entre spéculateurs. 

Au temps où maître Alain était majordome chez son noble 
cousin, le comte Guy, son rôle avait été d'aider à la ruine de 
l'irascible vieillard et de faciliter au contraire l'agrandissement 
des domaine? de Feydeau. Grâce à lui, les futaies de Rohan, 
ses fermes, ses guérets, avaient passé peu à peu et moyennant 
vil prix entre les mains de l'intendant royal. 

Pour avoir le manoir lui-même et les domaines inaliénables, 
il avait fallu jouer un autre jeu; et nous venons de faiie al- 
lusion au drame de famille qui priva de ses deux héritiers le 
comte Guy dont la fièvre politique s'était changée en folie 
par suite des excitations de maître Alain. La trame était 
simple, quoique savamment ourdie : aucun fil ne se rompit. 
Une fois le vieux Rohan exilé ou mort et ses enfants disparus, 
maître Alain Polduc fut amplement récompensé de ses peines. 
Grâce au crédit de son beau-père, il fut nommé sénéchal, et 



LA PETITE CENDRILLON / 

son beau-père Ini-même, ayant mission, par sa charge d'in- 
tendant, de juger les conflits de noblesse put le coucher sur 
un registre en qualité de vicomte de Rohan. 

C'était assurément beaucoup pour un gars du pays de Tré- 
guier, qui était arrivé dans la haute Bretagne avec des sabots 
pleins de paille et sa veste de futaine, mais M. le sénéchal 
demandait davantage. Feydeau était huit ou dix fois plus 
riche que lui; cela lui donnait de l'émulation. Il prétendait à 
la lieutenance de roi et voulait pêcher encore en eau trouble 
un ou deux petits millions avant le soir de sa vie. 

Quelqu'un qui serait revenu au pays* après quinze ou vingt 
ans d'absence aurait eu de la peine à reconnaître l'abord sau- 
vage de la maison de Rohan; les douves, comblées dans tout 
leur parcours, s'étaient changées en parterres; une allée de 
tilleuls taillés en boules coupait la pelouse à son milieu et 
conduisait au perron. Chaque tronc de tilleul s'entourait d'un 
buisson d'épines auquel la cisaille avait donné la forme d'un vase. 

Les murailles avaient été replâtrées ; les moulures vénérables 
de la maîtresse porte s'empâtaient sous une triple couche de 
peinture verte. La partie du château qui tombait en ruines 
se relevait, et vous n'eussiez retrouvé sur la façade de l'ouest 
que le vieux balcon de granit conservé intact comme curiosité. 

A l'intérieur, même changement. Le pauvre grand salon 
d'honneur, séparé en deux par une cloison, ne gardait rien de 
sa sévère magnificence. La fille aînée de l'intendant Feydeau 
l'avait trouvé trop long, trop large et trop triste. Les deux 
pièces qui le remplaçaient n'étaient pas tout à fait à la mode 
de la cour, mais leur ameublement Louis XIV n'en faisait pas 
moins, avec l'architecture gothique, le contraste le plus mal- 
heureux. Par les croisées, aux châssis renouvelés, on apercevait 
la terrasse grattée et blanchie, ainsi que le jardin, dont tous 
les arbres avaient été proprement émondés. 

Nous le répétons, parce que c'est justice, on avait fait ce 
qu'on avait pu. Il y avait entre cette maison bien tenue et 
l'ancien manoir la même différence qu'entre le visage noble 
et triste du comte Guy et le menton rougeaud, rasé de frais, 
de M. le sénéchal, son ex-majordome. 

La partie occidentale du manoir, à cause de son aspect plus 
moderne, avait été choisie par les demoiselles Feydeau; elles 
y faisaient leur demeure. La dernière chambre, située au bout 
du corridor, celle qui donnait sur un balcon de granit en saillie 



8 VALENTINE DE ROHAN 

d'où l'on apercevait la vallée de Vesvres, leur servait de 
boudoir commun. 

L'histoire légendaire de ce balcon est racontée dans notre 
précédent récit : La Louve. 

Les demoiselles Feydeau étaient parisiennes, riches, jeunes : 
il y a toujours quelque lueur de goût chez la jeunesse à qui rien 
ne coûte. La retraite favorite d'Olympe et d'Agnès était 
charmante; vous eussiez dit un observatoire gracieux et bril- 
lant où les deux belles paresseuses venaient s'étendre sur les 
sofas de velours, parmi les draperies roses, les peintures co- 
quettes, les fleurs débordant hors des grands vases de Chine, 
pour regretter Paris en face de la campagne admirable. 

C'est dans le boudoir des filles de Feydeau que nous con- 
duirons tout d'abord le lecteur; seulement, sur le sofa de ve- 
lours qui faisait face à la fenêtre, nous ne trouverons ni made- 
moiselle Agnès, ni mademoiselle Olympe, ni même leur pauvre 
petite compagne Céleste, qu'on appelait dans le pays la Cen- 
drillon du manoir de Rohan. Céleste était dans sa chambrette 
hâtant sa besogne et mettant la dernière main aux toilettes 
de ces demoiselles, car ces demoiselles devaient faire toilette 
ce soir; grande toilette; il y avait fête à Rennes, au palais du 
gouvernement, pour la réception officielle de monseigneur le 
comte de Toulouse, redevenu gouverneur de Bretagne, après 
plusieurs années de disgrâce. 

Céleste avait des doigts de fée ; Olympe et Agnès pouvaient 
compter sur elle. En attendant, elles étaient au salon, faisant 
les honneurs du château à de nombreux invités et se laissant 
appeler, par flatterie anticipée : Mesdemoiselles de Rohan, 
gros comme le bras ! 

Sur le sofa du boudoir, M. l'intendant et M. le sénéchal 
causaient en tête-à-tête. Maître Alain Polduc n'avait point 
changé notablement. Il était plus gros, et paraissait plus 
court; ses épaules dodues étaient au plein de son habit de 
velours ponceau. C'est à peine si ses cheveux plats et rares 
commençaient à grisonner. 

Ses prétentions aux belles manières avaient naturellement 
grandi, on le voyait bien à l'élégance de sa mise. Sous l'habit 
de velours ponceau, il y avait en effet une veste de satin bleu 
de ciel qui battait, rattachée à l'aide de boutons en diamants 
sur une culotte de taffetas vert tendre. Les boucles de ses sou- 



LA PETITE GENDRILLON 9 

liers à talons éblouissaient. Sous son double menton et autour 

de ses poignets ruisselaient des flots de dentelles. Comme on 
peut le penser, tout cela formait un ensemble des plus satis- 
faisants au point de vue comique, et pourtant M. le sénéchal 
ne prêtait point trop à rire, parce que son large visage, in- 
telligent dans sa laideur, avait une expression inquiétante. 
On devinait dans ces petits yeux méchants l'expérience et la 
science d'un coquin émérite; l'excellent sourire qui ridait 
l'embonpoint fleuri de ses joues ne cachait pas assez le sang- 
froid résolu du spoliateur. 

Mais un type charmant, complet, tout d'une pièce, c'était 
Achille-Musée Feydeau, seigneur de Brou, du Mont et de la 
Muette, intendant royal pour la province de Bretagne, ancien 
disciple d'Apollon et vieilli au service des dames. Achille-Musée 
pouvait bien avoir soixante ans, mais les efforts réunis de son 
barbier, de son dentiste et de son valet de chambre, lui pro- 
mettaient une jeunesse éternelle. 

Considéré de près, son visage offrait tout l'attrait d'une 
œuvre d'art. Ses yeux d'un bleu terne et un peu vitreux avaient 
des cils rechampis au pinceau : l'encre de chine, habilement 
employée, allongeait leur fente trop courte et leur donnait du 
caractère. A droite et à gauche, à la hauteur des tempes, il y avait 
un empâtement hardi, qui dissimulait deux écheveaux de rides. 

La brosse, enduite de noir de fumée, restaurait chaque matin 
la courbe galante de ses sourcils; quelques boucles perdues 
de sa noble perruque à la Louis XIV venaient jouer adroite- 
ment sur les plis de son front qu'elles dissimulaient à merveille. 
Ses lèvres, passées au carmin, faisaient ressortir la blancheur 
de trente-deux dents savoyardes achetées à beaux deniers 
comptant. Ces perles, montées en perfection, donnaient à son 
parler un gazouillement enfantin plein de charmes. 

Achille-Musée n'avait garde de tomber dans les mêmes bar- 
barismes de toilette que son gendre; son accoutrement était 
irréprochable et sentait vraiment l 'homme de cour. Il était haut 
sur j ambes comme l'oiseau symbolique des hiéroglyphes de Mem- 
phis ; il avait le torse un peu voûté et très court. Assis noncha- 
lamment comme nous le trouvons aujourd'hui sur un sofa de bou- 
doir, il portait ses genoux croisés à la hauteur de son menton. 

Dans sa main gauche peinte en blanc, au doigt de laquelle 
brillait un solitaire de la plus belle eau, une boîte d'or enrichi 
de perles fines tournait gracieusement, sollicitée par les doigts 



10 VALENTINE DE ROHAN 

de sa main droite, également couverts d'une couche de pein- 
ture fraîche. Il aurait fallu faire tout Paris pour trouver un 
financier retouché plus savamment. 

— Je vous ai amené ici, monsieur l'intendant, disait le 
sénéchal, parce que ma maison est pleine et que nous avons 
besoin de causer en paix, 

— Eh mais ! fit Achille-Musée Feydeau de Brou, en secouant 
son jabot avec tout plein de grâce, vous n'avez pas besoin d'ex- 
cuse... un boudoir, cela me connaît, mon gendre ! 

Alain Polduc fit mine de le regarder avec admiration. 

- — Vous êtes bien positivement l'homme de votre siècle ! 
s'écria-t-il, et les compagnons de M. le Régent ne sont que des 
novices auprès de vous ! 

— Eh! eh! ch! ricana le financier; j'avoue que, sur la 
route de la vie, j 'ai laissé les épines pour ne cueillir que les fleurs. 

— Charmant ! mais vit-on jamais chose semblable ! Les 
fâcheux nous poursuivent dans ce château avec un acharne- 
ment tel que nous somme? réduits à conspirer jusque dans le 
boudoir de vos filles. 

Achille-Musée chiffonna le bout de son jabot en homme di- 
sert qui va soutenir une thèse mignonne. 

— Mon gendre, répliqua-t-il, conspiration et boudoir ne 
s'accordent pas mal ensemble. Vo;^ez la Fronde ! J'ai rimaillé 
jadis, ajouta-t-il en se renversant sur les coussins, alors que 
j'occupais mes heures perdues à la culture des belles lettres, 
j'ai rimaillé tant bien que mal un petit conte à la façon d'Ita- 
lie, intitulé : le Boudoir conspirateur... Le titre est assez' 
piquant, que vous en semble? 

— Charmant ! répéta Alain Polduc. 

— N'est-ce pas?... Mais je croyais que nous n'étions pas 
ici pour conspirer, monsieur mon gendre. 

- — Nous sommes ici pour convenir de nos faits. Il en est 
grand temps, monsieur mon beau-père ! nous sommes menacés 
par les événements, et il y a des jours où je pense qu'à force 
de nager entre deux eaux on finit par se noyer. 

— Nous ne nageons pas, mon gendre, répliqua l'intendant, 
nous sommes en terre ferme, Dieu merci ! Nous avons un pied 
à la cour de France, un pied à la cour d'Espagne, voilà tout. 

— Mon beau-père, les petits cadeaux entretiennent l'amitié; 
voici bien longtemps déjà que nous n'avons fait à M. le Régent 
aucune agréable surprise. 



II 

l'intendant royal 



L'intendant jeta sur son gendre un regard d'inquiétude. 

— C'est juste, dit-il pourtant, c'est trop juste. On ne saurait 
se montrer trop aimable avec M. le Régent... Quand S. A. R. 
a eu vent des bruits qui courent sur mon hymen avec la com- 
tesse Isaure... 

— - Causons affaires, interrompit le sénéchal. 

— S. A. R. poursuivit l'intendant a poussé un grand cri, 
disant : est-il possible qu'Achille-Musée retombe dans le piège 
du mariage ! 

— Combien comptez-vous lui ofîrir en étrennes? 

• — A la belle comtesse? La corbeille me coûtera... 

— J'entends à M. le Régent. 
Achille-Musée ouvrit sa boîte d'or. 

— Diable ! diable ! dit-il, l'impôt ne rentre pas comme sur 
des roulettes. 

— J'ai à vous parler de. cela et d'autres choses. Comptons 
sur nos doigts. J'ai à vous parler des Loups qui ont passé la 
nuit en armes autour de la mare de Muys; j'ai à vous parler 
de la comtesse Isaure, au point de vue de votre caisse seu- 
lement... J'ai à vous parler de l'ancien sabotier Yaumy et 
de certaine sorcière qui fait des miracles au vieux moulin de 
la Fosse-aux-Loups: J'ai à vous dire que la Louve a reparu dans 
la forêt; que madame Saint-Elme, la mystérieuse protectrice 
de Rohan, est à Paris mieux en cour que jamais, si bien en 
cour que nos correspondants lui attribuent la rentrée en grâce 
de M. de Toulouse... Faite.=^-moi songer aussi, au cas où je l'ou- 
blierais, à vous toucher un mot de ce beau cavalier qui est ar- 
rivé cette nuit en ma, maison. 



12 VALENTINE DE ROHAN 

— Le seigneur Martin Blas? interrompit l'intendant avec 
un léger bâillement. 

— Oui. Ce don Martin Blas vient justement de Paris avec 
un message pour la comtesse Isaure. 

— • Plaît-il? Monsieur mon beau-père ! s'écria Polduc, écou- 
tez attentivement, croyez-moi; la partie est engagée malgré 
nous; nos cartes se mêlent toutes seules, et il ne dépend pas 
de notre volonté de retirer les enjeux ! 

— Expliquez-vous, je vous prie, voulut dire l'intendant, 
au sujet de ce message... 

■ — Plus tard, interrompit le sénéchal. Il s'agit d'abord de 
régler le don gratuit, comme on dit en langage parlementaire, 
que nous allons déposer de compte à demi aux pieds de M, le 
Régent de France, Je ne suis qu'un pauvre gentilhomme, et, 
pour ma part, je sais bien ce que je fournirai, mais vous, mon 
beau-père, vous fournirez le reste, c'est-à-dire un pot-de-vin 
de cinq à six cent mille livres, pour que Son Altesse Royale 
ait le cœur content. 

L'intendant bondit, sur le sofa, et le sang lui monta au vi?age. 

— Je ne parle pas, poursuivit le sénéchal tranquillement, 
d'une bagatelle de vingt ou vingt-' inq mille écus pour certain 
illustre valet, qui aime presque autant les petits cadeaux que 
son maître. 

Nouveau bond de l'intendant, qui supputa d'un accent 
désolé : 

— Six cent soixante-quinze mille livres ! 

Puis il ajouta en regardant Polduc de travers : 

• — Mon gendre, vous êtes fou ! 

-^ Mon beau-père, répliqua le sénéchal, qui avait assuré- 
ment son but en faisant suivre à l'entretien cette route pleine de 
circuits, ne discutons pas encore; ce serait prématuré. Avant 
d'approfondir la question, permettez-moi de vous apprendre 
certains détails que vous ignorez à coup sûr. 

— Six cent soixante-quinze mille livres ! répéta l'intendant, 
dont la boîte d'or tournait entre ses doigts comme une toupie 
d'Allemagne. 

Alain Polduc se mit à l'aise à l'autre bout du sofa et com- 
mença ainsi : 

— 11 y avait autrefois, je vous parle d'une douzaine d'années, 
au bourg de Pléchastel, entre Quimper et Châteaulin, en Basse- 
Bretagne, un paysan qui se nommait Thurien le Bozec. Il 



LA PETITE CENDRILLON 13 

avait une bonne ferme au bord du Bénaudet, et comme sa 
femme, Julienne, ne lui avait point donné d'enfant, il avait 
adopté un orphelin... Oubliez un instant vos six cent soixante 
et quinze mille livres, mon beau-père, et devinez qui je re- 
connus un jour assis par terre au seuil de Thurien le Bozec, 
et faisant sauter sur ses genoux le petit orphelin qui souriait? 

— Qu'importe cela ! gronda Feydeau tout entier à sa mé- 
chante humeur. 

— Cela importe beaucoup, mon beau-père, répliqua Polduc 
avec calme. Vous possédez environ les deux tiers des anciens 
domaines de Rohan, et c'est la meilleure plume de votre aile... 
Or, César de Rohan et Jeanne de Corabourg, unis en légitime 
mariage, ont laissé un fils dont la naissance fut authentique- 
ment constatée par le chapelain du manoir où nous somme?... 

L'intendant commençait à ouvrir de grands yeux. 

■ — Cela vous importe beaucoup, reprit encore Alain Polduc, 
car vous savez comme tout le monde qu'après la fin tragique 
de César et Jeanne sa femme, le vieux Rohan monta un matin 
è cheval pour aller chercher leur fils qui était ici près, en la 
paroisse de Noyai. Le vieux Rohan fut plusieurs jours sans 
revenir, et l'on disait dès ce temps-là qu'il avait été jusqu'à 
Quimper... Cela vous importe beaucoup, je vous le répète, car 
l'homme qui faisait jouer l'orphelin sur ses genoux, au seuil de 
Thurien le Bozec était Josselin Guitan l'ami, le serviteur de 
César et l'âme damnée de Valentine. 

Chaque passion a sontravail et ses joies. La passion d'Achille- 
Musée Feydeau était la vanité du parvenu : vanité à propos 
de tout, argent, honneurs, élégance, poésie, epprit, crédit, bra- 
voure même, popularité et don de plaire. 

Cette passion, du reste, n'était pas très exigeante, quoiqu'elle 
coûtât fort cher. Pour peu que la foule parût croire à son bon- 
heur, Achille-Musée était heureux pour tout de bon; il vivait 
de gloriole. 

Or, le plus beau de ses triomphes était assurément cette ru- 
meur qui le mariait dans un avenir prochain avec la comtesse 
Isaure. Quoiqu'il fut très économe, il avait dépensé de grosses 
sommes pour alimenter ce bruit. 

La comtesse Isaure régnait sur la jeunesse bretonne; tout 
ce que Rennes contenait de noble, de vaillant et de beau, était 
à ses pieds. Quelle gloire, veuillez-en convenir, pour Achille- 
Musée Feydeau, qui n'avait plus vingt ans, selon son propre 



14 VALENTINE DE ROHAN 

aveu, et qui n'était, après tout, qu'un gentilhomme de finance, 
quelle gloire de damer le pion à toute cette noblesse d'épée ! 

La comtesse Isaure puisait à sa caisse, c'était là un fait 
avéré. Feydeau eût voulut l'écrire en grosses lettres sur la porte 
cochère de son hôtel, La comtesse Isaure avait avec lui des 
entretiens particuliers de jour et de nuit. En ces occasions, 
Feydeau eût arboré volontiers au sommet de sa plus haute 
cheminée un drapeau pour le faire savoir à la ville entière. 

Voyez cependant la méchanceté des gens ! Les gens ne 
croyaient pas beaucoup au bonheur de l'intendant Feydeau. 
Le monde avait saisi son ridicule, le monde s'amusait de lui 
d'autant mieux qu'il était plus riche, plus puissant et plus 
haut placé; ceux-là seuls qui avaient besoin de sa bourse et 
de son influence condescendaient à faire semblant de croire. 

Le sénéchal était tout naturellement au nombre de ces der- 
niers, en sa qualité de gendre d'abord, ensuite parce qu'il avait 
toujours besoin de Feydeau. Pour que le sénéchal montrât 
aujourd'hui si peu de complaisance, il fallait une circonstance 
grave. Feydeau l'avait pressenti vaguement dès le début de 
l'entrevue et ne s'était point trompé. Il s'agissait de la base 
même de son immense fortune. Il laissa de côté pour un instant 
sa manie et se résolut à écouter. 

— Soyez tranquille, beau-père, dit cependant Alain Polduc 
comme s'il eût voulu jouer avec les perplexités du financier, 
nous allons revenir tout à l'heure à la belle comtesse... Avant 
de vous dire ce que faisait là-bas ce Josselin Guitan, j'ai besoin 
d'établir clairement, avec vous, notre situation mutuelle au 
sujet des biens de Rohan. 

— Parbleu ! s'écria Feydeau, la situation est bien claire... 
j'en ai acheté les trois quarts à peu près. 

— Acheté? répéta le sénéchal, qui secoua la tête. Moi seul et 
vous nous savons à quel prix ! 

— Et quant au quatrième quart, poursuivit Feydeau, vous 
vous l'êtes fait donner après la confiscation. 

— Et je voudrais bien le garder, mon beau-père ! prononça 
Polduc avec un gros soupir. 

La boîte d'or de l'intendant s'arrêta entre ses doigts, et sa 
figure prit une expression de réelle inquiétude. 

■ — Tant qu'il n'y a pas eu lieu, poursuivit Polduc, je ne vous 
ai point fatigué de ces détails; vous avez acheté, c'est vrai, 
mais comme on peut acheter les biens d'apanage, sauvegardés 



LA PETITE CENDRILLON 15 

par les articles 7, 22 et 23 du second annexe à l'acte d'union. 
Pour rendre votre possession définitive, il fallait absence d'hé- 
ritier ou ordonnance royale. Cette ordonnance, vous n'avez 
pas pu l'obtenir du feu roi, et jusqu'à cette heure M. le Régent 
a négligé de vous l'octroyer. 

— Voici quinze ans que les choses sont en cet état, voulut 
objecter Feydeau. 

— Reste donc le défaut d'héritier, interrompit Polduc : la 
meilleure de toutes les conditions à mon sens pour nous tirer 
de peine. Mais celle-là ne dépend pas de nous plus que l'autre. 
Le double mariage de César et de Valentine fut célébré, selon 
le rite catholique, par dom Sidoine, chapelain de Rohan; il 
a produit un double fruit, vous savez cela comme moi. César 
eut de Jeanne de Combourg un héritier mâle; Valentine mit 
au monde une fille dont le père est Morvan de Saint-Maugon. 

— Qui a disparu... objecta l'intendant. 

— Qui a disparu, répéta Polduc; ceci ne fait rien à l'affaire... 
outre que les gens qui disparaissent ainsi peuvent bien revenir 
quand on ne les attend plus. Aux termes de la Coutume de 
Bretagne, qui laisse tomber les biens nobles en quenouille, 
la fille de Valentine est autant à craindre pour nous que le fils 
de César. 

— Existe-t-il donc, demanda Feydeau, ce fils ou cette fille? 

— J'ai lieu de croire, répondit Polduc, qu'ils existent tous 
les deux. 



III 



DEUX HERITIERS 



A cette réponse catégorique et menaçante, Achille-Musée 
Feydeau s'agita sur son sofa. 

■ — On existe... on existe... grommela-t-il, mais, quand on 
n'a ni papier ni preuves.. 

• — Le jeune César et la jeune Valentine de Rohan, répliqua 
Polduc, peuvent avoir tout cela. 

— Leur naissance... commença l'intendant. 

— Leur naissance, interrompit le sénéchal, fut constatée 
par le même chapelain dom Sidoine, qui mourut quand la 
fille, cadette du fils de César, de Saint-Maugon avait déjà 
trois mois. 

— Vous avez vu les actes? demanda l'intendant . 
Le sénéchal ne put s'empêcher de sourire. 

— Si je les avais vus, réphqua-t-il tout bas, je les aurais 
eus, et si je les avais eus, mon beau-père, nous parlerions à 
l'heure qu'il est de choses plus divertissantes... Mais, à pré- 
sent, je suis sûr que vous sentez tout l'à-propos de mon his- 
toire, et je la reprends au point où je l'avais laissée, avec la 
certitude d'être attentivement écouté. Revenons donc en 
Basse-Bretagne. Vous pensez bien que je jugeai inutile de 
me montrer à maître Josselin Guitan. J'attendis son départ 
derrière un fossé. Quand il fut parti, j'entrai dans la ferme 
de Thurien le Bozec; je l'interrogeai le plus adroitement que 
je puis, mais c'était un vrai Bas-Breton, taciturne et rude, 
dont je ne pus tirer rien qui vaille. Il fallut patienter encore 
jusqu'au lendemain; à l'heure du labour, Thurien s'en alla 
aux champs, et je restai seul avec sa femme Julienne. 



LA TETTL CLN'DRILLON 17 

— Ah! ah! fit Achilk-Musée, que fites-vous? 

— Je pris la main noire de Julienne, je l'ouvris et j'y 
versai une pleine poignée de gros sous... En Basse-Bretagne, 
une poignée de gros sous fait l'effet d'une pluie d'or. Julienne 
me dit tout ce qu'elle savait. 

Malheureusement, elle ne savait pas grand'chose : trois 
ans auparavant, remarquez bien la date, Julienne avait vu 
arriver un gentilhomme de haute taille, monté sur un grand 
cheval normand. Ce gentilhomme se tenait droit en selle, bien 
qu'il fût un vieillard; une longue barbe blanche encadrait 
son visage sévère. A mesure qu'il approchait, Julienne cher- 
chait à reconnaître la nature du fardeau qu'il portait. C'était 
un enfant. 

Le vieillard s'arrêta devant la maison de Thurien le Bozec 
et dit à Julienne : Bonne femme, voulez-vous donner le vivre 
et le couvert à l'orphelin que voici? Vous ferez de lui un pay- 
san honnête et craignant Dieu. Pour votre peine, vous aurez, 
chaque année, douze écus de trois livres à la Noël. 

Sur cette base, le marché n'était pas difficile à conclure. 
Julienne appela son homme et empocha les douze écus. Le 
vieillard n'avait pas quitté la selle, il tourna bride et s'en alla 
sans même embrasser l'enfant. 

Le temps passa; on ne revit plus le vieillard qu'à la Noël 
suivante, où il vint apporter les douze écus. Julienne remarqua 
cette fois que son visage était plus pâle et que ses yeux brû- 
lants avaient des regards fous. Il demanda si l'enfant vivait, 
paya et s'en retourna. 

Mais quelqu'un l'avait suivi à son insu et, dès qu'il eut tour- 
né le coude de la route, Julienne vit s'approcher un homme 
qui prit l'enfant dans ses bras et le couvrit de baisers en l'ap- 
pelant son jeune seigneur... 

— Et vous dites que cette Julienne ne vous apprit pas 
grand'chose ! s'écria l'intendant, qui avait de la sueur sous 
sa perruque. 

— J'aime à vous voir ainsi, mon beau-père ! répliqua 
gaîment le sénéchal; l'intérêt que vous prenez à mon récit me 
flatte, et je n'ai pas besoin de vous dire que, dès ce moment, 
j'eus la certitude d'avoir retrouvé le fils de César de Rohan. 
Je réfléchis, comme bien vous devinez, et le résultat de mes 
réflexions fut celui-ci : tant que l'enfant est à la ferme des 
le Bozec, me dis-je, élevé en petit paysan, selon le vœu de 



18 VALENTINE DE ROHAN 

son aïeul, qui se fait notre complice sans le vouloir, rien à 
craindre; le mal, ce sont les visites de ce Josselin Guitan; 
il faut y mettre ordre. 

L'enfant avait six ou sept ans : j'étais déjà seigneur de 
Rohan-Polduc et je croyais le comte Guy réfugié en Angle- 
terre. Ce détail est peut-être sorti de votre mémoire : nous 
fîmes arrêter Josselin Guitan, sous je ne sais quel prétexte, 
et les verrous de la Tour-le-Bât se refermèrent sur lui. Je me 
mis alors à la place du comte Guy qui avait cesser de solder 
la pension. Tous les ans à la Noël j'envoyai de mes propres 
deniers douze écus tournois à Thurien le Bozec pour qu'il 
continuât de loger et de nourrir l'enfant. 

— Et l'enfant est devenu un jeune homme? demanda 
Feydeau, dont la curiosité impatiente pressait le dénoûment 
de l'aventure. 

• — L'enfant doit arriver à sa vingtième année, répondit 
le sénéchal. 

— Il est toujours à la ferme de Thurien le Bozec? 

' — Hélas ! non, mon beau-père, et c'est bien là le diable ! 
Je fus du temps sans l'aller voir, à cause de nos nouvelles 
occupations politiques. Ce coquin de Josselin Guitan prit la 
clé des champs au commencement de nos troubles, mais je 
n*eus point d'inquiétudes, parce que sa vieille mère se mit 
en noir après le combat de Châteaubourg et s'en alla partout 
pleurant son fils, tué par les gens de France... Quand je retour- 
nai à la ferme de le Bozec, l'oiseau était envolé. 

L'intendant laissa tomber ses deux bras le long de son corps. 

— Je comprends, fit le sénéchal. Votre avis est qu'on aurait 
pu prendre de meilleures précautions; vous êtes dans le vrai 
mon beau-père, mais ce qui est fait est fait. D'ailleurs, ce fils 
de Cé?ar et de Jeanne de Combourg n'a point reparu jusqu'à 
présent; il n'entre dans le total de nos embarras que pour 
mémoire. Je vous fais remarquer à l'occasion cette circons- 
tance assez curieuse : nous avons reconnu pertinemment 
l'identité de l'héritier de Rohan, et nous ne savons pas où il 
est; nous savons, au contraire, où est l'héritière de Rohan, 
mais nous n'avons sur son identité que des données bien 
incertaines. 

■ — Comment, comment ! l'héritière de Rohan ! fit l'intendant 
en se redressant. 

• — Le fruit de l'autre mariage, célébré par le chapelain dom 



LA PETITE CENDRILLON 19 

Sidoine, répondit Alain Polduc, la fille de ma chère cousine 
Valentine et du beau Morvan de Saint-Maugon. 

— Vous ne m'aviez rien dit... s'écria Feydeau, 

— C'est juste, j'allais y venir. Ce qui m'a fait anticiper, 
c'est la façon extraordinaire dont les deux histoires se croisent 
à dater d'un certain moment; il y a là sujet à méditation, 
mon beau-père, et vous allez éprouver quelque surprise à voir 
entrer en scène un nouveau personnage que vous connaissez 
beaucoup, politiquement parlant... Ce n'est pas à vous qu'il 
faut apprendre que la volonté de M. le Régent fut transgressée, 
lors de l'exécution des quatre gentilshommes bretons à Nantes ; 
le maréchal de Montesquiou garda le message royal qui accor- 
dait la grâce, et ces quatres têtes tranchées pèseront lourde- 
ment sur sa conscience à sa dernière heure. 

— D'accord, mon gendre, fit le sénéchal, mais vous vous 
éloignez de notre sujet. 

— Non pas ! Avez-vous souvenir de certaine romanesque 
aventure qui précéda immédiatement l'exil du comte Guy, 
mon noble cousin, il y a quinze ans? une entrevue de Valen- 
tine et du comte de Toulouse? une révélation?... 

— Je me souviens de tout cela, mon gendre : mais quel 
rapport?... 

— Voici une autre historiette. On raconte que M. le Régent 
aperçut un soir à l'Opéra, dans le demi-jour d'une loge une 
femme merveilleusement belle. 

— Mon Dieu ! mon gendre, interrompit Feydeau, qui était 
sur les épines, il y a temps pour s'occuper de ces sornettes. 

— Voici la première fois, mon beau-père, que je découvre 
le côté sérieux de votre esprit. Permettez cependant, je vous 
ai parlé de l'entrevue de Valentine avec le comte de Toulouse 
parce que nous arrivons à quelque chose qui y, ressemble. Ce 
n'est ni léger ni fleuri. La belle dame était à Paris tout exprès 
pour parler à M. le Régent de choses infiniment sérieuses. Elle 
le lui dit dans une audience qu'elle eut au Palais-Royal. Il 
s'agissait d'affaires d'Etat. Quand elle sortit, la conspiration 
des chevaliers de la Mouche-à-Miel était découverte et M. le 
Régent avait donné sa parole de gentilhomme que pas une tête 
ne tomberait, pour ce fait, en Bretagne. 

— Cette parole-là n'était pas de l'argent comptant, mur- 
mura Feydeau. Vous me racontez l'histoire de madame Saint- 
Elme, mon gendre ! 



20 VALENTINE DE ROHAN 

— Précisément, mon beau-père, et vous allez deviner 
pourquoi. Posons d'abord que si les circonstances firent mentir 
le Régent pour ce qui regardait le bourreau, il a gardé du ser- 
vice rendu un reconnaissant souvenir. Madame Saint-Elme 
ne paraît point à la cour mais chacun sait bien que son pou- 
voir, pour rester mystérieux n'en est pas moins énorme. Son 
Altesse Royale la consulte, l'écoute et suit même ses avis : 
m'accordez-vous ces prémices? 

— Je n'y vois pas d'inconvénient. 

— Eh bien ! beau-père, quand je retournai à la ferme de 
Thurien le Bozec, où notre petit bonhomme n'était plus, je 
commençai tout naturellement par jeter feu et flamme. Voici 
ce qui me fut raconté : Josselin Guitan était venu, non pas 
seul cette fois; il était venu avec une dame jeune et belle, 
qui portait sur son visage pâli des traces de souffrance, Josse- 
lin Guitan et sa compagne avaient demandé l'hospitalité à la 
ferme; les fermes de Basse-Bretagne n'ont qu'une chambre; 
pour faire place à leurs hôtes, les époux le Bozec s'arrangèrent 
un lit dans l'étable. Le lendemain, en s'éveillant, ils ne trou- 
vèrent ni Josselin Guitan, ni la jeune dame; l'enfant, âgé 
alors de huit ou neuf ans, avait également disparu. Sur la 
table, il y avait une bourse bien garnie. Dans les draps du lit 
où avait couché la belle dame, pendant que Josselin veillait 
armé au dehors, Julienne trouva un chiffon de papier qu'elle 
porta, ne sachant point lire, au curé de la paroisse; c'était 
l'adresse d'une lettre, et la suscription était ainsi conçue : 

— A mademoiselle Valentine de Rohan?... interrompit 
l'intendant, sûr de son fait. 

— « A madame la baronne de Saint-Elme, à Paris, » rectifia 
lentement le sénéchal. 

Feydeau enfla ses joues blêmes et resta comme abasourdi. 

— Vous croiriez?... commença- t-il après un silence. 

— J'en suis sûr ! répondit le sénéchal. 

— Vous l'avez vue? 

— Jamais ! 

— J'ai cependant un vague souvenir de lettres échangées 
entre vous. 

— Elle m'a écrit une seule fois, mon beau-père, et nous entrons 
ici dans la partie de l'histoire qui concerne la fille de Valentine et 
de Morvan de Saint-Maugon. 



LA PEtlTE CËNDRILLON 21 

L'intendant royal était abasourdi. Jusqu'alors il avait cru 
que cette maison de Rohan-Polduc, déchue et dépouillée, 
s'éteignait tout doucement dans l'exil. Si parfois l'idée du 
vieux comte, et de sa fille Valentine, traversait son esprit 
par hasard, c'était un souvenir si lointain et si vague, que 
ses digestions n'en étaient nullement troublées. Il se sentait 
riche; il avait l'ambition naïve des écus animés qui veulent 
rouler à la cour; il se disait qu'en devenant plus riche encore, 
il achèterait quelque jour le pouvoir politique, comme il avait 
acheté les petites satisfactions de sa gloriole mondaine. 

On ne peut pas dire que son gendre, le sénéchal, l'eût en- 
traîné dans la comédie de Cellamare. Il y était entré de lui- 
même par désir de paraître,- de jouer au chef de parti. Les 
financiers de cette sorte sont moins rares qu'on ne le pense. 
Bien des gens sont d'avis qu'une poignée de verges et une cel- 
lule aux incurables, suffiraient pour châtier ces Catihnas de 
carton. D'autres pensent au contraire que de pareils pantins 
ne méritent point de pitié. 

La prétention que Feydeau avait d'être choisi entre tous, 
pour conduire à l'autel la comtesse Isaure, l'avait enfoncé 
très avant dans le complot. Il était, par sa charge, le caissier 
du roi; il se faisait en secret le caissier des conjurés, à condi- 
tion de verser les sommes dues entre les belles mains de la 
comtesse Isaure. 

A la condition surtout de laisser parfois son carrosse sta- 
tionner devant le logis de la comtesse, et de franchir de temps 
à autre le seuil de sa maison après la nuit tombée, avec des 
apparences de mystère. 

Le lecteur se tromperait s'il assimilait la charge d'intendant 
royal, tenue par Achille-Musée, à un emploi quelconque de 
finances existant de nos jours. 

L'intendant de l'impôt, à la fois traitant et magistrat, était 
un personnage de premier ordre. Il était traitant par cela 
qu'il prenait à forfait les redevances d'une province, se por- 
tant fort pour le paiement d'une certaine somme fixée de gré 
à gré entre lui et l'Etat. 11 était magistrat en ce qu'il avait 
droit de juger en premier ressort les litiges relatifs à l'impôt, 
et en ce second lieu parce qu'il connaissait des cas contestés de 
nobtesse. Ceci lui donnait une influence énorme. De ses déci- 
sions, il n'y avait appel qu'à la chambre du roi. 

Le motif de cette autdrite mise entre les mains d'un hotnme 



22 VALENTINE DE ROHAN 

de finances était du reste aisé à comprendre. Les gentilshommes 
ne payaient point la taille. L'intendant royal devait donc 
avoir le droit de demander à ces privilégiés les preuves de leur 
noblesse. On ferait un livre curieux avec les concussions des 
intendants, à l'endroit de la noblesse. 

Pendant qu'il écoutait son gendre, tout un horizon vaste 
et sombre s'ouvrait devant Feydeau. Il avait cru causer de 
petites tracasseries politiques, et on lui montrait comme une 
main mystérieuse qui menaçait de se refermer sur ses millions 
mal acquis. 

Ces Rohan semblaient renaître de leurs cendres ! On lui 
parlait d'un fils de César, d'une fille de Valentine. Une occulte 
protection entourait évidemment ce fils de César, dernier 
héritier de Rohan; cette protection ne pouvait manquer à la 
fille de Valentine. 

Cette protection avait un nom. Elle s'appelait madame 
Saint-Elme. 

Achille-Musée faisait tous ses efforts pour repousser une 
idée qui lui venait : cette madame Saint-Elme étaitrclle 
Valentine de Rohan? 

— Mon beau-père, reprit cependant le sénéchal, madame 
Saint-Elme m'a fait l'honneur de ra'ccrirc une fois, comme je 
vous le disais; je n'aurais pas besoin d'un grand effort de 
mémoire pour me rappeler sa lettre, car cette lettre ne conte- 
nait qu'une seule ligne. Voici comment el!e était conçue : 

« Je suis à Paris, Paris est loin, mais j'ai le bras long, prenez 
garde ! » 

« Saint-Elme, 



IV 



MADAME SAINT-ELME 



A la lecture de ce laconique message, rintendant secoua la 
tête et fronça le sourcil. 

' — C'est une menace, cela, dit-il. 

— Je l'ai pris ainsi, mon beau-père, répliqua le sénéchal. 

— Mais à quel propos cette menace? 

— J'ai toujours eu le cœur tendre, vous le savez, et mes 
penchants sont charitables, quand j'y trouve quelque intérêt. 
Je venais de recueillir chez moi cette enfant qui sert vos filles... 

— Céleste? 

■ — Oui... Et l'un de mes valets m'avait raconté je ne sais 
qu'elle fantastique histoire de cette petite Céleste, sommeillant 
là-bas dans la bruyère, auprès du Pont-Joli et d'une belle 
dame qui se penchait au-dessus d'elle pour la baiser en pleu- 
rant... 

■ — Mais cette Saint-Elme, interrompit l'intendant avec un 
véritable effroi, serait donc venue dans le pays ! 

• — J'ai lieu de croire qu'elle y est en ce moment, mon beau- 
père... Notre petite Céleste a été consulter la Sorcière de la 
forêt, et la Sorcière lui a promis qu'elle serait comtesse. 

— Est-ce que vous croyez aux sorcières, vous, monsieur le 
sénéchal? 

— Je crois au diable, monsieur l'intendant, et je me résume : 
Paris est loin, mais, la femme qui a sauvé le Régent de France 
a le bras long. Vous et moi nous pouvons perdre en cette 
affaire autre chose que de l'argent. 

Achille-Musée se sentait venir des v^apeurs comme s'il eût 
été une jolie marquise. Il ferma les yeux et vit passer les quatre 



24 VALENTINE DE ROHAN 

gentilshommes de Nantes avec leurs épaules sans tête. Mieux 
que personne il savait que le soir du jour où Philippe d'Or- 
léans avait causé avec M™^ Saint-EIme, sans elle, les quatre 
gentilshommes auraient enlevé Philippe d'Orléans à mainarmée. 

— Pourquoi ne m'avez-vous pas parlé de cela plus tôt ! 
murmura-t-il plaintivement. 

— Les choses marchent, mon beau-père, répondit Polduc 
avec calme, et leur allure qui varie détermine notre conduite 
de chaque jour. Peut-être que, hier encore, j'avais intérêt à 
vous laisser ignorer tout cela. 

— Nos intérêts ne sont-ils donc pas les mêmes? 

— Si fait, mon beau-père, si fait... en thèse généralp au 
moins. 

L'intendant releva sur son gendre un regard soupçonneux, 
Polduc se prit à sourire. 

— J'ai sur Vous l'avantage du plus faible, poursuivit-il; 
l'humble lierre s'attache au chêne puissant et ne s'inquiète 
point de l'étouffer. 

— M'étoufïer ! monsieur de Polduc ! se récria l'intendant 
avec une sérieuse horreur. 

C'était vraiment pitié que de noyer un si pauvre homme 
dans la bouteille au noir ! Polduc jugea qu'il l'avait amené 
à un degré suffisant d'épouvante et poursuivit en changeant 
de ton : 

— Avec un nourrisson des muses tel que vous, mon beau- 
père, j'ai cru pouvoir me permettre une figure de rhétorique. 
Vous connaissez, du reste, tout mon dévoûment à votre per- 
sonne : chaque fois que je pourrai vous aider sans me nuire, 
je le ferai de grand cœur. Mais l'Evangile chrétien et la fable 
païenne se sont rencontrés pour poser le même principe : 
Aide- toi, toi-mêm.e !... J'achève ce que j'avais à vous dire sur 
les héritiers de Rohan : sans autre preuve matérielle que la 
lettre brève et caractéristique de la Saint-Elme, je suis certain 
que la jeune Céleste est la fille de Valentine et de Saint-Maugon. 

— Dans votre idée, interrompit l'intendant, cette madame 
Saint-Elme serait Valentine elle même? 

— Je n'ai pas dit cela ! Seulement cette Saint-Elme a enlevé 
le fils de César à la femme de le Bozec, et cette même Saint- 
Elme paraît s'intéresser très vivement à la fille de Valentine. 
Je laisse votre excellent esprit tirer de ce double fait toutes 
consét[uences logiques. 



LA PETITE CENDRILLON 25 

L'intendant reprit à partie sa boîte d'or et fit mine de 
réfléchir profondément. Il savait bien que son gendre lui épar- 
gnerait en définitive le soin de tirer toute espèce de consé- 
quences. 

— Arrivons maintenant, continua le sénéchal, à quelque 
chose de beaucoup plus étrange encore. Vous n'êtes pas sans 
avoir entendu parler de la Meunière? 

— Est-ce que ce n'est pas la même que la Sorcière?... Mon 
intelligence répugne à ces sottises surnaturelles. 

— Je ne veux point vous parler des miracles qui effraient 
nos sabotiers. Je veux vous dire qu'on a trouvé la semaine 
passée le corps de la Meunière sous un tas de branchages non 
loin de la hutte qu'elle habitait dans la grand'lande de Saint- 
Aubin-du-Gormier, 

— Dieu la bénisse 1 

— Amen!... Et que nonobstant, la Meunière continue de 
rendre des oracles dans la forêt. 

L'intendant huma une pincée de tabac d'Espagne avec le 
sourire des sceptiques. 

— Arrangez cela ! fit-il en haussant les épaules. 

— A l'heure où nous sommes, repartit le sénéchal dont le 
regard se détourna, c'est peut-être arrangé. Ne sentez-vous 
pas une odeur de roussi, mon beau-père? 

Les narines diaphanes d'Achille-Musée Feydeau s'enflèrent. 

— Si fait, répliqua-t-il. 

— Le vent vient de l'est, reprit le sénéchal en baissant la 
voix, Yaumy aura fait sa besogne. 

— Quelle besogne? 

Alain Polduc se leva et gagna le balcon en saillie. Une co- 
lonne de fumée s'élevait au loin parmi les arbres de la forêt, 
dans la direction de l'est. 

— Où pensez-vous que soit le feu? demanda-t-il. 

— Bien près du Pont-Joli, répliqua l'intendant en s'orien- 
tant. 

— Il n'y a rien à brûler de ce côté, ce me semble? 

— Des broussailles, répondit encore l'intendant et les ruines 
du mouHn. 

Alain Polduc revint s'asseoir. 

— C'était dans les ruines du moulin, proncnça-t-il à voix 
basse, que la Sorcière rendait ses oracles. 

— Ah ! fit l'intJendant stupéfait, c'était là 1 



26 VALENTINE DE ROHAN 

— Elle avait avec elle un vieillard fou... poursuivit Polduc. 
■ — Et cet incendie dont l'odeur nous arrive?... 

— Le feu prend souvent par hasard dans les feuilles sèches, 
dit Polduc. 

Achille-Musée resta bouche béante. 

— Vous avez parlé, balbutia-t-il, de Yaumy et de certaine 
besogne... 

— Mon beau-père, prononça lentement Alain Polduc, cette 
fumée qui s'en va emporte peut-être avec elle la Meunière, 
la Sorcière, M^^® Saint-Elme et Valentine de Rohan. 

L'intendant était livide, mais son petit œil bleu s'éclaira 
tout à coup. 

— Si cela est, mon gendre, dit-il à Polduc qui se mordit les 
lèvres jusqu'au sang, pourquoi envoyer à M. le Régent six 
cent soixante-quinze mille livres?... 

— Eh bien ! coquins ! eh bien ! cria une voix cavalière à 
la porte du corridor; faut-il rompre une demi-douzaine de 
côtes pour avoir le passage libre? 

Le gendre et le beau-père se prirent à écouter. 

— Don Martin Blas ! murmura Polduc. 

— J'ai défendu la porte, dit Feydeau. 

— Don ]\Iartin Blas n'est point de ceux qu'on fait attendre, 
mon beau-père ! 

— C'est donc un bien grand personnage? 
Alain Polduc le regarda avec étonnement. 

— ^ Ne vous ai-je donc point dit qui est ce don Martin Blas? 
s'écria- t-il en homme qui regrette vivement un oubli. 

— Vous ne m'en avez pas ouvert la bouche. 

— C'est fâcheux ! d'autant plus que le temps nous manque 
désormais... Le voilà qui fait un tapage d'enfer. 

Le dos d'un valet frappa en effet rudement contre la porte 
close. Il fallait qu'on l'eût poussé de main de maître. Polduc 
se leva. 

— Quand je pense, dit-il, que je vous avais fait venir ici 
précisément pour vous apprendre... Qu'il vous suffise de savoir, 
mon beau-père, se reprit-il en gagnant la porte, que ce don 
Martin Blas est un envoyé d'Alberoni... 

— Ah ! diable ! fit Achille-Musée en retapant précipitamment 
les boucles de sa vaste perruque. 

Polduc ouvrait la port<3. 

— Drôles ! dit-il à ses gen?, la consigne était pour <x)ut le 



LA PETITE GENDRILLON 27 

monde, excepté pour ce gentilhomme ! Entrez, seigneur 
Martin Blas, et soyez le très bienvenu ! 

Achille-Musée tendit le cou et aperçut la grande silhouette 
de l'Espagnol dans le demi-jour du corridor. Il n'aimait pas 
ces tournures d'aventuriers. Il ébaucha pourtant à tout hasard 
un salut agréable et souriant. Ce fut une perte : don Martin 
Blas ne le vit point. 

Don Martin Blas était debout sur le seuil et son regard 
faisait le tour de la chambre avec une singulière expression 
d'étonnement. 

— Est-ce notre fille Olympe ou notre fille Agnès qu'il 
cherche? pensait Polduc. 

Par le fait, on était ici chez les demoiselles Feydeau, l'idée 
n'avait rien d'invraisemblable. Martin Blas, silencieux et 
immobile, regardait de tous ses yeux. Ainsi se conduisent 
parfois les Espagnols de comédie quand ils pénètrent pour la 
première fois dans le temple de leur divinité. Agnès et Olympe 
étaient belles. Le sénéchal se demandait quel parti on pou- 
vait tirer de ceci. 

Don Martin Blas fit quelques pas dans la chambre. Le sofa 
où Achille-ilusée venait de se rasseoir, triste et mécontent du 
peu d'effet produit par son salut, était sous une petite rotonde 
tapissée de velours. A cette place même se trouvait autrefois 
le prie-Dieu qui avait servi tour à tour à la jeune femme de 
César et à Valentine de Rohan. Quand l'Espagnol regarda 
de ce côté, ses yeux se baissèrent et il pâlit. 

— Est-ce Agnès? est-ce Olympe? se demandait le sénéchal 
enchanté. 

Don Martin Blas cependant se redressa brusquement et 
gagna le balcon comme pour respirer plus à l'aise. Un profond 
soupir souleva sa poitrine. Il jeta un long regard sur le pays 
sage. 

— Ces dames ont d'ici une vue charmante, dit Alain Polduc. 

— Ces dames? répéta l'Espagnol avec distraction. 

Il croisa ses bras et contempla de nouveau la vallée de 
Vesvres. Pendant qu'il avait le dos tourné, Polduc serra la 
main de l'intendant. 

— Regardez bien cet homme-là, dit-il à voix basse, et cher- 
chez dans vos souvenirs. 

— Je suis parfaitement sûr de ne l'avoir jamais vu, répondit 
Achille-Musée sans hésiter. Quand on a rencontré, ne fût-ce 



28 VALENTINE DE ROHAN 

qu'une seule fois, un personnage aussi mal élevé, on se souvient 
de lui. 

La conduite de Martin Blas, depuis son entrée dans le 
boudoir, prêtait assurément à ce reproche et manquait de 
courtoisie. Non seulement il avait méprisé le salut de Feydeau, 
mais aussi l'accueil plein d'empressement d'Alain Polduc. 
Quelque autre préoccupation bien tyrannique devait le tenir. 

Tout à coup l'intendant et le sénéchal le virent passer la 
main sur son front. Il les regarda tous deux comme s'il ne les 
eût point encore aperçus. 

— Monsieur le vicomte, dit-il en s'adressant à Polduc et 
d'un ton presque sévère, c'était une entrevue particulière que 
je voulais avoir avec vous. 

Polduc, souriant et obséquieux prit la main de Feydeau. 

— J'ai l'honneur de présenter à Votre Seigneurie, dit-il au 
lieu de répondre, M. Feydeau de Brou, mon beau-père, inten- 
dant royal de l'impôt. 

Martin Blas salua froidement. 

' — C'est différent, dit-il. 

Et tandis qu'Achille-Musée, malgré sa mauvaise humeur, 
se confondait en révérences il ajouta : 

— ■ On compte beaucoup sur monsieur l'intendant à la cour 
de Madrid. 

— Bien flatté, sans contredit... balbutia Feydeau, 

— Ce doit être, poursuivit-il à part lui, une détestable 
recommandation à la cour de Paris ! 

— Je parlerai donc devant monsieur l'intendant, reprit 
Martin Blas, à cœur ouvert, et comme si j'étais seul avec mon- 
sieur le sénéchal. Mon voyage de Bretagne a un double but, 
l'intérêt de l'Etat d'abord, et, en second lieu, une affaire qui 
m'est personnelle. A tout seigneur tout honneur : parlons 
d'abord des intérêts de l'Etat. 

Don Martin Blas prit un siège et parut se recueillir. 

— Hier, en arrivant au manoir de Rohan-Polduc, pour- 
suivit-il, j'ai fourni à Monsieur le sénéchal les preuves de ma 
mission politique. 

Le sénéchal s'inclina. 

— Nous avons eu ensemble, continua don Martin Blas, une 
conférence qui me dispense d'entrer désormais dans les détails.. 
Mais avant de quitter ce château où j'ai reçu l'hospitalité la 
plus Courtoise, il me convient de résumer avec vous la sîlùa- 



L.\ PETITE CENDRILLON 29 

tion et préciser les faits. L'expérience de M. l'intendant pourra 
nous éclairer. Les événements ont marché comme toujours, 
depuis quelques semaines, en sens contraire de l'opinion vul- 
gaire. Les apparences sont contre nous; le fait nous aide. 
La mésaventure de ce pauvre prince de Cellemare a mis le 
Régent de France hors de garde; il croit avoir bataille gagnée 
parce qu'il a saisi quelques paperasses et mis sous les verrous 
un diplomate de carton doré; il triomphe, il tranche des têtes, 
il perd toute prudence... c'est le moment d'agir. 

Achille-Musée secoua gravement les boucles pommadées 
de sa perruque. 

— Je crois avoir dit à Votre Seigneurie, risqua le sénéchal, 
que tel n'était point ici notre avis. 

— Permettez ! répliqua Martin Blas ; nous en sommes à 
mes instructions; votre réponse viendra : je résume notre 
entretien de cette nuit. La flotte d'Espagne est prête, les 
Flandres sont soulevées; l'Autriche attend le signal et la cour 
de Rome qui voit un mécréant sur la plus haute marche du 
trône de France n'empêchera pas de le donner; j'entends le 
signal. J'arrive de Paris : la noblesse parisienne, débarrassée 
de son chef pour rire, M. le duc du Maine, forme la plus belle 
armée qui se puisse voir. Le plan de campagne est tracé... 
En cette occurrence, on s'est souvenu des vaillantes réclama- 
tions de la noblesse bretonne, qui a demandé à donner la pre- 
mière, et j'étais chargé de lui apporter ce mot d'ordre : en 
avant ! 

L'intendant s'agita sur le sofa. Le sénéchal leva les yeux 
au ciel et poussa un plaintif soupir. 

— Voilà mon dire, reprit don Martin Blas; voici maintenant 
celui de M. le sénéchal : l'élan de vengeance provoqué par le 
meurtre des quatre gentilshommes commencerait, selon lui, 
à se calmer, tandis que la terreur produite par cette grande 
sévérité augmenterait de jour en jour. L'auteur de cet assas- 
sinat juridique, M. le maréchal de Montesquiou, commandant 
pour le roi, a assumé sur lui seul la haine des nobles Bretons. 
Hier encore, grâce à l'aversion qu'inspire cet homme, on aurait 
pu affirmer que la noblesse bretonne tout entière était disposée 
à entrer dans la forêt; mais les choses ont changé; le maréchal 
de Montesquiou est en disgrâce, et le comte de Toulouse vient 
d'être rappelé. Or, le comte de Toulouse est l'idole de la no- 
blesse bretonne. Sa présence est un obstacle tout à fait insur- 



30 VALENTINE DE ROHAN 

montable... D'où il suit que l'avis de M, le sénéchal est de 
s'abstenir, 

— Jusqu'à voir, interrompit Polduc. 

— Je pense que mon souvenir a été fidèle? 

— Vous avez rapporté mes propres paroles. 

— Sachons maintenant l'avis de monsieur l'intendant. 
■ — S'abstenir ! s'abstenir ! s'écria Achille-Musée. 

— A'cause du comte de Tou!ou?e? 

— A cause du comte de Toulouse. 

— Messieurs, je vais donc conclure, s'il vous plaît, reprit 
Martin Blas : la cour d'Espagne, à qui vous avez donné des 
garanties, compte sur vous deux en cette grave circonstance... 
Il faut que par vos soins le comte de Toulouse disparaisse. 

Achille-]\Iusée faillit tomber à la renverse et Alain Polduc 
regarda l'Espagnol d'un air confondu. 

Don Martin Blas acheva d'un ton calme et lassis : 

— On vous donne pour cela vingt-quatre heures, et je suis 
chargé spécialement de voir si vous y allez de franc jeu. 



LE FEU FOLLET 



Don Martin Blas gardait maintenant le silence. Il contem- 
plait froidement le désarroi de l'intendant royal et de son 
gendre. Achille-Musée ouvrait et refermait sa boîte d'or avec 
une activité fiévreuse. Polduc clouait au sol ses regards sour- 
nois. 

— J'attends votre réponse, messieurs, dit l'Espagnol au 
bout de deux ou trois longues minutes. 

■ — Palsambleu ! s'écria Feydeau sortant de son caractère, 
vous attendrez longtemps ! Immoler le comte de Toulouse !. ,. 
J'ai le sommeil difficile et léger : si j'avais une fois ce meurtre 
sur la conscience, je ne pourrais plus dormir du tout. Or, le 
sommeil, c'est la santé, monsieur l'Espagnol, et la santé, 
vous ne pouvez l'ignorer, est le premier de tous les biens. 
Adressez-vous, je vous y engage, à quelqu'un de nécessiteux. 
Je suis assez riche pour tenir à mon repos. 

Ayant prononcé ce discours plein de philosophie, Achille- 
Musée regarda son gendre. Celui-ci avait toujours les yeux 
baissés. 

— Monsieur le sénéchal, dit Martin Blas de sa voix la plus 
flegmatique, épargnez-moi, je vous prie, la peine d'expliquer 
à votre beau-père comme q;:^^i il n'est pas du tout en position 
de nous résister. 

• — Mon beau-père, répliqua aussitôt Polduc obéissant, il 
résulte de ma dernière et confidentielle entrevue avec le sei- 
gneur Martin Blas qu'il possède vos lettres hiffrées... 

— Et les vôtres, interrompit Feydeau. 

■ — Et les miennes, ajouta le sénéchal avec un gros soupir. 



32 VALENTINE DE ROHAN 

— Nous seuls, avec l'abbé de Porto-Carrero, reprit Achille- 
Musée, qui se débattait comme un diable, nous possédons la 
clé de ce chiffre... 

— L'abbé de Porto-Carrero est en prison ! prononça dolem- 
ment Polduc. 

Feydeau releva d'un geste tragique le revers de son pour- 
point et lança sa boîte d'or dans sa poche, 

— J'en subirai les conséquences ! dit-il presque résolument. 

— Mon beau-père... objecta Polduc. 

— Je digère mal, très mal... si l'on m'ôte mon sommeil, 
je suis un homme mort ! 

— Ce n'est pas tout encore, mon beau-père, reprit Polduc, 
j'ignore comment tout cela s'est fait, mais votre nom se trouve 
sur le carnet de don Martin Blas, en regard des sommes que 
vous avez versées entre les mains de la comtesse Isaure. 

— Mon hymen prochain, essaya de balbutier Achille-Musée 
expliquerait des prodigaHtés plus folles encore. 

— Eh ! mon beau-père, fit Polduc découragé, gardez ces 
faux- fuyants pour vos juges ! 

Achille-Musée laissa choir ses bras maigres le long de son flanc. 

— Mes juges ! répéta-t-il, mes juges ! En sommes-nous là déjà ! 
Et comme personne ne parlait plus, il pensa tout haut dans 

sa détresse amère : 

— Je vois bien qu'on glisse malgré soi et fatalement sur la 
pente des conspirations ! J'y ai perdu l'appétit, une aile de vo- 
laille suffit désormais pour me causer de très grands maux 
d'estomac ! Mon père a digéré jusqu'à l'âge de soixante-qua- 
torze ans. Il mangea, je m'en souviens, à son dernier repas, 
une joue de porc à la rémoulade... Mais il n'avait, jarnibleu 
assassiné personne ! 

— Ecoutez, monsieur l'Espagnol, se reprit-il brusquement, 
puisque vous avez nos lettres, je ferai les fonds... 

— J'ai à vous proposer un autre marché, dit Martin Blas. 
Le sénéchal attendait cela depuis dix minutes. Allait-on 

parler d'Olympe ou d'Agnès? La chose certaine, c'est qu'on 
allait parler de l'une des deux. 

— Voyons ! fit l'intendant d'un air languissant. 

— J'ai eu l'honneur de vous dire au début de cette entre- 
vue, reprit don Martin Blas, que mon voyage de Bretagne 
avait un double but : d'abord l'intérêt de l'Etat, ensuite une 
affaire toute personnelle. Sans mettre l'Etat après moi, je puis 



LA PETITE CENDRILLON 33 

VOUS faire quelques concessions, si vous me servez pour ce qui 
me regarde... Connaissez-vous madame la baronne de Saint- 
Elme? 

Cette question fut faite à brûle-pourpoint. 

— Diable ! pensa le sénéchal, ne s'agirait-il ni d'Olympe, 
ni d'Agnès? 

L'intendant perdait pied. Ce nom de madame Saint-Elme, 
prononcé tout à coup, secouait tous les fils de cet écheveau si 
péniblement débrouillé naguère et les emmêlait- de plus belle. 
Ne pouvait-on parler de quoi que ce fût au monde sans évo- 
quer cette madame Saint-Elme? Et que venait faire l'Espagnol 
Martin Blas dans cette ténébreuse histoire? 

— Par votre silence même, messieurs, reprit don Martin, 
dont le visage basané s'éclaira, je vois que vous connaissez 
madame la baronne de Saint-Elme, J'ai quitté Madrid tout 
exprès pour la voir... 

— Vraiment ! fit Polduc en souriant méchamment : pour 
la voir? 

Il ajouta : 

— Vous aviez sans doute entendu dire qu'elle avait vendu 
au Régent le complot du prince de Cellamare? 

• — Vendu, non, répliqua l'Espagnol : donné. 

— Donné, si le mot vous plaît mieux. 

— Je savais cela, oui, et cela m'importait peu; je vous répète, 
monsieur le sénéchal, que nous ne parlons plus politique. Les 
motif? qui m'entraînent sur les pas de madame la baronne 
de Saint-Elme sont tout personnels, et vous n'avez nul be- 
soin de les connaître. Je dois seulement vous mettre au 
fait de ma ligne de conduite, de mes démarches, parce que 
elles aideront les vôtres. Vous n'avez pas le choix, mes- 
sieurs, vous ne pouvez être que mes aUiés: j'espère que ceci est 
établi? 

Le beau-père et le gendre s'inclinèrent d'un commun mou- 
vement. 

— J'ai commencé mes recherches à Paris, reprit l'Espagnol, 
le soir même de mon arrivée. Je n'eus pas de peine à prendre 
langue. Toute la cour connaît madame de Saint-Elme, ou 
plutôt toute la cour se vante de la connaître : c'est le suprême 
bon ton. Les uns me dirent qu'elle habitait un hôtel isolé 
derrière les Minimes; les autres, un vieux château d'aspect 
bizarre et fantastique dans les plaines de Bicêtre. Selon celui-ci 

3 



34 VA-LENTINE DE ROHAN 

elle avait sa maison vers la Grange-Batelière; selon celui-là, 
elle prenait la poste, chaque nuit, pour aller reposer à Trianon. 
Quelques-uns m'affirmèrent qu'elle avait son appartement 
au Palais- Royal même... Je me rendis derrière les Minimes, 
je me fis conduire dans les plaines de Bicêtre, j'explorai la 
Grange-Batelière, je visitai Trianon : point de madame Saint- 
Elme ! Je la demandai aux valets de M. le Régent, qui me 
rirent au nez comme d'insolents marauds qu'ils sont. De 
guerre lasse, savez-vous ce que je fis? je Içi demandai au 
Régent lui-même. 

— En vérité ! s'écrièrent à la fois Polduc et Feydeau. 
■ — Le Régent n'imita pas ses valets ! dit le sénéchal. 

— Il n'eût osé ! répliqua sèchement Martin Blas. 
Achille-Musée ouvrit de grands yeux. 

— Le Régent, continua Martin Blas, me répondit ceci : 
quand madame Saint-Elme veut me voir, elle sait où me trou- 
ver : c'est l'avantage qu'elle a sur moi. 

• — Étrange créature ! grommela Polduc. 

— Et vous ne songeâtes pas à vous adresser au lieutenant 
de police? demanda l'intendant. 

— Si fait. J'avais connu M. le comte Vayer-d'Argenson en 
Espagne au temps de son ambassade. Il me reçut bien : il 
avait ses raisons pour cela... mais quand je l'interrogeai sur 
madame la baronne de Saint-Elme, il me répondit : J'ai dans 
ce tiroir cent mille livres en or, destinés à celui qui me décou- 
vrira sa demeure. 

— Ah çà ! c'est donc un feu follet que cette femme-là ! 
s'écria Polduc. 

— Le feu Saint-Elme ! murmura Achille-Musée ; excusez- 
moi si je n'ai pu retenir ce jeu de mots... 

Il se prit à rire tout seul. 

— Nous autres Espagnols, poursuivait don Martin Blas, 
nous ne perdons pas volontiers patience. Je me remis en 
quête de plus belle. Je découvris une maison garnie du quartier 
Saint-Denis, où madame Saint-Elme avait occupé un apparte- 
ment pendant trois jours. La piste était trouvée, je suivis la 
piste : je la suivis depuis cette maison jusqu'à Versailles, de 
Versailles à Dreux, de Dreux à Pré-en-Pail; puis je pris le 
change en la ville d'Alençon où de fausses indications me 
ramenèrent à Mortagne, sur les traces d'une autre madame 
Saint-Elme, que Dieu confonde ! bourgeoise dudit lieu, mar- 



LA PETITE CENDRILLON 35 

chande de faïence rouennaise et de vaisselle de bois... Il fallut 
revenir à Alençon, où madame la baronne avait passé, en effet, 
vingt-quatre heures, pendant lequel temps elle avait reçu 
Beautru, gentilhomme de M. du Maine, et le chevaher de 
Kergrist, âme damnée de Montesquiou... 

— Voyez-vous cela ! interrompit Polduc, intrigué au plus 
haut point. 

— Je repris sa trace, et je me lançai sur Mayenne où madame 
Saint-Elme venait de passer. Je la manquai d'une demi- 
heure à Laval, et sans mon coquin de cheval, qui était rendu, 
je l'aurais jointe sur la route de Vitré... Mais voici bien une 
autre affaire : à Vitré, nul n'avait entendu parler de madame 
Saint-Elme. La ville entière était en émoi parce qu'une cer- 
taine comtesse Isaure venait de passer se rendant à ♦bennes... 

L'intendant et le sénéchal tressaillirent tous les deux. Le 
regard perçant de l'Espagnol interrogea leurs physionomies, 
mais il fut désappointé. Le visage matois de Polduc, et la 
figure importante de M. Feydeau de Brou, n'exprimaient qu'un 
seul sentiment : la surprise. 

De grands nuages de fumée couraient cependant au-dessus 
des arbres et cachaient parfois, quand le vent rabattait, toute 
une portion de la vallée. En même temps, un mouvement se 
faisait dans le château. On vit passer de l'autre côté de la 
douve une demi-douzaine de petits paysans qui trottaient, 
tenant à la main leurs sabots et criant d'une voix essoufflée : 

— Au feu, les chrétiens ! au feu ! devers la Fosse-aux-Loups ! 
et le moulin du Pont-Joli ! Au feu ! au feu ! au feu ! 

M. le sénéchal, réprimant un mouvement nerveux, alla 
s'accouder au balcon. Il jeta un regard vers la forêt. Les rayons 
du couchant se jouaient dans les masses tournoyantes de la 
fumée. 

— Ce Yaumy est un précieux coquin ! pensa-t-il. 

— Que dites-vous de cela, messieurs? demanda Martin 
Blas, qui ne s'occupait point de l'incendie. 

■ — Monsieur le sénéchal ! appela Achille-Musée. 
Et quand Polduc se fut retourné : 

— Le seigneur don Martin Blas, acheva Feydeau, nous fait 
l'honneur de nous demander ce que nous pensons de cela. 

— Rien, pour ma part, dit Polduc. Le seigneur don Martin 
veut-il être présenté à la comtesse Isaure de Porhoët? 

' — Je le veux. Quelle femme est-ce? 



36 VALENTINE DE ROHAN 

Polduc se tourna vers son beau-père, qui prit immédiate- 
ment la parole. 

— Peut-être m'appartiendrait-il moins qu'à personne, 
prononça-t-il avec modestie, de répondre à une semblable 
question. Mes relations tout honorables avec madame la 
comtesse ont occupé beaucoup la ville de Rennes... 

— Quelle femme est-ce? répéta Martin Blas. 

— Elle est admirablement belle. 

— Brune ou blonde? 

— Blonde. 

Don Martin Blas se mordit la lèvre. Polduc qui le considé- 
rait attentivement depuis quelques secondes, eut un sourire. 

— Les femmes sont habiles... prononça-t-il entre haut et 
bas ; vous avait-on dit que madame la baronne de Saint-Elme 
fût une brune? 



VI 

MOT d'ordre 



Le regard de l'intendant Feydeau allait de l'Espagnol à 
Polduc. Il ne comprenait plus du tout. 

— Avez-vous étudié un peu, seigneur don Martin, demanda- 
t-il, les nuances des cheveux des dames? J'ai à cet égard un 
certain acquis, et je cultive les muses en amateur. Je puis 
vous peindre à l'aide de la parole la couleur exacte des che- 
veux de madame Isaure. Ce n'est pas le blond cendré, qui est 
charmant; ce n'est pas le blond perlé, superlatif du blond 
cendré, qui affadit un peu le visage. Ce n'est pas le blond 
châtain, ni le blond fauve, ni le blond orangé... Ce n'est pas 
non plus le blond olive, ni le blond miel, ni le blond cire, ni le 
blond qui ressemble aux plumes des jeunes tourterelles, ce 
n'est pas le blond de lin, ce n'est pas le blond alezan, encore 
moins le blond anglais, qui est couleur de feu, et que les chiens 
courants peuvent suivre au flair... C'est le blond céleste, sei- 
gneur don Martin, le blond qui fait une auréole lumineuse au- 
tour d'un front charmant, le blond qui rayonne comme un dia- 
dème d'or au reflet du soleil... 

Achille-Musée s'arrêta pour reprendre haleine. Don Martin 
Blas, qui ne l'écoutoit plus depuis longtemps, venait de 
frapper sur l'épaule du sénéohal. 

— Vous avez quelque chose à me dire, monsieur Rohan- 
Polduc ! prononça-t-il tout bas à son oreille. 

— Jetez donc des perles à un rustre ! pensa Feydeau. 
■ — Je vous proteste... continua le sénéchal. 

— L'Espagnol lui serra le bras. Polduc n'essaya même paa 
de soutenir son regard. 



38 VALENTINE DE ROHAN 

— La comtesse Isaure ne porte pas son véritable nom, 
prononça Martin Blas en fixant sur lui ses yeux ardents. 

— J'ignore... j'ignore absolument... balbutia Polduc. 
Don Martin Blas le lâcha et fit un tour dans la chambre. 

— Ce n'est pas elle qui habite cet appartement? demanda- 
t-il tout à coup, tandis qu'un rouge vif perçait le bronze de 
sa peau. 

— Ce sont mesdemoiselles de Rohan-Polduc, mes deux 
filles, répondit Feydeau. 

— Vos filles ! répéta Blas qui s'arrêta en face de lui : ce nom 
de Rohan est donc à tout le monde? 

— C'est moi, seigneur don Martin, s'empressa de répondre 
le sénéchal, qui vais adopter mes deux jeunes belles-sœurs 
et leur donner mon nom. 

Martin Blas avait les sourcils froncés. 

— Chez nous, en Espagne, dit-il, les voleurs de grand che- 
min font aussi l'aumône avec le bien qu'ils ont dérobé. 

Puis, d'un ton brusque et impérieux : 

— Il faut que je voie cette femme ! ajouta-t-il. 

— Avec votre nom, seigneur don Martin, avec la mission 
dont vous êtes chargé, l'hôtel de la comtesse Isaure vous ou- 
vrira ses portes à deux battants. 

Ce fut le sénéchal qui parla ainsi. Achille-Musée salua de la 
main en souriant, et dit : 

— S'il restait quelque barrière, un mot de moi la ferait 
tomber. 

— Il y a des barrières, repartit l'Espagnol. Voici quarante- 
huit heures que je suis en Bretagne; depuis ce temps-là je 
cherche la comtesse Isaure, qui me fuit, comme jadis me 
fuyait madame la baronne de Saint-Elme. 

Achille-Musée se leva. 

— Seigneur don Martin Blas, dit-il, ce m'est un honneur, 
un plaisir de vous offrir mon faible crédit; madame la comtesse 
est au château... 

■ — Vous vous trompez, mon beau-père, interrompit Polduc, 

— Comment ! s'écria l'intendant. 

— Madame la comtesse ei=t partie ce matin. 

— Sans me prévenir ! 

Involontairement, Polduc jeta un regard vers les nuages de 
tnmée qui allaient désormais diminuant. 

— Eût-elle fait un pacte avec le diable, pensait-il en ce 



LA PETITE CENDRILLON 39 

moment, cai il était homme à mener plusieurs aiïaires de front, 
si je peux faire subir à la comtesse Isaure, à la Louve et à la 
Saint-Elme, le même sort qu'à la Meunière, je gage ma tête 
que nousn'entendrons plus parler jamais de Valentinede Rohan ! 

— Seigneur don Martin, repritril tout haut, la comtesse 
Isaure est d'humeur vagabonde et n'honore pas longtemps le 
même logis de sa présence. Nous l'avons possédée hier au soir 
un instant. Au point du jour, j'ai vu son cheval tout sellé 
dans la cour... 

Achille-Musée n'avait plus qu'une préoccupation, c'était de 
jouer son rôle de fiancé. Il frappa violemment sur sa boîte 
d'or. 

— Jarnibleu ! s'écria-t-il, nous nous expliquerons, elle et 
moi, une bonne fois et j'en aurais le cœur net! Dans les ter- 
mes où nous sommes ensemble... 

— Je n'ai pas les mêmes raisons que mon beau-père pour 
éclairer les marches et contremarches de la belle comtesse, 
interrompit Polduc, mais il m'étonne qu'un envoyé de la cour 
de Madrid ne sache pas quelles sont les occupations de madame 
Isaure. 

Martin Blas se retourna vers lui et dit avec une rudesse 
soudaine : 

■ — Mes bonnes gens, nous allons changer de gamme. Qu'im- 
porte ce que j'ignore si j'en sais assez pour vous faire pendre? 

Feydeau se redressa du coup : c'était presque un gentil- 
homme. Polduc baissa les yeux au contraire, après avoir 
lancé à l'Espagnol Un regard de sang. 

— Nous ne sommes pas habitués, prononça-t-il tout bas, 
à de pareilles façons d'agir. 

— Les habitudes se prennent, répondit l'Espagnol : je ne 
suis pas content de vous. Ecoutez-moi bien, tous deux. Si 
vous êtes utiles, on vous tolérera... Si vous n'allez pas droit 
votre chemin, gare à vous 1 

Il remit son feutre et poussa la porte d'un coup de pied 
comme un manant en colère. Sur le seuil, il s'arrêta pour dire : 

— Vous m'amènerez la comtesse Isaure, ce soir, au bal de 
M. le gouverneur. Je le veux ! A ce soir. 

Il sortit. L'intendant Feydeau se laissa choir sur le sofa. 
• — J'aime mieux les gens de France ! s'écria-t^il, la tyrannie 
de ces rustres espagnols serait intolérable ! 

— Intolérable ! répéta le sénéchal comme un écho. 



40 VALENTINE DE ROHAN 

Il réfléchissait et se disait à part lui : 

■ — Il y a des ressemblances, je puis me tromper. Autrefois, 
c'était la courtoisie, l'élégance... un vrai chevalier ! Mais 
alors pourquoi courrait-il après cette femme?... Et pour- 
quoi ces regards troublés qu'il a jetés tout autour de la cham- 
bre où autrefois?... 

En sortant du boudoir, don Martin Blas descendit à l'écurie 
et fit seller son cheval. Avant de partir, et malgré l'assurance 
formelle de Polduc, il entra au salon pour voir si la comtesse 
Isaure ne s'y trouvait point par hasard. 

Dès qu'il fut en présence des dames, vous ne l'eussiez point 
reconnu. Impossible de rencontrer un plus parfait gentil- 
homme. Évidemment ses allures brutales en face du sénéchal 
et de l'intendant étaient un parti pris. Aussi Agnès et Olympe 
Feydeau, dites mesdemoiselles de Rohan-Polduc, ne parta- 
geaient-elles point l'opinion de leurs pères au sujet du Seigneur 
Martin Blas. Elles avaient découvert en lui je ne sais quoi de 
romanesque, et le ton basané de ses joues leur semblait fort 
agréable à voir. 

La comtesse Isaure n'était pas au salon. Don Martin Blas 
prit congé, promettant de revoir ces dames au bal du pré- 
sidial. Comme il descendait le maître escalier pour gagner la 
cour, où l'attendait son cheval, une jeune fille montait en 
chantant. Ils se rencontrèrent face à face. 

La jeune fille était vêtue d'une simple robe de toile; ses 
cheveux s'échappaient de son serre-tête rond en profusion 
de belles boucles dorées. Elle avait des petits sabots aux 
pieds et le tablier des servantes tombait sur sa jupe. Elle ne 
fît que passer, portant dans ses mains une belle robe de soie rose. 

L'Espagnol s'effaça pour lui laisser le chemin hbre. Elle 
le remercia d'un sourire. Martin Blas resta immobile, bouche 
béante et les yeux grands ouverts. 

Un instant, il fut sur le point de remonter les degrés du 
grand escalier, mais il se ravisa et descendit lentement le 
perron du vestibule. Il se mit en selle et piqua des deux. 

La route est longue de la forêt jusqu'à Rennes. Tant que 
dura la route, Martin Blas oublia de pousser son cheval. Une 
irrésistible rêverie semblait l'entraîner. En arrivant aux 
portes de la ville, il tressaillit comme un homme qui s'éveille, 

— Est-ce une vision? se dit-il. 



LA PETITE CENDRILLON 41 

Puis le nom de Valentine vint mourir sur ses lèvres... 



Dans le boudoir, Achille-Musée et Polduc restaient assez 
déconfits. 

— Mon beau-père, demanda le sénéchal, quelle est votre 
opinion sur tout ceci? 

— Heu ! heu ! fit l'intendant, c'est un grossier personnage. 
J'avoue que je ne crains pas un pareil rival. Madame Isaure 
a trop de déhcatesse dans l'esprit et dans le cœur... 

— Ah çà ! beau-père, interrompit Polduc indigné, est-ce que 
vous devenez fou tout à fait? Avez-vous bien le cœur de plai- 
santer quand il s'agit de nos fortunes assurément et peut-être 
de nos existences? 

— Je ne plaisante pas, la comtesse... 

— Laissons la comtesse, s'il vous plaît ! nous reparlerons 
de la comtesse quand il s'agira pour nous d'expliquer com- 
ment madame Isaure, l'héroïne des conspirations qui se tra- 
ment à Rennes contre le Régent, peut avoir des rapports avec 
la baronne de Saint-Elme, vendue ou donnée à la cour... 

— Voulez-vous que je vous dise, Alain, mon garçon? fit 
l'intendant d'un air capable; cet homme a tenté de nous 
effrayer, voilà tout ! 

— Il a réussi, mon beau-père, répliqua Polduc gravement : 
nous avons, vous et moi, une horrible peur... et il y a de quoi I 



VII 



PROFITS ET PIÎRTES 



L'intendant se redressa et prit un air fanfaron. 

— Parlez pour vous, dit-il, quand vous parlez d'avoir peur. 
Mais quand il vit que Polduc restait immobile devant lui, 

le front plissé, la tète penchée, sa figure montra, sous le savant 
badigeon qui la recouvrait, une expression d'inquiétude. 

— Ce n'est pas cet homme qui m'effraie, dit-il, c'est vous ! 

— Monsieur l'intendant, reprit Polduc avec une sorte de 
découragement, un grand écrivain de l'antiquité a dit cette 
sage parole : « Il est plus difficile de conserver que de conqué- 
rir. » Nous sommes riches; vous, puissamment; moi suffisam- 
ment; nous avons de beaux noms et d'honnêtes positions-... 
Je ne sais pas si vous tenez à tout cela. 

— Comment! comment! si j'y tiens ! s'écria Feydeau. 

— Vous y tenez? c'est très bien; moi de même. En ce cas 
jouons serré, croyez-moi, car tout cela peut nous glisser entre 
les doigts aujourd'hui. 

— Allons donc ! vous exagérez le péril, mon gendre ! 

— Et Ip jour où nous n'aurons plus tout cela, mon beau- 
père, nos têtes branleront sur nos épaules. 

— Bon ! nous voilà décapités ! pourquoi pas pendus comme 
ce malotru l'a dit? 

— Uniquement parce que vos propres déclarations nous 
ont faits gentilshommes... Quand le comte de Toulouse fut 
rappelé à Paris, il y a quinze ans, souvenez-vous-en beau- 
père, son regard allait s'ouvrir sur votre comptabilité. Celui-là 
n'est pas de ceux que l'on peut corrompre ! 

— Non, répliqua Achille-Musée, avec une fatuité qu'il faut 



LA PETITE CENDRlttON 43 

renoncer à décrire, mai? il nous revient marié, la hsITe Noaillea 
est fille d'Eve, et je suis un serpent, mon gendre ! 
Polduc frappa du pied, la colère le prenait. 

— Sur ma parole, s'écria-t-il, ceci passe les bornes ! Il y a 
des instants où j'ai envie de gagner le rivage tout seul, mon- 
sieur l'intendant, et de vous laisser barbotter au milieu de 
la mare... Voulez- vous être raisoimable, oui ou non, une fois 
en votre vie? 

— Là ! là ! monsieur le sénéchal I Si les choses légères sont 
mon domaine, les affaires sérieuses me connaissent aussi. Tout 
le monde convient que j'aurais fait un adroit diplomate... 
J'ouvre mon avis : puisque vous craignez M. de Toulouse, 
voulez-vous que nous entrions franchement dans les vues de la 
cour d'Espagne? 

— Franchement? répéta Polduc; une conspiration ne se 
réchauffe pas plus qu'un bon dîner. Le va-tout de l'Espagne 
est joué et perdu 1 

— Voulez-vous que nous prenions parti pour M. de Montes- 
quieu? 

— Adorer le soleil couchant? Jamais ! 

— Voulez-vous que nous dénoncions à M. de Toulouse?... 

— J'y ai songé ! mais on saisirait les papiers de l'Espagnol. 
Nous serions compromis. 

— Diable ! Diable ! fit l'intendant. Alors, dites ce que vous 
voulez. 

■ — Je veux me barricader avec vous derrière vos écus, mon 
beau-père. Qu'y a-t-il autour de nous? Le gouverneur, les Loups 
de la forêt, l'Espagnol Martin Blas... Pour ce qui est du gou- 
verneur, mesdemoiselles de Rohan-Polduc vont se rendre cette 
nuit à la fête du Présidial : j'ai sollicité pour elles, en votre 
nom, l'honneur de présenter les clés de la ville ù Son Altesse 
Sérénissime le comte de Toulouse. 

— Nous ! les fidèles du maréchal Montesquiou ! murmura 
Feydeau, qui rougit sous son fard. 

— Nous restons les fidèles du maréchal, répliqua Polduc; 
mais nous devenons les fidèles du gouverneur : c'est tout 
simple. Quant aux Loups de la forêt j'ai Yaumy qui m'a 
rendu aujourd'hui même un signalé service... et, à ce propos, 
il ne nous vient plus de fumée du côté du Pont-Joli... 

— On aura éteint le feu, dit Achille-Musée. 

Pelduc se mit au balcon et posa sa mairï au-dessus de ses 



44 VALENTINE DE ROHAN 

yeux en manière de garde-vue. Il jeta un long et attentif re- 
gard vers la forêt. 

— Le feu s'est éteint de lui-même, fit-il froidement. Beau- 
père, je vous demanderai un petit subside : les Loups sont 
pauvres et nous avons besoin de Yaumy. 

— Plus tard, mon gendre, ma caisse est épuisée. 

— Dieu me garde de vous presser ! pourvu que Yaumy ait 
son affaire demain matin cela suffira. Arrivons au seigneur 
Martin Blas. Au moment même où il nous a surpris par sa 
brusque entrée, j'allais vous faire le portrait moral de ce per- 
sonnage. Avez- vous ouï parler de ces mendiants de Gastille 
qui demandent l'aumône avec une escopette appuyée sur 
deux bâtons en croix et une mèche allumée? 

— Comment ! ce fier hidalgo?... 

— Tout le monde est fier en Espagne, même les mendiants... 
le seigneur Martin Blas est à vendre et cela vous regarde. 

— S'il ne coûte pas cher... 

— Il coûte cher, nous avons causé cette nuit. C'est un cu- 
rieux personnage; Il se vante de n'avoir ni foi ni loi et de ne 
respecter quoi que ce soit au monde. 

— Un esprit fort?... 

— Très fort ! Un de ces fous, qui n'ont d'autre plaisir que 
la vengeance ! Un instant, j'ai cru... oui ! j'ai cru... mais vous 
savez comme je suis fait pour les ressemblances? Ne me suis- 
je pas imaginé un soir que Valentine de Rohan se cachait sous 
le nom de la comtesse Isaure? 

L'intendan^^fit une grimace dédaigneuse. 

— Valentine de Rohan n'était pas mal il y a quinze ans, 
répondit-il. 

— C'est vrai, dit Polduc : comme le temps passe ! Il y a 
quinze ans ! Je vois partout des fantômes et je ne m'en plains 
pas. Cela force à se tenir sur ses gardes. Un instant donc, 
j'ai eu l'idée que le farouche Martin Blas n'était pas plus 
Espagnol que vous ou moi. Connaissez-vous Morvan de Saint- 
Maugon, l'ancien ami et serviteur du comte de Toulouse, le 
mari de Valentine de Rohan? 

— Je l'avais vu sans doute, mais je n'ai nul souvenir... 

— Eh ! eh ! fit le sénéchal en ricanant, c'est que vous ne 
mettiez pas la main à la pâte dans ce temps-là. Savez-voua 
que j'ai risqué plus d'une fois quatre pouces de fer dans la poi- 
trine en regardant ce mystère-là de trop près?... mais quinze 



LA PETITE GENDRILLON 45 

ans écoulés ne permettent guère de reconnaître un visage. On 
a dit d'ailleurs que Morvan de Saint-Maugon était mort en 
l'an 1707, à la bataille d'Almanza. Mettons que ce ne soit pas 
lui, mais, suivant mon système, garons-nous comme si ce pou- 
vait être lui... Et songeons que, si c'était lui, nous avons mieux 
qu'une bête féroce à lâcher contre Valentine de Rohan. 

— Concluez, dit Feydeau. 

— Je conclus. Il faut à cet homme-là beaucoup d'argent. 
' — On lui donnera ce qu'il faudra. 

— A la bonne heure ! vous vous formez, beau-père. 

— D'autant, poursuivit l'intendant, que je ne vois plus la 
nécessité d'envoyer au Régent... 

— Au contraire ! s'écria Polduc. Ménageons ce qui nous 
entoure, c'est très bien, gorgeons nos Loups, c'est parfait, 
soyons généreux avec ce Martin Blas tant que la logique des 
événements ne lui aura pas mis la corde au cou, le bon sens 
nous le commande... mais envoyons des douceurs au Régent, 
mon beau-père, Envoyons ! envoyons ! 

■ — Vous en parlez bien à votre aise, mon gendre. Faisons le 
compte. Les Loups... 

■ — Avec cinquante mille écus vous en serez quitte. 

— Et cet Espagnol ! 

— Une centaine de mille livres... Songez que nous sommes 
entre ses mains. Aimez-vous mieux vous attaquer, comme 
il l'exige, au comte de Toulouse? 

— Non. Cela nous prend déjà deux cent cinquante mille 
livres. Maintenant, cinq cent mille livres au Régent... 

— Six cent soixante-quinze mille livres, en comptant l'anti- 
chambre. 

— Plus d'un million ! s'écria Feydeau. 

— Pas beaucoup plus. 

— Mon gendre, c'est trop, je ne puis. 
Polduc lui prit la main et la serra fortement. 

— Ecoutez, beau-père, dit-il en baissant la voix tout à 
coup, vous risquez plus que moi, car j'ai moins que vous... 
Ne marchandez pas la tête qui est sur vos épaules ! 

Feydeau ne put s'empêcher de frissonner; il sentait la main 
du sénéchal toute froide entre les siennes. 

— Me cachez-vous quelque chose, mon gendre? balbutia-t-il. 

— Je ne vous cache rien, répliqua Polduc, mais suis-je bien 
sûr de tout voir? Il y a autour de nous je ne sais quelle mys- 



46- VALENTINE DE ROHAN 

térieuse et terrible Tnenace. C'est la crise. Je sens cela et je ne 
peux pas vous l'expliquer : la crise qui sauve ou qui tue ! 

Achille-Musée voyait des gouttes de sueur perler sous les 
cheveux de son gendre. 

— Vous êtes pâle comme un mort ! balbutia-t-il, gagné par 
l'épouvante contagieuse; jamais je ne vous ai entendu parier 
ainsi ! 

Polduc essaya de sourire. 

— J'ai l'oreille et l'œil à tout vent, reprit-il; je m'agite, je 
n'ai de repos ni le jour ni la nuit. Dieu merci ! mais le chemin 
est glissant... glissant ! on a beau se tenir ferme, on peut perdre 
l'équilibre. Philippe d'Orléans est encore le maître, Paris est 
encore l'asile suprême en cas de malheur. Envoyons, beau- 
père, envoyons ! 

■ — Envoyons tout de suite ! s'écria Feydeau, convaincu cette 
fois ; en définitive, ce sera la province de Bretagne qui paiera. 
Faites équiper vivement un de vos gens? 

— Un de mes gens, non ! L'Espagnol a passé vingt-quatre 
heures ici. 

— C'est juste... Avez-vous un autre messager? 
Le sénéchal agita une sonnette. 

— Introduisez ce jeune garçon qui attend dans le vestibule, 
commanda-t-il au domestique qui entra. 

Le valet sortit. Achille-Musée se leva. 

■ — Ces dames doivent déplorer mon absence, dit-il en réta- 
blissant devant une glace la symétrie de sa coiffure; je vous 
laisse arranger tout cela. 

Polduc l'arrêta au moment où il se dirigeait vers la porte : 

— Demeurez, je vous prie, mon cher beau-père, répliqua-t-il. 

— Pourquoi faire? 

Polduc le conduisit jusqu'au sofa. 

— Asseyez-vous, dit-il; dans ces sortes d'opérations, j'aime 
à garder mes amis près de moi. Cela ne me dégage pas, c'est 
vrai, mais cela les engage. S'il vous plaît, asseyez-vous. 

Achille-Musée prit place sur le sofa de mauvaise grâce. A ce 
moment la porte s'ouvrit et notre ami Magloire parut sur le seuil. 

— C'est bon, maraud ! cria-t-il derrière lui au domestique 
qui l'avait amené; a-t-on jamais vu ! c« drôle m'appelle son j 
ami comme si j'étais un pied plat de sa sorte ! Au large, fa- 
quin ! et n'oublie pas le respect, si tu tiens à tes oreilles ! 

Achille-Musée mit le binocle à l'œil, Polduc lui-même se 



LA PETITE CENDRILLON 47 

retourna pour examiner le nouvel arrivant. Magloire avait 
complètement renouvelé son costume. Il portait un pourpoint 
un peu mûr, mais taillé à la mode des gentilshommes. Sa veste 
était trop étroite pour lui et sa culotte trop longue, mais il 
avait débraillé si galamment sa chemise à jabot, qui n'était 
plus de la première blancheur, que vous l'eussiez pris en vérité 
pour un jeune comédien de province, jouant les Clitandres à 
Béziers ou à Pontivy. Il était coiiïé à la tempête, et son cha- 
peau, négligemment jeté sous le bras, laissait pendre une 
ganse d'une demi-aune. 

Qu'avait-il fait, ce Magloire, de sa culotte blanche, de son 
vestaquin blanc, de sa jaquette blanche et de son bonnet 
blanc? Nous devons déclarer que ces candides vêtements lui 
allaient bien mieux, mais ce n'était pas du tout son avis. Il 
se trouvait superbe et ne touchait plus terre. 

Il fit quelques pas, les pieds en dehors, la main au jabot, 
le poing sur la hanche, et dit en regardant son monde en face; 

■ — Bonjour, monsieur l'intendant; serviteur, monsieur le 
sénéchal. Ça va-t-il comme vous voulez? 



VIII 

l'interrogatoire 



Le beau-père et le gendre se prirent à rire tous deux. Ma- 
gloire fit de même et ôta son feutre de dessous son bras pour 
s'éventer. 

— Moi, ça va bien, dit-il cependant avant qu'on eût répondu 
à sa question; vous êtes bien honnêtes ! 

— Ah çà ! grommela l'intendant, où diable avez-vous 
péché cet olibrius? 

— Le fait est, répondit Polduc, qu'il a une mine impayable ! 

— Ne vous dérangez pas, reprit Magloire. Ces demoiselles 
vont bien? Allons ! tant mieux ! tant mieux ! 

Son regard rencontra une glace où son image se reflétait 
de la tête aux pieds. Y compris les pieds et la tête, toute sa 
personne était grotesque. Il pensa : 

— Que ne donneraient-ils pas, ces deux barbons, pour avoir 
ma tournure ! Je t'en souhaite ! avec tout leur or mal acquis, 
ils ne pourraient recouvrer les attraits de ma jeunesse. V'ià 
ce qui les taquine ! 

— Vous cherchez de l'emploi? demanda le sénéchal. 
Magloire mit le nez au vent, changea son chapeau de bras 

et fit une pirouette. 

— Comment avez-vous deviné ça? répondit-il ; c'est positif, 
pour le moment, je désire utiliser mes talents et me faire une 
position. Il est temps : j'en ai l'âge et les capacités. 

— C'est un innocent, murmura Feydeau à l'oreille de son 
gendre. 

— Nous n'avons pas besoin d'un aigle, répliqua tout bas 
celui-ci. 



LA PETITE CENDRILLON 49 

EL tout haut : 

— Que savez-vous faire, mon brave? 

— En voici encore un qui est familier ! pensa Magloire, 
de l'aplomb ! ou ma carrière est manquée ! 

■ — Ma foi ! monseigneur, répondit-il d'une voix de stentor, 
je sais faire pis que pendre. Voilà la chose. Pis que pendre I 
sans ça, vous sentez bien que je n'aurais pas osé me présenter 
devant vous. 

— Hein? fît Achille-Musée, qui crut avoir mal entendu, 
que dit-il? 

— Pis que pendre ! répéta pour la troisième fois Magloire, 
qui relevait fièrement la tête. 

Puis avec un sourire d'ineffable bêtise. 

— Vous êtes des roués tous deux, on dit ça. Il vous faut 
un gaillard à trois poils ! Je suis votre affaire. Vous chercheriez 
longtemps avant de trouver un coquin de ma force. 

— Il n'en a pas l'air ! fit observer Achille-Musée. 

— La mine trompe quelquefois, murmura Polduc. 
Magloire regarda l'intendant d'un air irrité. 

— Pas l'air d'un coquin moi ! se récriait-il; mon bonhomme, 
vous ne vous y connaissez pas ! C'est les plus rusés qui font 
mine de ne pas faire semblant. Je cache mon jeu; c'est donc 
maladroit, ça? Mais, à l'intérieur de mon âme, je suis aussi 
vicieux que vous ! 

Feydeau et Polduc se regardèrent. L'intendant avait envie 
de se fâcher. Magloire se dit : 

— Je leur donne dans l'œil ! 

— Renvoyez-moi cet oiseau-là, mon gendre, dit Achille- 
Musée. 

— Je m'en garderais bien ! répondit Polduc; c'est une trou- 
vaille ! 

Feydeau resta stupéfait. Magloire poursuivit avec chaleur: 

— Des preuves, en voulez-vous? Savez-vous quelles canail- 
Icries j'ai faites malgré mon âge encore bien tendre? Primo, 
d'abord, j'ai abandonné Sidonie. 

— Ah bah ! fît l'intendant. 

Le sénéchal se pencha à son oreille : 
■ — C'est notre homme ! dit-il. 

— Parce qu'il a abandonné Sidonie? demanda Feydeau. 

— Parce que personne ne pourra croire sérieusement que 
nous ayons choisi un instrument pareil. 

4 



50 • VALENTINE DE ROHAN 

— Quant à cela, c'est probable, mais si l'outil n'est bon à 
rien? 

— Qu'est-ce que c'est Sidonie, mon bon garçon? demanda 
le sénéchal. 

Achille-Musée atteignit sa boîte d'or; I\Iagloire y plongea 
impudemment ses deux doigts en disant à l'intendant scan- 
dalisé : 

— Je n'en fais pas habitude, mais quand on m'en oiïre... 
Il éternua et reprit d'un accent plein d'emphase : 

■ — Loin des cours, des palais brillants, où la mauvaise 
conduite respire dans les lambris dorés de l'opulence, vivait 
une jeune personne dont l'innocence n'était égalée que par 
sa candeur. Elle avait nom Sidonie, dont je tais sous silence 
son autre nom de famille par respect pour son oncle où j'étais 
apprenti. Vous pouvez vous vanter qu'elle était bien connue 
dans le quartier, celle-là, pour être honnête, sobre et boulan- 
gère. Eh bien ! je lui ai parlé pour le mariage, et la veille de la 
noce, j'ai pris la clé des champs... Est-ce fort? 

Achille-Musée bâilla, mais Polduc, dit comme s'il eut voulu 
prolonger la comédie : 

— Vous êtes un jeune scélérat 1 

— N'est-ce pas? n'est-ce pas? s'écria Magloire enchanté, 
vous êtes forcés de me rendre justice 1 et, en passant, vous 
trouvez que je m'exprime assez gentiment, pas vrai? Ce n'est 
pas tout, j'ai fait mieux! Connaissez-vous M. Raoul? 

— Pas que je sache, dit Polduc qui devenait très attentif. 

— Un blond, grand, bien fait, comme moi... voyez ! ses 
habits me vont ! 

— Ses habits ! répéta Polduc. > 

— Oui, ses habits 1 Ce Raoul était mon maître, je l'ai chassé 
sans pitié ! 

— Ah ça ! mon gendre, dit sévèrement Achille-Musée, jus- 
ques à quand enfin!... 

— Ce jeune M. Raoul, interrompit le sénéchal, ne demeurait- 
il pas en face de l'hôtel Feydeau? 

— Dans une mansarde de six écus par an, oui, monseigneur, 
à côté de chez nous. Il y avait du temps que je souhaitais un 
habit de gentilhomme. Celui-ci est râpé, c'est vrai, mais à 
défaut d'un meilleur, je l'ai essayé pendant que mon maître 
dormait... 

— Et tu l'as volé? 



LA PETITE CENDRILLON 51 

— Gomme vous voyez, monseigneur. 

— Et après? demanda Polduc. 

— Est-ce que vous trouvez que ce n'est pas assez? dit tris- 
tement jMagloire. 

Polduc fit un signe à Feydeau et s'écria : 

— Je trouve que tu as eu grand tort, mon garçon, de venir 
me raconter ceci, à moi qui mets les voleurs en prison ! 

— Et à moi qui palpe les amendes ! ajouta l'intendant 
royal, oh ! le sot ! 

— Est-ce que vous croyez que vous allez me faire peur, 
vous autres? dit Magloire, persuadé qu'on lui faisait subir une 
sorte d'examen avant de lui donner son diplôme de roué. 

— Silence ! commanda Polduc rudement. 

— Voyons ! voyons ! mes bons messieurs, reprit Magloire, 
je suis jeune, ayez de l'indulgence. Je ne peux pas encore être 
aussi fort que vous, en fait de coquineries... 

— Délibérons, monsieur l'intendant, s'il vous plaît? dit 
Polduc d'un ton grave. 

— Délibérons, monsieur le sénéchal. 
jMagloire fut pris enfin d'inquiétude. 

— Écoutez ! fit-il ; on dit dans Rennes que vous êtes deux 
damnés vauriens, mes bons maîtres ! que vous ne croyez ni à 
Dieu ni au diable ! que vous prenez de toutes mains... 

— Insolent ! s'écrièrent à la fois le beau-père et le gendre, 
piqués au vif cette fois. 

Âlagloire pensa : 

— C'est singulier, ça n'a pas l'air de leur faire plaisir qu'on 
leur dise qu'ils sont des coquins ! 

— Mes bons maîtres ! continua-t-il d'un accent suppliant, 
je voudrais prendre de vos leçons ! Mon patron disait, en par- 
lant de vous : voilà des compères qui savent s'y prendre ; il n'y 
a de bêtes que les honnêtes gens ! 

Entre Feydeau et Polduc la délibération était commencée. 
Auparavant ils avaient échangé quelques mots à voix basse. 

— Ce garçonmeparaîtextrèmementdangereux, opina Polduc. 

— Dangereux au suprême degré, répartit Achille-Musée,- 
ad gradum supermum ! 

Pour le coup Magloire pâlit. 

— Ah ! mes chers seigneurs ! s'écria-t-il avec détresse, est-ce 
i qu'on m'aurait trompé?... Est-ce que vous seriez par hasard 
des braves gens? 



52 VALENTINE DE ROHAN 

— Mon avis, poursuivit le Sénéchal, est qu'il faut faire un 
exemple. 

— Exempliim facere, traduisit Achille-Musée. 
Magloire se mit à genoux et cria en pleurant : 

— Grâce! grâce! Je vous ai menti mes bons juges!... Je 
n'ai pas demandé Sidonie en mariage, elle est la nièce du patron, 
je n'aurais obtenu que des soufflets. Je me suis vanté mes bons 
seigneurs. Jamais je ne lui ai parlé. Tout ce que j'en ai dit, 
c'était pour me faire bien venir de vous ! 

Polduc adressa un signe d'intelligence à l'intendant et reprit : 

— Et l'affaire des habits? 

— Encore une hâblerie, répondit Magloire; mon maître 
m'a donné ses habits, tout uniment. Ah! Seigneur Dieu! 
Voler les habits de M. Raoul ! Mais il m'aurait rompu les 
côtes; je le connais allez! 

— Vous ne lui savez point d'autre nom que Raoul? demanda 
Polduc. 

— Non, mon juge. 

— Quel est son métier? 

— Il n'a pas de métier. 

— Quelles sont ses ressources? 

— Je ne lui connais pas de ressources. 

— N'est-il pas épris follement d'une jeune fille qui sert 
mesdemoiselles de Rohan ! 

— La Cendrillon... Oui, mon juge. 

— Pour vous donner ses habits, il s'en est donc procuré 
d'autres? 

— Ah ! mon juge, il y en a qui ont du bonheur ! Raoul est 
depuis ce matin cornette dans le régiment de Conti... 

— Officier ! ce Raoul ! s'écria Feydeau. 
Polduc murmura à ses oreilles : 

— Que vous disais-je ! 
Magloire acheva : 

— Il est venu hier consulter la Meunière. Il a eu une amu- 
lette... Le voilà hors de peine ! 

Polduc l'éloigna d'un geste impérieux et dit à voix basse : 

— Ceci peut être pour nous un coup de partie, mon beau-père. 

— En quoi, s'il vous plaît, mon gendre? 

— Voyons ! fit Polduc avec quelque impatience, où est 
notre péril? Qui nous force à trembler devant le premier venu? 
qui nous contraint de louvoyer sans cesse et de ménager, com- 



LA PETITE CENDRILLON 53 

me on dit, la chèvre et le chou? C'est l'existence du fils de César, 
n'est-ce pas, et l'existence de la fille de Valentine? Sans cette 
double et vivante menace, nous lèverions la tête, nous romprions 
en visière franchement et hautement à toutes ces intrigues qui 
ne sont bonnes que pour les commerçants... nous serions inat- 
taquables, en un mot. 

— La conclusion? 

Polduc se rapprocha encore. 

— La voici, beau-père, dit-il si bas que l'intendant avait 
peine à l'entendre; supposez que la fille de Valentine soit ici 
quelque part et le fils de César aussi. Supposons qu'ils se con- 
naissent et qu'ils aient de l'attachement l'un pour l'autre. Il y 
a comme cela dans la réalité des bizarreries qui font pâlir les 
inventions des poètes... Supposons maintenant qu'on donne 
avis au jeune homme d'un danger que court la jeune fille : un 
enlèvement par exemple. Que fera-t-il? 

— Il se lamentera. 

— Un Rohan ! il prendra son épée et sautera en selle. 

— C'est juste... ensuite? 

— Supposons, maintenant, que dans la nuit noire, Yaumy 
se promène avec une douzaine de Loups bien armés... 

— Nous compromettre avec ce Yaumy ! 
Polduc sourit d'un air de supériorité. 

— Fi donc! beau-père; le jeune homme porte l'uniforme 
des gens de France... Les Loups frappent les dragons de Conti 
tout naturellement comme le limier fond sur le chevreuil. 

En ce moment on entendit des éclats de rire dans le corridor. 

— Mesdemoiselles mes filles ! dit l'intendant qui se leva. 
La porte s'ouvrit presque aussitôt, Agnès et Olympe Fey- 

deau de Brou, dites mesdemoiselles de Rohan, firent leur 
entrée dans le boudoir. 



IX 



LES DEMOISELLES FEYDEAU 



Agnès et Olympe étaient accompagnées de deux petites 
servantes. 

— Nous venons reprendre possession de notre domaine, 
messieurs, dit Agnès, une belle blonde à l'œil éveillé. 

— Nous chassez-vous tout de suite? demanda Polduc. 
Olympe, désespérant d'être aussi dégagée que sa sœur, avait 

pris la spécialité langoureuse. Elle avait les cheveux châtains, 
la taille un peu épaisse et le teint de haute couleur. 

— Nous n'avons plus qu'une heure pour faire toilette, dit- 
elle en traînant ses paroles, et cette Cendrillon est si maladroite ! 

— Puisqu'on nous donne congé, monsieur l'intendant, fit 
Polduc, qui avait hâte d'aller ailleurs continuer l'entretien, 
obéissons de bonne grâce. 

Feydeau baisa les mains de ses filles : 

— Je peux-ti m en aller? demanda en ce moment l'ancien 
fiancé de Sidonie. 

— Ou'est-ce là? s'écrièrent à la fois mademoiselle Agnès et 
mademoiselle Olympe qui ne l'avaient pas même aperçu. 

— mes belles demoiselles ! fit Magloire les larmes aux 
yeux, elle est la nièce de chez nous que vous y prenez vos 
gâteaux. Ayez pitié d'un pauvre malheureux égaré par son 
inclination, car c'est pour me faire une position susceptible de 
demander sa main que je me suis mis dans ma circonstance 
où je suis ! 

Les deux sœurs se regardaient en riant. 

— Suivez-nous ! commanda Polduc. 

Magloire joigne les mains, implorant du regard les deux 



LA PETITE CENDRILLON 55 

sœurs. Quand il vit qu'il n'obtenait rien qu'un éclat de rire 
impitoyable, il se redressa. 

— C'est bon! dit-il, j'ai ma condamnation dans mon sac ! 
N'empêche qu'on dit ce qu'on dit dans le quartier. Les demoi- 
selles Feydeau n'attendent pas à se marier pour changer de 
nom... à cause qu'elles attendraient longtemps ! attrape 1 

Il se précipita sur les pas de l'intendant, qui sortait le der- 
nier. Du seuil il cria encore : 

— V'ià ce que c'est, mes belles demoiselles. On dit ça... en 
plus que vous avez beau faire les renchéries, tous nos jeunes 
messieurs regardent la robe de toile, de je sais bien qui, par 
dessus vos falbalas ! 

11 feçma la porte avec bruit. Agnès et Olympe, étaient 
rouges de colère. 

— Mon beau-père, disait cependant Polduc dans le corri- 
dor, il faut que tout cela parte cette nuit : l'argent et la fillette ! 

— Et SI les Loups attaquent l'escorte? objecta Feydeau. 

— Les Loups attaqueront, répondit Polduc, mais la fillette 
et l'argent ne seront pas dans le même panier. 

Et sans s'expliquer davantage, il demanda : 

— Où es^tu, petit? 

— Ici répliqua Magloire dans l'ombre : pendez-moi, si 
vous voulez, mais je leur ai rivé leur clou, à ces deux-!à ! 

— Veux-tu devenir un homme d'importance? reprit le 
sénéchal. 

— Je veux bien, fit Magloire, ça m'est dû, mais quoi que 
vous me nommerez? 

— Courrier d'État. 

— C'est-il beaucoup? 

— Presque autant qu'un ambassadeur. 

■ — Combien qu'on gagne à être ambassadeur? 
■ — De quoi épouser Sidonie, repartit l'intendant qui vint 
se mêler à l'entretien. 
Magloire se rengorgea. 

— Savoir, fit-il avec un sourire finaud, si je voudrais encore 
d'elle quand j'aurai de quoi... Et que risque-t-on? 

— Rien. 

— Alors, ça me va ! 

— Descends à l'office, reprit Polduc; mange bien, bois 
mieux, couche-toi ensuite et fais un somme. On te réveillera 
quand il faudra entrer en fonctions. 



56 VALENTINE DE ROHAN 

Mademoiselle Agnès Feydeau de Brou avait vingt-quatre 
ans ; sa sœur Olympe atteignait sa vingt-deuxième année. On 
se mariait alors de bonne heure. Agnès et Olympe étaient déjà 
presque des vieilles filles. 

L'intendant de l'impôt était riche à millions et ses filles 
avaient quelque beauté, mais ceci ne suffisait point : le Breton, 
de sa nature, est fier comme deux Espagnols : mésalliance là- 
bas, vaut presque déchéance, et Achille-Musée n'était après 
tout qu'un traitant. Si peu considéré que fût Alain Polduc, son 
mariage avec l'aînée des Feydeau avait mécontenté toute la 
province, eu égard au titre de vicomte de Rohan qu'il portait ! 

Olympe et Agnès n'étaient point de méchantes personnes; 
elles cherchaient des maris là où les maris se trouvent. Dans 
toute foule on était sûr de rencontrer Agnès et Olympe, tou- 
jours pompeusement parées, portant haut, et armées de leur 
banal sourire. 

Filles de cire : rien dans la tête, rien dans le cœur, des pou- 
pées jolies, bavardes, vaines, froides. Elles jalousaient la vraie 
noblesse au-dessus d'elles ; au-dessous, elles écrasaient de leur 
mépris la bourgeoisie. Ajoutez à cela un bon fonds de médi- 
sance, de curiosité, de moquerie, beaucoup de hardiesse, point 
de religion, peu d'esprit et certain vernis d'instruction inutile 
recouvrant une épaisse couche d'ignorance, vous aurez un 
portrait assez ressemblant des deux demoiselles Feydeau. 

Elles commandaient à quatre esclaves qui avaient là un 
dur métier. C'étaient d'abord Annette et Mariolle, les camé- 
ristes en titre; c'était ensuite Céleste, surnommée Cendrillon, 
cette gracieuse fillette qui cueillait des bouquets de véroniques 
dans la prairie ; c'était enfin M^^^ Zoé des Etangs du Ronceroy 
de Kerméléon, leur ancienne gouvernante, passée à l'état de 
dame de compagnie. 

Zoé des Etangs du Ronceroy de Kerméléon était de bonne 
maison. Elle avait mission d'accompagner ces demoiselles. 
Figurez-vous une petite femme au visage terni, à la tournure 
pauvre, toujours vêtue de laine brune plus triste qu'un deuil. 
Agnès et Olympe la gardaient pour faire ombre au tableau de 
leur splendeur. A ce martyre, la pauvre Zoé gagnait juste 
de quoi ne point mourir. Sait-on pourquoi elles tiennent à vivre? 

En entrant dans le boudoir, Agnès lui dit d'un ton de pro- 
tection : 

— Allez, des Etangs, allez faire toilette, ma bonne. 



LA PETITE GENDRILLON 57 

— Et tâchez, ajouta Olympe, de n'être pas trop ridicule, 
n'est-ce pas? 

Zoé gagna sa petite chambre, froide et sentant le renfermé. 
Elle tira du fin fond d'une armoire une fameuse robe de soie 
puce qu'on lui avait donnée à l'époque où feu l'aînée des de- 
moiselles Feydeau avait eu son trousseau de noces. Zoé déplia 
respectueusement les serviettes munies de camphre, de poivre 
et de lavande, qui gardaient l'étofïe contre les vers, et com- 
mença sa toilette solitaire. 

— Preste ! leste ! disait cependant mademoiselle Olympe à 
Mariolle. 

— Dépêchons-nous, Annette ! faisait en même temps made- 
moiselle Agnès. 

Et toutes deux à la fois : 

— Mais où donc est cette fainénante de Cendrillon? 
Cette fainéante de Cendrillon avait été chargée de grands 

préparatifs par chacune des sœurs, en cachette l'une de 
l'autre. M^^^ Agnès espérait si bien, cette nuit, éclipser M^^^ 
Olympe, et M^^e Olympe était si certaine d'écraser M^^e Agnès. 

Annette et Mariolle entamèrent les préliminaires de la 
double toilette. Pendant qu'on coiffait ces demoiselles, il fut 
question de ce galant concours où la plus belle devait emporter 
l'honneur de présenter les clés de la ville au fils de Louis XIV. 
Tout en livrant leurs chevelures aux soins des filles de cham- 
bre, elles s'entr' examinaient à la dérobée. Agnès pensait : 
— Pauvre Olympe!... j'en suis fâchée pour elle... 

Et Olympe se disait : — Pauvre Agnès ! peut-on s'aveugler 
ainsi ! 

Ceci sans préjudice d'un flux de reproches, adressés à la 
gaucherie des rustiques caméristes. Olympe et Agnès étaient de 
détestable humeur. Ce nigaud de Magloire avait touché juste 
dans sa colère; l'orgueil des demoiselles Feydeau était à vif 
de cette récente blessure. Il y avait longtemps que Cendril- 
lon leur semblait trop belle. 

— Je suis affreuse ! s'écria M}^^ Agnès la première en repous- 
sant Mariolle. 

— Je suis horrible ! fit à son tour M^^^ Olympe. 

— Il nous faut Cendrillon ! ajoutèrent-elles. Il n'y a qu'elle 
ici pour n'être qu'à moitié maladroite. 

— La Céleste court la lande comme à son ordinaire, pardine ! 
riposta Annette d'un ton piqué. 



58 VALENTINE DE ROHAN 

— Ou bien, ajouta Mariolle, elle monte et descend encore 
dans le grand escalier pour se faire remarquer. 

■ — Qui donc remarque Cendrillon ! 

— Le petit boulanger vient de le dire, risqua Annette : 
c'est tout le monde. 

Et, fit Mariolle, pas plus tard que tout à l'heure, j'ai vu ce 
beau seigneur étranger... 

— Don Martin Blas ! interrompirent les deux sœurs à la fois. 

— Oui, oui, répartit Mariolle, don Martin Blas, puisque c'est 
son nom, il était planté comme un mai au milieu de la pre- 
mière volée, et il regardait la Cendrillon qui montait en faisant 
ses grâces. 

Olympe et Agnès eurent un éclat de gaîté forcée. 

— Les grâces de mademoiselle Céleste ! s'écrièrent-elles. 
Puis Agnès ajouta gravement : 

— L'efi'ronterie de cette fille finira par nous compromettre. 
A quoi Olympe répondit sans rire : 

— On a tort de garder chez soi de pareils sujets ! 

Ce fut à ce moment que la gentille Céleste fit son entrée dans 
le boudoir des demoiselles Feydeau. Elle était très pâle et sem- 
blait avoir peine à se soutenir. Son front et ses cheveux étaient 
mouillés de sueur. 

— Pourquoi vous faites-vous attendre ainsi, paresseuse ! 
dirent les deux sœurs du même ton aigre et plein de rancune. 

■ — Ma robe est-elle finie? ajouta l'aînée. 
• — Mon corsage est-il prêt? fit la cadette, 

— Et la broderie de mon jupon? 
• — Et ma guimpe de dentelles? 

Tout en parlant, les deux filles de l'intendant se regar- 
daient l'une l'autre d'un air qui n'avait rien d'amical. Figurez- 
vous deux camps ennemis qui démasquent tout-à-coup leurs 
batteries secrètes. Agnès avait donc une robe qu'Olympe ne 
connaissait pas? Olympe préparait donc tacitement un cor- 
sage? Et cette broderie de jupon? Et cette guimpe de dentelles? 

Céleste arrivait avec une charge complète de chiffons. 

— Ce que vous m'avez demandé est prêt, mesdemoiselles, 
répondit-elle. 

Ses jambes tremblaient. Elle se laissa choir sur un fauteuil. 

— Que veut dire ceci! s'écria sévèrement Olympe; vous 
permettez-vous maintenant de prendre un siège en notre pré- 
sence? 



LA PETITE CENDRILLON 59 

— Quand on est trop bon avec certaines gens... commença 
M"® Agnès d'un ton sentencieux. 

Les deux grosses caméristes chuchotaient. 
Céleste essaya de se relever, mais elle retomba. 

— Est-ce à force de monter et de descendre le grand esca- 
lier que vous êtes si essouflée? demanda M^^^ Olympe. 

Annette et Mariolle, pour le coup, éclatèrent de rire. 
Une larme roula sur la joue de Céleste. 

— Mes bonnes demoiselles, dit-elle d'une voix entrecoupée 
par les soubressauts de son pauvre cœur, je ne sais pas de quoi 
vous voulez me parler. Il y avait une femme au monde qui 
m'avait dit de prendre courage et d'espérer, à moi que per- 
sonne n'aime et que tout le monde repousse... 

— La Sorcière, n'est-ce pas? interrompit Agnès; on la paie, 
cette créature, pour entendre ses sornettes, depuis quand 
avez-vous de l'argent, ma fille? 

— On ne la paiera plus ! murmura Céleste au lieu de 
répondre. 

Et parmi ses larmes, elle ajouta. 

— Ah ! je vous en supplie, laissez-moi pleurer celle qui m'a 
parlé de ma mère ! 

Il y avait un élan si touchant dans ce cri, que les deux grosses 
filles Annette et Mariolle, furent tout étonnées de ne pouvoir 
plus rire. 

— Sa mère ! répéta Olympe en regardant Agnès. 
Celle-ci détourna la tête avec dédain. 

— On leur fait accroire tout ce qu'on veut, dit-elle, à ces 
enfants trouvés ! 

Céleste entendit. Elle essuya ses yeux, mais elle devint plus 
pâle, et ne parla plus. 



X 



LE COUP DE FEU 



Céleste défit le paquet contenant les chiiïons préparés par 
elle. Alors ce fut un grand remue-ménage dans le boudoir. 
Les armoires ouvertes vomirent des flots de soie, de tulle et de 
velours. On mit une bergère au milieu de la chambre; à droite 
de la bergère s'étendit le domaine de mademoiselle Olympe; 
à gauche, le camp de mademoiselle Agnès. 

Elles avaient certes beaucoup de chambres à leur disposi- 
tion dans ce vaste manoir, et ce n'était point l'excès de leur 
mutuelle affection qui les portait à se coudoyer, presque à se 
gêner, dans l'œuvre importante de leur toilette, mais les deux 
sœurs aimaient à se surveiller, à se juger. Chacune d'elles 
s'admirait d'un œil et raillait de l'autre sa chère sœur. 

Annette et Mariolle commencèrent, chacune de son côté, leur 
difficile office. C'était le coup de feu. Ces demoiselles eurent 
mis en un clin d'œil leur garde-robe sens dessus dessous. Capri- 
cieusesjcolères et manquant un peu de ce goût exqui'^ auquel la 
beauté la plus parfaite sait emprunter des perfections nou- 
velles, les deux demoiselles Feydeau fourrageaient dans cet 
amas de chiffons, choisissant ceci, jetant cela, puis reprenant 
cela pour rejeter ceci, au gré de je ne sais quelle fantaisie 
aveugle qui prend toute vulgaire coquette une heure avant le bal. 

Elles avaient la fièvre toutes les deux. Elles trouvaient 
moyen d'être à la fois méprisantes et jalouses. 

Annette était accusée de lourdeur, Mariolle de gaucherie, et 
non sans raison; mais on reprochait à Céleste sa maladresse, 
ce qui était souverainement injuste. 

Une fée que cette Céleste ! Au milieu des outrages qui tom- 



LA PETITE CENDRILLON Gl 

baient sur elle en averse, elle quittait mademoiselle Agnès pour 
prendre mademoiselle Olympe, réparant d'un tour de main 
une sottise d'Annette, corrigeant une faute de Mariolle. Et si 
vous l'eussiez vue, entre les deux pesantes caméristes et leurs 
maîtresses roidies déjà par le corset trop serré, alerte, vive, 
souriante maintenant parce que son travail l'occupait, don- 
nant un tour léger aux cheveux d'Agnès, lâchant ce rang de 
perles qui jouait mal sur le front d'Olympe, drapant coquette- 
ment ce pli, replaçant cette fleur qui faisait grimace, rajustant, 
amendant, donnant à tout ce qu'elle touchait une grâce sou- 
daine et inimitable, vous eussiez trouvé ces demoiselles trop 
heureuses d'avoir trouvé au fin fond de la campagne cette ca- 
mériste sans rivale ! 

Ces demoiselles, pourtant, étaient fort loin de se montrer 
reconnaissantes, mais vous en eussiez deviné la raison d'un 
coup d'oeil. Céleste, avec son petit bonnet rond, sa camisole et 
sa jupe de toile, faisait réellement trop de tort à la toilette des 
deux sœurs. 

— Comme elle est plus jolie qu'Agnès ! disait Olympe. 

— Qu'Olympe paraît laide auprès d'elle ! pensait Agnès. 
Et, par ricochet, bien qu'elles ne voulussent point se l'avouer, 

Olympe et Agnès en arrivaient à détourner leurs yeux du mi- 
roir, pour n'y point trouver, derrière leurs figures empanachées, 
le radieux et simple visage de cette pauvre enfant de la forêt. 
Tout a une fin, même la toilette de deux orgueilleuses. 
Mademoiselle Olympe et mademoiselle Agnès se plantèrent en 
même temps devant leurs miroirs respectifs, rabattant les plis 
de leurs robes et se jetant ce superbe et triomphant regard 
que toute femme envoie à sa psyché en guise d'adieu. 

— Comment me trouvez-vous, Agnès? demanda Olympe. 

— Et vous, Olympe? interrogea Agnès, comment me trou- 
vez-vous? 

Pour réponse. Olympe laissa tomber ce seul mot d'un ton 
demi-railleur : 

— J'espère ! 
Et Agnès : 

— Peste ! 

Ce fut tout. Traduise qui voudra. 

— Ah dame ! ah dame ! fit tout haut Mariolle en s'adrc?- 
sant à sa collègue Annette, je ne les avais point encore vues 
jamais si reluisantes ! 



62 VALENTINE DE ROHAN 

— Pour sûr et pour vrai, riposta Annette, c'est comme des 
soleils ! 

Céleste était debout et immobile, regardant son ouvrage avec 
un plaisir naïf, car c'était elle qui avait jeté sur l'ensemble de 
ces toilettes un parfum de bonne grâce et de beauté. 

Où cette petite Célerte, demandera-t-on peut-être, avait- 
elle appris cette haute science du goût, si ardue et si malaisée? 
Elle n'avait rien appris. Le poète et le rossignol apprennent- 
ils à chanter? La fleur à embaumer, la jeunesse à charmer? Non. 
Tout cela tiaît. — Céleste était née comme les autres chefs- 
d'œuvre de Dieu. 

• — Vous verrez, dit Agnès en pinçant ses lèvres, que Cen- 
drillon ne dira rien ! 

— Je crois bien, ajouta Olympe; l'envie l'étouiïe, cette 
petite ! 

Céleste rougit, puis elle sourit. Pourquoi aurait-elle eu de 
l'envie? son sourire brillait bien autrement que toute cette soie 
aux chatoyants reflets, et que toutes ces roses et que toutes ces 
perles. 

— Voyons, reprit Olympe, qui de nous deux remportera la 
pomme de beauté, ce soir? Qui de nous deux présentera les 
clés de la ville au comte de Toulouse. 

Qui de nous deux, disait-elle, car elle ne supposait même pas 
que la victoire pût sortir de la famille. 

— Pardine ! fit Mariolle, camériste d'Olympe, ce sera vous 
Mlle Olympe. 

— r Paquet ! pensa Agnès, 

Pendant cela, Annette, la chambrière d'Agnès, répondait : 

— Ça sera vous, M"^ Agnès, pardine 1 
Et Olympe de se dire : 

— Paquet ! 

— Et quel est l'avis de M"^ Céleste? demandèrent les 
Feydeau. 

— Vous êtes toutes deux si belles ! répondit Céleste. 

Les chevaux piafïaient dans la cour d'honneur. Déjà plu- 
sieurs fois on était venu, de la part de M. le sénéchal et de 
M. l'intendant, annoncer que les carrosses étaient prêts. 

Il y en avait trois pour les dames et les gens de poids. Les 
gentilshommes qui n'étaient point hors d'âge devaient monter 
à cheval. 

Les dames n'abondaient pas. Sans les gens de poids, on n'au- 



LA PETITE CENDRILLON 63 

rait pu remplir les trois carrosses. En revanche, il y avait foule 
de cavaliers. 

En thèse générale, remarquez ceci : l'argent suffit pour attirer 
les hommes. Les dames s'avisent parfois d'exiger autre chose. 
Le beau sexe était ici peu et mal représenté. 

Il y avait une marquise de Bourgueil, un peu sujette à cau- 
tion, trois conseillères et je ne sais quoi, pour tout potage. 

C'était le contraire, en fait d'hommes. La noblesse avait 
besoin de Feydeau. Il n'est point de méchant tour qu'un inten- 
dant en colère ne pût jouer à un gentilhomme. Aussi, Mont- 
bourcher était là, Talhoët aussi et Guébriant, et Carheil et 
Derval, le descendant des ducs, et Kersauzon, le fils des rois 
saxons, et Huchet, aïeul du malheureux Labédoyère, et Bussy- 
Rabutin, et Chantai et d'autres, mais seuls et sans leurs 
femmes. 

Quand un valet parut au haut du perron avec deux torches 
et annonça mesdemoiselles de Rohan-Polduc, tous ces gens se 
donnèrent la peine d'entrer en mouvement et firent fête. La 
marquise de Bourgueil s'élança pour embrasser ses chères 
belles. Les trois conseillères battirent des mains et le reste 
s'extasia. Ces messieurs témoignèrent leur admiration à l'ave- 
nant. Puis mademoiselle Olympe et mademoiselle Agnès ayant 
pris place dans le premier carrosse, la caravane partit. 

Il faisait nuit noire, mais Feydeau était un petit Fouquet. 
Il avait fait suspendre des lanternes, aux arbres de la forêt, et 
l'escorte courut ainsi trois heues durant, au milieu d'une bril- 
lante illumination. Mariolle et Annette étaient du voyage; la 
Gendrillon restait seule au château. 

Elle était accoudée sur ce vieux balcon de pierre dont nous 
avons tant parlé qui dominait la vallée et faisait saillie sur les 
anciennes douves. Devant elle, la route qui conduisait à 
Rennes traçait dans la nuit un long et tortueux sillon de lu- 
mière. Elle entendit pendant quelques instants le joyeux bruit 
de la cavalcade dans la cour, puis la grille s'ouvrit avec fracas, 
et le cortège, tournant les bâtiments du Sud, parut, précédé 
par les porteurs de torches. 

C'était beau. La pauvre petite Céleste soupirait en regardant 
ces fiers jeunes seigneurs qui caracolaient sur leurs chevaux 
ardents, et se penchaient avec galanterie aux portières ouver- 
tes des carrosses. 

— Ma mère était la fille d'un comte ! pensait-elle. 



64 VALENTINE DE ROHAN 

Il faut bien le dire : ces splendeurs de la vie des heureux lui 
apparaissaient autrement aujourd'hui qu'hier. Jusqu'alors, 
elle avait admiré sans espoir ni envie. L'idée naissait en elle 
que ces joies eussent dû lui appartenir et qu'elle était faite 
pour ces magnificences. Ce soir, les mauvais traitements et les 
railleries des deux sœurs l'avaient blessée davantage. Elle ne 
gardait point rancune. Oh ! certes, non, mais une tristesse 
inconnue persistait et lui serrait le cœur. Tandis qu'elle suivait 
de l'œil l'escorte qui allait déjà se perdant au lointain, Céleste 
rêvait comme jamais elle n'avait fait en sa vie, et cette pensée 
lui revenait malgré elle : « Ma mère était la fille d'un comte ! » 

La lumière des torches se confondit bientôt avec les illlu- 
minations de la route. Un bruit sourd, se prolongeant dans le 
silence du soir, annonça que la grille était refermée. Céleste 
restait immobile, toujours à la même place, mais sa rêverie 
avait changé d'objet. Elle songeait à sa mère, non plus pour se 
souvenir que sa mère était fille et femme de gentilhomme. 
Elle songeait à sa mère pour se la représenter bonne et belle, 
pleurant peut-être l'absence d'une fille chérie. Son cœur tres- 
saillait d'amour, ses yeux s'inondaient de larmes. Oh ! qu'elle 
n'enviait plus en ce moment ces demoiselles Feydeau qui 
n'avaient point de mère ! 

L'heure s'écoulait. Les lumières s'éteignaient peu à peu sur 

a route après le passage de la cavalcade. Céleste, suivant la 

pente de sa rêverie, était retournée à son point de départ. La 

pensée de sa mère l'avait ramenée à cette mystérieuse femme 

qui lui avait parlé de sa mère. 

Chose horrible ! les âmes charitables que les cris : Au feu ! 
avaient attirées vers le Pont-Joli, avaient assisté à la destruc- 
tion du moulin sans pouvoir aucunement le secourir. Le mouhn 
de la Fosse-aux-Loups était, comme nous l'avons dit, entouré 
d'un fouillis de broussailles dont une bonne moitié avait séché 
sur pied. 

Voici ce qui s'était raconté à l'office du manoir de Rohan 
devant Céleste elle-même, qui revenait portant son fardeau de 
chiffons. Dans la matinée, on avait vu des Loups sur le tertre. 
L'un d'eux était monté au sommet d'un grand châtaignier pour 
tâcher de reconnaître l'intérieur du moulin, qui n'avait pas de 
toiture. Un pâtour, caché dans les taillis, avait entendu cet 
homme dire aux autres : « Ils y sont ! » Puis un instant après ; 
« Ils dorment. » 



LA PETITE CENDRILLON 63 

Le pâtour n'avait pu voir le visage de cet homme, mais il 
aurait juré que c'était le joli sabotier Yaumy, qui était venu 
l'an passé avec ses Loups piller la ferme de son maître. 

Quel qu'il fût, l'homme qui avait escaladé le grand vieux 
châtaignier descendit sans bruit. Il fit signe à ses hommes, qui 
traversèrent le tertre en rampant, et s'engagèrent, au nombre 
d'une demi-douzaine, dans les broussailles. A son tour, le petit 
berger monta dans un arbre pour voir ce qu'ils allaient faire. 
Il les vit rouler silencieusement de grandes roches au seuil du 
moulin en ruines, et entasser sur les roches du bois mort et des 
broussailles desséchées. Puis le chef battit le briquet, et une 
légère spirale de fumée monta en tournoyant au-dessus de la 
tour. 

Les Loups et Yaumy, le joli sabotier, étaient armés. Ils se 
cachèrent dan? le fourré et attendirent. La spirale de fumée 
grossit. Des pétillements se firent entendre parmi les brous- 
sailles. Une lueur indécise parut, suivie d'un haut jet de flamme. 
A ce moment, les Loups, sans échanger une parole, se prirent 
à descendre, en rampant, la lèvre du ravin, sous l'arche de 
feuillage. Leur œuvre était consommée. 

Un instant après, en effet, le moulin était entouré de flammes 
et les ruines de la tour disparaissaient au milieu de l'incendie. 

Du sein de cet enfer, le petit pâtour, qui donna le premier 
l'alarme, entendit sortir un grand .ri de femme, — un seul. 

Ensuite une voix profonde s'éleva qui domina tous les 
autres bruits comme un tonnerre. 

Cette voix prononça le nom de Philippe d'Orléans, régent de 
France, et l'appela par trois fois au combat... 



XI 



LA TOILETTE DE CENDRILLON 



].à s'arrêtait le récit du petit pùtour, qui était parti en cou- 
rant pour aller chercher de l'aide. Sur son chemin, d'autres 
enfants, prenant leurs sabots à la main, s'étaient joints à lui, 
criant avec lui : « Au feu ! chrétiens, au feu ! )' 

Quand les chrétiens arrivèrent, un brasier, entourait le mou- 
lin de la Fosse aux-Loups. C'était le taillis qui brûlait, formant 
un rempart de flammes autour du premier incendie. Nul se- 
cours ne pouvait passer à travers cette furieuse fournaise. 

Le feu marcha tant qu'il trouva de l'aliment, c'est-à-dire 
tant que dura le taillis qui masquait naguère les ruines. Quand 
la flamme tomba, on vit la vieille tour toujours debout, mais 
noire, calcinée et fendue de larges crevasses. Ceux qui osèrent 
y pénétrer reculèrent suffoqués et déclarèrent impossible, 
qu'une créature humaine eût pu garder sa vie en ce lieu. 

Tel était le récit principal, la version authentique. Mais en 
Bretagne, le merveilleux se colle à tout événement tragique 
comme le lierre à l'arbre. Des gens affirmaient qu'au plus fort 
de l'incendie, et alors que la fumée brûlante, fouettée par le 
vent, aveuglait tous les regards, une forme blanche s'était 
montrée derrière la ruine incendiée. D'autres, allant plus loin, 
donnaient pour compagne à la forme blanche l'ombre d'un géant 
noir et semblable à une statue de fer. — Peut-être, disait-on 
déjà, l'âme de la Meunière et de son mystérieux compagnon. 

Cela n'avait duré qu'un instant, pendant que la rafale cou- 
chait la fumée au ras du sol. La rafale passée, l'incendie s'était 
redressé tout couronné de flammes, et l'étrange vision avait 
disparu... 



^A PETITE CENDRILLON 67 

Céleste se mit à genoux et dit une prière pour celle qui avait 
mis la main de Raoul dans sa main : ce fut la prière des morts. 

La vallée était muette et sombre. Le vent froid des nuits pas- 
sait en sifilant sur les toits de Rohan, après avoir arraché aux 
arbres de la forêt un sourd et large murmure. Les gens commis 
à la garde du château s'étaient mis au lit sans doute, car on 
n'entendait plus aucun bruit à l'intérieur. Vers l'orient les 
flocons de vapeurs légères moutonnant à l'horizon commen- 
cèrent à blanchir; l'amas confus de constructions gothiques 
qui composait le manoir sortit peu à peu de l'obscurité. Les 
tourelles surgirent portant des ombres profondes. Les vi- 
traux, frappés par la lune qui montait par-dessus les taillis, 
renvoyèrent de blancs reflets. 

Vous eussiez vu à ce moment le visage de Céleste, pensif, 
mais souriant. Les rêves tristes durent-ils longtemps à cet 
âge? Céleste, toujours accoudée contre son balcon de granit, 
avait fait comme la lune, qui, victorieuse, sortait d'un océan 
de nuages. 

Elle n'avait pas revu Raoul depuis la visite de la Meunière. 
Et Raoul avait promis d'être ce soir au château de Rohan- 
Polduc. L'heure n'était plus d'entrer dans la demeure de M. le 
sénéchal. Depuis bien longtemps Céleste avait entendu fermer 
toutes les portes, et les grands chiens, détachés, secouaient 
par intervalles les grelots de leurs colliers dans les cours. 

Une fois pourtant, Céleste crut ouïr le galop d'un cheval dans 
ce sentier montant qui menait de la vallée de Vesvres à l'ose^- 
raie. — Mais ce n'était pas le galop d'un cheval. A l'endroit 
où le sentier sortait des bruyères la lune envoyait un clair 
rayon. Le sentier sec et poudreux s'éclairait vivement parmi la 
pelouse sombre. Céleste, qui ouvrait de grands yeux et qui 
regardait tant qu'e'le pouvait, eut une bizarre vision. 

Ce fut sans doute un vague ressentiment du récit du pâtour 
et des effrois de l'incendie. Céleste vit — ou crut voir — deux 
fantômes glisser, tout noirs, sur ce coin blanc de la route : 
une femme dont la tête disparaissait sous l'ample capuchon des 
métayères de la forêt, un homme de grande taille, droit et 
raide, qui s'appuyait en marchant sur le pommeau d'une 
gigantesque épéc. 

Ils quittèrent tous deux le clair, Céleste ne rêvait pas pour^ 
tant 1 Elle vit s'agiter le? cîmes des roseaux, dans la douve, elle 
entendit bruire les tiges à un instant où le vent ne soufflait point. 



68 VALENTIME DE ROHAN 

Puis ce fut comme le bruit d'une clé dans la serrure de la 
poterne qui s'ouvrait sous le balcon... 

Céleste se pencha, épouvantée, pour mieux voir. L'herbe 
croissait, haute et drue devant la poterne, qui, depuis bien des 
années, n'avait pas été ouverte, et le pied des murailles était 
solitaire aussi loin que le regard pouvait se porter. 

• — Je dors debout, pensa Céleste en rentrant dans le bou- 
don-, et déjà rassurée par la brillante clarté des lampes qui 
avaient éclairé la toilette de mesdemoiselles Feydeau. 

Mais une autre peur la prit. Elle se trouva en face de la 
besogne qui lui restait à faire cette nuit et poussa un gros sou- 
pir en voyant les monceaux de chiffons jetés en désordre dans 
le boudoir. Il fallait ranger tout cela avant de se mettre au lit, 
sans quoi, gare au courroux de mademoiselle Agnès et de ma- 
demoiselle Olympe ! 

Il y en avait ! il y en avait ! Le contenu tout entier des ar- 
moires gisait sur le parquet. La pauvre Céleste joignit les 
mains, presque découragée. Elle commença pourtant sa 
besogne, pliant ceci, accrochant cela, et se hâtant de son mieux 
pour aller sagement se mettre au lit après avoir fait sa prière. 

Je ne sais en vérité comment la chose arriva, mais il est 
certain que, tout en pliant, rangeant, accrochant, l'idée lui 
vint qu'elle serait bien gentille avec ces chiffons dédaignés. 
Elle tenait justement à la main une jupe de satin rose, recou- 
verte de mousseline du Bengale : un vrai bijou de jupe qu'elle 
avait chiffonnée elle-même. Mademoiselle Agnès l'avait mise 
une fois, mais la fraîche étoffe avait bruni le teint de made- 
moiselle Agnès, qui s'en était prise à Cendrillon. 

Céleste devint plus rose que la jupe de satin. Elle baissa les 
yeux et son sourire se fit espiègle. Elle hésita. 

Mais sa main dénoua tout doucement le cordon de sa robe 
de toile. 

Et Céleste était rouge ! Ecoutez, il y avait de quoi. Ce n'é- 
tait pas bien, ce qu'elle faisait là, et à son insu, le péché d'or- 
gueil se glissait dans son petit cœur. 

A la place de la robe bise, elle noua le jupon de satin rose, 
dont les plis brillants se prirent à miroiter. Ah ! ce n'était pas 
bien ! Le pardessus vint, comme un nuage léger et gracieux 
adoucir ces teintes trop éclatantes. Tout cela était trop 
large, mais Céleste ne pouvait être embarrassée pour si peu. 
Quand elle eut réduit la ceinture pour l'adapter à sa taille, 



LA PETITE CEXDRILLON C9 

elle glis?a vers la glace un regard sournois. C'était mal. 

Le plaisir pétilla dans ses yeux. Elle n'avait pas espéré se 
trouver si jolie. Va-t-elle donc devenir coquette. Les choses 
galopent sur ce chemin-là. 

Avec une si éblouissante jupe il faut un cor.=age assorti, et 
peut-on seulement songer à lacer un pareil corsage en gardant 
ses cheveux, fussent-ils les plus beaux du monde, en désordre 
sous un petit bonnet rond. 

Le bonnet vola au plafond. Les cheveux libres tombèrent en 
boucles prodigues, Céleste les reprit à pleines mains, les tordit, 
les natta, ces admirables cheveux, toujours captifs jusqu'alors, et 
son front d'enfant eut une splendide couronne. Elle y enlaça une 
branche de clématites, prise au hasard dans ce fouillis de fleurs. 

— Ah ! se dit-elle en jetant un regard d'envie vers la boîte 
à poudre, il me manque cela ! 

La folle ! elle eut voulu ternir le noir émail de sa chevelure ! 
Elle mit du moins une mouche sous la pommette de sa joue si 
rose, puis une autre auprès de la fossette mignonne que le 
sourire creusait au coin de ses lèvres. Elle sauta de joie ! nous 
la gronderons tout à l'heure et bien fort. 

— Au corsage, maintenant ! s'écria-t-elle. 

Voici l'histoire de ce corsage, qui était en velours blanc, 
ruche de dentelles flamandes. Mademoiselle Olympe buvait 
matin et soir du vinaigre pur, afin d'amincir sa taille. Un 
empirique bas-breton lui avait en outre conseillé, dans ce but, 
l'extrait de chicorée. Au bout de trois mois, elle devait être 
diaphane comme la fée Diffo, qui passe de nuit sur les mois- 
sons du pays gallois, sans courber la tige tremblante de» épis. 
Dans la prévision de ce résultat, mademoiselle Olympe avait 
commandé ce fameux corsage. Le? trois mois étaient écoulés 
depuis longtemps, et le corsage demeurait trop étroit de moitié. 

Voilà pourquoi le corsage restait à Cendrillon. Elle l'endossa 
sans efforts. 

— C'est impossible ! pensait-elle, je me trompe... Je ne suis 
pas si jolie que cela ! 

Vous voyez !... 

Or, il y a un dicton dans le pays de Rennes, qui affirme ceci : 
« Quand une fillette est seule, et qu'elle se regarde dans un 
miroir, elle voit le diable. » 

En conscience si Céleste avait vu le diable en ce moment, 
elle n'aurait eu que ce qu'elle méritait. 



70 VALENTINE DE ROHAN 

Elle ne le vit pas, mais... 

— Pan, pan, pan ! 

On frappait à la porte, c'était peut-être lui ! 
Céleste se sauva jusqu'à l'autre bout de la chambre, et joi- 
gnit les mains pour demander pardon à Dieu. 

— Oui est là? 

— C'est moi. 

C'était une voix d'homme, de jeune homme. Si la pauvre 
enfant avait mal fpit, elle était cruellement punie, car son effroi 
allait jusqu'à la détresse. 

— Peut-on entrer? dit la voix. 

Céleste ne répondit pas, et la voix reprit : 

— Je suis bête, je n'ai qu'à tourner la bobinette... 
Céleste, légère comme un oiseau traversa la chambre en 

deux bonds et tira le verrou au moment où le pêne grinçait 
dans la serrure. 

— Ah ! par exemple, fit la voix, je n'ai point eu raison de 
parler, la v'ià barricadée. 

' — Ma gloire ! pensa Céleste à qui le courage revenait tout 
d'un coup, non seulement parce qu'elle avait reconnu le style 
et la voix du porteur de pain de l'hôtel Feydeau, mais encore 
parce que la porte était maintenant solidement close : que 
vient-il faire ici? 

, — Faut m'ouvrir, disait en ce moment Magloire, si vous 
voulez avoir la lettre de l'officier... Mais peut-être que vous ne 
savez point lire ! 

— De l'officier? répéta Céleste. 

— - Oui, apportée par un soldat à cheval. 

Magloire avait dans le quartier de l'hôtel Feydeau réputa^ 
tion très bien établie d'innocence. Céleste n'écoutait déjà plus 
et se disait : 

— ' J'ai hâte de reprendre une robe ! Il y a eu un moment où 
ces chiffons me brûlaient ! Si Raoul était venu pour obéir à la 
Sorcière et qu'il m'eût trouvée ainsi, je crois que je serais 
morte de honte ! 

— Dites donc, la Cendrillon ! cria Magloire d'un ton piqué, 
ne faut point faire la fière avec moi, j'ai quitté de chez nOus 
pour entrer dans le gouvernement d'apprenti d'ambassade, 
m'ouvrirez-vous, oui ou non ! 

■ — Non, répondit Céleste, Va-t'en, mon garçon, 

— C'est que le soldat a dit que si je iie vous donnais point 



LA PETITE CENDRILLON 71 

la lettre, il me casserait les reins. Ouvrez rien qu'un petit peu, 
je n'ai point envie de causer avec vous qui n'êtes que domes- 
tique... attendez ! v'Ià la lettre entrée tout de même. Je l'ai 
glissée sous la porte et je vas reboire avec le soldat... n'em- 
pêche que vous n'avez point de politesse ! 

Céleste entendit son pas qui s'éloignait dans le corridor. Sa 
première idée fut de reprendre vivement ses habits de tous 
les jours, mais comme elle se penchait pour écouter et se bien 
assurer qu'il n'y avait plus personne à la porte, elle aperçut une 
moitié de lettre qui passait en effet entre le battant et le seuil. 

Elle la prit en se demandant à laquelle des deux Feydeau 
ce message pouvait bien être adressé. Était-ce à M^^® Olympe 
où à M"e Agnès? 

Céleste savait lire, en dépit des doutes exprimés par Magloire. 
Au premier regard qu'elle laissa tomber sur l'enveloppe, elle 
vit son nom bien lisiblement tracé. 

— Moi 1 dit-elle stupéfaite : c'est pour moi !... un officier ! 
Elle rejeta la lettre sans éprouver même un mouvement de 

curiosité et porta ses mains à la première agrafe du fameux 
corsage, mais avant que l'agrafe fut lâchée, ses mains retom- 
bèrent et elle murmura : 

— Si c'était de Raoul 1 

Quelle pitié ! Tout au plus Raoul pouvait être soldat depuis 
quelques heures. Même dans les contes qui se disent aux veil- 
lées de Bretagne, c'était trop peu de temps pour passer officier. 

Céleste reprit la lettre, mais ce fut pour l'approcher de la 
flamme et la détruire, car elle se sentait entourée de méchants, 
et sans connaître rien du monde, elle devinait qu'un pareil 
message pouvait prêter à la calomnie. 

Un coin de la lettre roussit, puis flamba. 

— Si c'était de Raoul... 

Vous savez, il n'y avait guère d'apparence, mais Céleste 
souffla sur l'enveloppe et l'ouvrit. Dès la première ligne un 
éblouissement lui passa devant les yeux. Elle avait lu ceci : 
« Mademoiselle Céleste, me voici officier du roi, grâce à la 
Meunière... » 

N'en pouvant croire son regard, elle courut à la signature 
qui était ainsi : 

« RAOUL, cornette au régiment de Conti. » 



XII 



LE CORNETTE 



La lettre poursuivait : 

« ...Je vous demande bien pardon de vous écrire, mais je 
n'ai que vous à qui dire ce qui m'arrive, et il faut bien que je 
vous explique pourquoi je ne suis pas à cette heure au château de 
Rohan-Polduc, comme je l'avais promis à la femme du moulin... » 

— Il ne sait pas encore qu'elle est morte, pensa Céleste avec 
un gros soupir. 

« A part cela, continuait la lettre, j'ai exécuté de point en 
point tout ce que la brave sorcière m'avait commandé. Je me 
suis présenté chez M. de Rieux, lieutenant-colonel de Conti, 
et je lui ai remis ma lettre de créance qu'il a lue en riant de tout 
son cœur; c'est un seigneur très gai. Après avoir lu, il m'a 
toisé de la tête aux pieds et j'ai entendu qu'il disait : « Ça fera 
un beau soldat... » 

— Pour cela, oui, pensa Céleste. 

« ...Après quoi, disait encore la lettre, M. de Rieux m'a fait 
l'honneur de me tendre la main. Pensez si je tombais des nues. 
Il me secouait la main bonnement et il riait, et il parlait tout 
seul disant : « — Foi de moi ! voici au moins une mine à porter 
« le nom d'un Breton de vieille roche ! Celui-là, si on lui 
« met le fouet à la main, saura bien chasser les croquants de la 
a maison de son père ! » 

« J'ai eu bonne envie de lui demander si c'était de moi qu'il 
parlait, mais il a sonné pour avoir du vin et m'a fait boire une 
tasse pour ma bienvenue. Chaque fois que j'allais l'interroger, 
il me donnait un grand coup sur l'épaule et me disait, en riant 
comme un bossu : « — • Mon mignon, quand tu le tiendras, 
« !e fouet, frappe fort et ferme et ne te gêne point ! » 



LA PETITE CENDRILLON 73 

« Puis tout à coup, il a repris : — As-tu entendu parler, 
« mon petit bonhomme, de ce serpent mythologique qui avait 
« tant d'ennemis et tant de têtes? Je crois qu'il s'appelait 
« l'hydre de Lerne. La brave femme qui t'envoie a aussi beau- 
ce coup d'ennemis et beaucoup de têtes... trois ou quatre, 
« sans compter celle qui lui sert à Paris... et toutes ces têtes-là 
« tiennent ferme sur ses épaules ! » 

Céleste se frottait les yeux. 

« Comprenez-vous cela, vous. Céleste? demandait Raoul 
dans sa lettre. Moi, j'en étais tout étourdi. Cependant, j'ai 
réflchi depuis ce matin trois fois plus que je ne l'avais fait en 
toute ma vie. Je suis bien sûr qu'il parlait de la Meunière; 
elle et madame Isaure ont les mêmes desseins... Enfin, je 
voudrais gager que ces desseins se rapportent à nous deux... » 

— Le fou ! se dit Céleste. 

Mais pensait-elle bien ce qu'elle disait? 

« Je saurais si je me trompe, reprenait la lettre, ou si j'ai 
deviné juste. En attendant, j'ai foi en ma destinée puisque la 
volonté de Dieu l'unit à la vôtre. Céleste... Je servirai ceux 
qui vous aiment, jusqu'à la mort; jusqu'à la mort, je combattrai 
leurs ennemis... Je vous entends me demander si je les connais? 
Pas encore, quoique M. de Rieux ait prononcé trois noms, 
entre six éclats de rire. Ah ! quel gai luron; et comme il vide 
bravement son verre ! Il a nommé d'abord Rohan-Polduc 
ensuite l'intendant Feydeau, et enfin un cavalier que le ha- 
sard a fait mon ami d'un jour, l'Espagnol don Martin Blas... » 

Céleste resta pensive après avoir lu ces trois noms. Au bout 
d'un instant elle murmura : 

— Le premier est l'homme dont je mange le pain, le second 
est le père des demoiselles que je sers, le troisième est ce beau 
seigneur qui m'a fait peur, ce soir, dans l'escalier à force de 
me regarder... 

A l'âge où les deux demoiselles Feydeau commençaient à 
s'ennuyer de leur poupée et alors que feu madame la sénéchale 
fille aînée de Feydeau, après deux ou trois années de mariage 
infécond, désespérait d'être mère, on trouva un soir, sous la 
maîtresse porte du manoir de Rohan, une petite fille endor- 
mie dans un berceau d'osier. On la recueillit. Elle était très 
jolie et remplaça d'une manière avantageuse les poupées dont 



74 VALENTINE DE ROHAN 

mademoiselle Agnès et mademoiselle Olympe ne voulaient 
plus. Ce fut à qui des deux aimerait le plus passionnément la 
petite fille. On délaissa pour elle le chien favori et même la 
chatte blanche. 

La petite fille était Céleste. Vers ce temps, M^^^ la sénéchale, 
qui était une pauvre créature bonne, faible et souffrant déjà 
de la maladie qui la mit au tombeau, rencontra dans la forêt 
une femme inconnue qui lui dit. 

— L'orpheline est la sûreté du château, souvenez-vous de cela. 

On commençait à parler des Loups. Josselin Guitan avait 
été vu dans les coupes de Saint- Aubin-du-Cormier. Les paysans 
disaient que Valentine de Rohan courait le pays, la nuit, dé- 
guisée en mendiante. Depuis quelque temps, dans les loges de 
la forêt, le mystérieux nom de la Louve avait été prononcé 
pour la première fois. Madame la sénéchale n'eut garde d'ou- 
blier. Tant qu'elle vécut Céleste fut heureuse. 

On rélevait auprès d'Agnès et d'Olympe comme si elle eût 
été leur jeune sœur. C'était la sénéchale qui lui avait donné ce 
nom de Céleste, car on n'avait trouvé aucune indication dans 
le berceau. 

Céleste était si douce que les deux demoiselle Feydeau conti- 
nuaient de l'aimer. Ce fut lorsqu'elle eut douze ou treize ans, 
l'année qui suivit la mort de la sénéchale, que son martyre 
commença. Les gentilshommes qui venaient au château la 
trouvaient charmante et le disaient. C'en fut assez pour la 
faire prendre en horreur par mademoiselle Agnès et made- 
moiselle Olympe. 

En quelques mois, leur aversion fit des progrès si rapides 
qu'elles allèrent jusqu'à la frapper. Céleste résolut de s'enfuir, 
mais vers cette époque la conduite de ses deux tyrans chan- 
gea quelque peu. Le sénéchal s'était interposé ouvertement. 

Si le lecteur a souvenir de la dernière entrevue d'Alain 
Polduc avec son beau-père et de certaine lettre signée « Saint- 
Elme », mentionnée dans cette conversation, il devinera aisé- 
ment le motif de l'intervention de M. le sénéchal. La lettre 
disait en effet quelque chose comme ceci : « Paris est loin, 
mais j'ai le bras long. » Polduc le savait bien. Depuis lors, 
Céleste ne fut plus maltraitée qu'en paroles. — Mais la haine 
des demoiselles Feydeau s'augmentait journellement de toutes 
les marques d'admiration prodiguées en leur présence mêitie 
à la Gehdrillon, comme elles l'appelaient. 



LA PETITE CENDRILLON 75 

Céleste faisait cependant de son mieux pour les fléchir; 
elle oubliait les rebuiïades et les sarcasmes d'aujourd'hui 
pour ne se souvenir que dos caresses d'autrefoi-^, et sa recon- 
naissance à l'égard de M. le sénéchal était aussi vive que sincère. 

Rien, jusqu'à ces derniers temps, n'avait jeté la moindre 
lueur dans son c<;prit au sujet du secret de sa naissance. Elle 
se croyait la fille de quelque pauvre villageoise. Le premier 
doute qui naquit en elle vint de ce mystérieux baiser déposé 
sur son front par la belle comtesse Isaure. 

Les paroles de la Meunière avaient changé ce doute en fièvre, 
^lais ce petit drame dont le prologue semblait si plein de pro- 
messes avait eu, ce jour-là même, son dénoûment triste et 
muet. La Meunière était morte, entraînant avec elle ce secret 
qu'elle était seule à connaître sans doute. 

Voilà que maintenant Raoul venait lui apporter d'autres 
espoirs et d'autres notions, Raoul qui la veille était pour elle 
presque un étranger et que désormais, grâce à cette même 
pauvre femme décédée. Céleste aimait plus qu'un frère. 

Elle voulait savoir. La lettre du nouveau cornette de Conti 
éveillait violemment sa curiosité sans la contenter, et pourtant 
elle restait là, rêveuse, et ne tournait point la page achevée. 

Il y avait une phrase énigmatique qui lui revenait comme 
un refrain. Raoul avait parlé de la Meunière comme ayant 
quatre têtes. 

— Quatre têtes ! pensait Céleste avec un superstitieux 
espoir : il faudrait donc la tuer quatre fois !... Et comment 
M. de Rieux a-t-il pu obéir à une mendiante qui se cachait 
dans une masure en ruines? 

Au bout d'un instant, elle reprit sa lecture. 

« Après m'avoir forcé de boire à sa santé, M. de Rieux m'a 
demandé si je trouvais son vin bon et puis, s'étant levé de sa 
bergère il a daignaîné ma propre épée sans du tout m'en de- 
mander permission. « Cadet, m'a-t-il dit, sais-tu au moins te 
servir de cela? — Assez bien, ai-je répondu. » 

« Je n'ai pas cru devoir lui dire que mon vieil ami Bergaz 
m'a tenu quatre années en sa salle, et je l'ai laissé éprouver 
mon épée sur le plancher. « Voici la mienne là-bas » m'a-t-il 
dit tout à coup en me montrant son épée pendue à la mu- 
raille, a décroche-la, cadet, nous allons voir! » J'ai obéi. Avant 
même que je fusse en garde, il m'a détaché une botte volante 
à la hauteur des yeux. J'ai paré de pied ferme et si rudement 



76 VALENTINE DE P.OIIAX 

qu'il a pasié Icpée dans la main gauclie pour Sfcoucr ses 
doigts de la droite qu'il avait tout engourdis. 

« Et il riait, le digne homme, mais de si bon cœur ! « Tu 
t'appelles Raoul ! me dit-il; c'est un nom de preux, palsem- 
bleu ! Tu as une bonne poigne ! » Sans faire semblant de rien, 
il m'a poussé de la main gauche une seconde botte si vive, 
que je me suis cru borgne pour le coup. J'ai paré encore de 
mon mieux. L'épée a sauté hors de sa main. « Ah ! ah ! foi de 
moi ! a-t-il fait en se tenant les côtes, quel joli petit seigneur ! 
Ramasse-moi cela, cadet. Tu es cornette de Conti : va-t'en 
acheter tes équipages. » 

« Ce disant, il me tendait bien amicalement une poignée 
de pièces d'or. Je lui ai répondu que j'avais un mandat sur 
le trésoiier du régiment « Bon bon, ! petit Raoul, s'est-il écrié 
en riant de plus Jielle, tu es fier, tu en as le droit. Je te per- 
mets de m'appeler mon cousin.» Je croyais rêver, et, comme je 
me confondais en actions de grâces, M. de Rieux m'a pris la 
main et l'a serrée rondement. Il me regardait. J'ai cru un ins- 
tant qu'il allait cesser de rire. Dans son regard il y avait 
comme une nuance d'émotion attendrie. 

« Alor'^, j 'ai demandé : « Ou'ai-je à faire pour le service du roi? » 

« — Quand tu seras équipé, Raoul, mon neveu, m'a-t-il 
répondu, je te charge spécialement de te promener dans les 
rues de Rennes. Ce soir, tu viendras me dire le temps qu'il a 
fait... Attends ! j'allais oublier! Ne manque pas de passer au 
revers des Lices, sous le balcon de la comtesse Isaure. 

« Il m'a salué de la main, et je suis sorti. J 'étais comme ivre. 
Le trésorier du régiment m'a compté mille écus. Une heure 
après, j'avais mon uniforme, et je me promenais à cheval 
par la ville pour le service du roi. Par obéissance, j'ai passé et 
repassé sous les fenêtres de madame Isaure; mais elle était 
absente. C'est seulement sur le tard, et au moment où le 
soleil allait se coucher, que j'ai vu de loin venir son carrosse. 
Je me suis approché, elle m'a souri. Il n'y a que vous au monde, 
Céleste, pour être plus belle que la comtesse, et il y a des 
moments où je trouve que vous lui ressemblez... « Salut, 
cornette?» m'a-t-elle dit. Une demi-douzaine de gentilshommes 
accompagnaient son carrosse. Elle m'a fait signe de venir 
tout contre la portière, et m'a dit . « Ce soir au château ! N'ou- 
bliez pa? que vous avez promis ! » Et comme je m'inclinais 
respectueusement, voulant dire que je n'avais garde d'oublier, 



LA PETITE CENDRILLOxN 77 

elle a ajouté : « Cette nuit, au bal du gouvernement... j'ai à 
vous parler ! » Elle a rentré sa tête dans son carrosse, et je suis 
allé dire à mon colonel le résultat de ma journée. 

« — Neveu, s'est-il écrié en me voj^ant. Je sais le temps qu'il 
fait. As-tu bonne envie de commencer ta besogne? — J'en 
brûled'impatience,moncolonel!— Ehbien ! Raoul, tu vas entrer 
en fonctions tout de suite. Je te confie le commandement du 
poste de nuit des portes Mordelaises. On craint quelque chose. » 

« J'ai été sur, le point de lui avouer le rendez-vous de la 
Meunière que venait de me rappeler la comtesse Isaure, mais 
ce secret était-il à moi? D'ailleurs plusieurs gentilshommes 
sont entrés en ce moment, et M. de Rieux m'a donné la main 
en me disant : « Va-t'en, neveu. » Et il a ajouté pour les autres : 
« Messieurs, voici un maréchal de France en herbe et qui ne 
sera pas le premier de son nom ! » Au moment où je sortais 
tout le monde demandait: Quel nom a ce jeune gentilhomme?... 

« Vers sept heures, j'ai pris le commandement de l'escouade 
préposée à la garde des portes Mordelaises; j'entendais mon 
beau cheval piaffer dans la cour et je me disais qu'en moins 
d'une heure il pouvait me porter près de vous ; mais j 'avais encore 
dans l'oreille le mot de M. de Rieux : « On craint quelque chose.» 
Faisant donc contre fortune bon cœur, je me suis mis à une table 
et j 'ai écrit cette longue lettre pour vous dire ce que j 'aurais tant 
aimé vous conter de vive voix. Un soldat va partir à franc étrier, 
pour vous la porter; vous me plaindrez avant une heure... » 

Il y avait ce post-scriptum :« Au moment de clore ma lettre, 
j'entends M. de Rieux qui demande à haute voix : « Le cor- 
nette Raoul est-il à son poste? » Et il ajoute en parlant à l'of- 
ficier, mon camarade : « il est invité au bal de M. le Comte de 
Toulouse... » Ah ! ce n'est pas cette fête que je désirais; là-bas, 
je vous aurais vue et peut-être que le mystère qui commence 
à me rendre fou aurait soulevé un coin de son voile... 

La lettre s'échappa des mains de Céleste qui pensait : 

— Que d'énigmes, en effet!... Mais celle qui avait donné 
le rendez-vous et qui pouvait éclairer cette nuit étrange n'est 
plus de ce monde ! Je ne l'avais vue qu'une fois et elle me fai- 
sait peur... ah ! je ne savais pas que je la regretterais comme 
ma meilleure amie... 

Un instant, elle demeura absorbée; ses yeux étaient hu- 
mides et ses mains jointes. Au mouvement de ses lèvres vous 
auriez vu qu'elle priait pour la morte. 



XIII 



LA FEE 



Mais la tristesse des enfants est fugitive comme ces ombres 
que les nuages d'avril font passer sur le soleil. Au bout de 
quelques instants un sourire perça sous les larmes de Céleste. 
Elle s'était assise pour faire sa lecture dans le fauteuil de 
]\Iiie Olympe et ne songeait plus à reprendre son costume de 
Cendrillon, car, depuis bien longtemps déjà, elle avait oublié 
la toilette qu'elle portait. Onze heures de nuit sonnèrent à 
l'horloge du manoir. La pensée de Céleste avait bien changé 
de route, et tout d'un coup, elle se dit : 

— Le bal est commencé... Jamais je ne verrai de bal. 

Et voilà pourquoi elle souriait, c'est qu'elle ajoutait en elle- 
même ; 

— Au moins, la vraie Cendrillon allait au bal 1 

En ce moment son regard se tourna vers la psyché qui lui 
renvoya son image, éblouissante de parure et de beauté. 

Elle se mit à rire tout à fait, pour le coup, et je pense que 
son péché fut expié plus qu'à demi par ce rire qui était franc 
et bien exempt de regret. 

— J'étais pourtant tout habillée, fit-elle. Raoul y sera. On 
lui dira peut-être son vrai nom... Mon Dieu, je ne vous de- 
mande pas de connaître le mien, mais accordez-moi la grâce 
d'embrasser ma mère... 

— C'est égal, ajouta-t-elle en détournant son regaid de la 
glace, il ne manquait que le carrosse et la fée ! 

L'auteur immortel (malgré Boileau) du conte de Cendrillon 
n'avait point fait de son héroïne une petite paysanne. Notre 
Cendrillon, à nous, deuxième du nom, n'était point non plus 
fîllo des champs. Elle demeurait à Rennes l'hiver avec ses 



LA PETITE CENDRILLON 79 

maîtresses, l'été au château. Son unique travail était de faire 
belles, mademoiselle Olympe et mademoiselle Agnès. A ce 
labeur le teint reste blanc, les mains ne se déforment point. 

Il est vrai que Céleste portait des sabots; mais ce bon bois 
de hêtre de la forêt de Rennes ne peut faire encore des mules 
aussi dures que la fameuse pantoufle de verre. Céleste était un 
vrai bijou avec sa toilette de grande dame. 

Elle se leva et bâilla, car elle avait sommeil. L'éventail 
oublié de AP^^ Agnès était auprès d'elle sur un guéridon. Elle 
le prit et le déplia en imitant le geste de la plus jeune des Fey- 
deau qui jamais n'y aurait su mettre tant de grâce. 

— 11 me manquait encore cela ! dit-elle. Raoul écrit de belles 
lettres, et j'aime bien ce M. de Rieux qui rit toujours... 

Elle jeta l'éventail et reprit : 

— Allons, Cendrillon ! Au lit, ma fille ! Tu rêveras peut-être 
du carrosse et de la fée... 

Elle s'arrêta bouche béante à écouter. Un roulement sourd 
et des pas de chevaux arrivaient du chemin pierreux qui 
passait au delà de la douve. Céleste retenait son souffle. Il 
n'y avait pas à se méprendre sur la nature de ce bruit qui 
cessa au bout d'un moment. 

Céleste fit un pas vers le balcon, mais elle n'eut point le 
temps de l'atteindre. Une porte dont elle ne connaissait pas 
l'existence s'ouvrit au plein d'un panneau et une femme en 
capuchon vêtue exactement comme l'était, la veille au soir, 
la mystérieuse Meunière du mouiin de la Fosse-aux-Loups, 
parut sur le seuil. 

Céleste recula comme à la vue d'un fantôme. La femme dont 
le visage disparaissait sous son capuce de bure dit à quelqu'un 
qui venait derrière elle, mais qu'on ne voyait point encore : 

— Entrez, M. le vicomte. 

Et Raoul qui ne portait déjà point trop mal, au goût de 
Céleste, son brillant uniforme de cornette de Conti, passa le 
seuil à son tour. 

— Ma fille, dit alors la Meunière (ou son ombre) à Céleste 
qui se croyait le jouet d'un rêve, voici la fée... le carrosse est 
en bas; venez, on a besoin de vous au bal de M. le comte de 
Toulouse. Cornette, éclairez-nous ! 

Elle repassa la porte, précédée par Raoul qui tenait un 
flambeau. Céleste les suivit; malgré son trouble, elle put re- 
marquer qu'ils prenaient un chemin par où elle n'avait jamais. 



80 VALENTINE DE ROHAN 

passé. C'était un escalier qui semblait descendre en terre. Ils 
traversèrent une salle humide et froide. Une grille tourna sur 
ses gonds rouilles, et Céleste se trouva devant un carrosse aux 
armes de Rohan, attelé de quatre magnifiques chevaux. 

La Meunière la fit monter dans le carrosse et prit place 
auprès d'elle. Puis elle mit une paire de pistolets dans les 
mains de Raoul en disant d'un ton de commandement : 

— Vous galoperez auprès de la portière, vicomte. La forêt 
n'est pas bonne cette nuit. 

Et au cocher : 

— A Rennes, au palais du gouvernement. Ventre à terre ! 



DEUXIÈME PARTIE 
LA COMTESSE ISAURE 



AVENTURES DE NUIT 



Après le départ de Céleste, le boudoir des demoiselles Fey- 
deau resta vide. Quand le carrosse, contenant la Meunière et 
sa jeune compagne, fut arrivé au bas du coteau, la Meunière 
se pencha hors de la portière et jeta un regard vers le château. 

— Pousse tes chevaux, Josselin ! cria-t-elle au cocher; il 
était temps ! 

Le cocher allongea une couple de vigoureux coups de fouet 
à son équipage. Le carrosse allait comme le vent et suivait 
cette route, naguère illuminée, où la cavalcade avait passé, 
Raoul, cependant, avait imité la Meunière. Le manoir de Ro- 
han élevait, presque à pic au-dessus de l'endroit où ils étaient, 
sa masse noire festonnée de tour pointues, qui se détachait 
durement sur l'azur laiteux du ciel où la lune montait. Une 
seule fenêtre restait éclairée dans toute l'étendue de la sombre 
façade : c'était la croisée du boudoir. 

Raoul crut distinguer des ombres mouvantes qui se déta- 
chaient en silhouette sur le balcon, au-devant de la fenêtre. 

— Avez-vous vu, madame? demanda-t-il en se penchant 
vers la portièi*e. 

— Veille en avant de toi, l'ami, répondit la femme en capu- 
chon de bure; le danger n'est plus par derrière. 

La route allait en descendant jusqu'au Gué-la- Vache, situé 



82 VALENTINE DE ROHAN 

dans la Vallée, au centre d'une petite plaine, moitié lande, 
moitié guérêts, où ne poussaient que de rares pommiers. La 
forêt était en deçà et au delà : c'était comme une vaste clai- 
rière. Le Gué-la-Vache servait au passage des charrettes et des 
bestiaux. De là au Pont- Joli on comptait une demi-lieue de pays. 
Comme on commençait d'apercevoir l'élargissement de la 
rivière qui marquait le gué, Raoul revint à la portière et dit 
d'une voix étouffée. 

— Voyez ! 

Son doigt étendu montrait une prairie, à droite du gué, qui 
s'en allait rejoindre les taillis du côté de la Fosse-aux-Loups. 
La lune éclairait là de ses rayons vagues un spectacle vérita- 
blement fantastique. Un paysan de la Basse-Bretagne se 
serait cru à la nuit de la Toussaint, où pas une tombe ne reste 
close dans les cimetières, et où la procession des trépassés, 
immense, interminable, déroule ses anneaux muets sur la 
lande, apportant la pierre mystique qui augmente chaque 
année le nombre des menhirs de Carnac. 

Mais ceux qui ont vu le cortège des spectres par une nuit 
de la Toussaint, disent que tx)us ces morts bien alignés ont leur 
suaire blanc sur les épaules. Au contraire, la procession que 
Raoul voyait était comme une armée de noirs démons allant 
à la débandade. Leur marche faisait un bruit sourd et ils ne 
parlaient point. 

— J'ai vu, répondit la Meunière. Il y a du temps que je vois. 
Céleste se rejeta tout au fond du carrosse. Elle entendit 

que la Meunière lui disait : 

— Ne crains rien, tant que tu es près de moi, chérie. 
Cette voix allait au cœur de Céleste. Dix fois elle avait voulu 

demander par quel miracle la Meunière avait échappé à l'in- 
cendie du moulin. Elle n'osait pas. 

Cependant l'étrange procession qui coupait en zig-zag la 
prairie avait, de son côté, aperçu le carrosse. La tête pressa 
le pas, et un large cercle se forma tout à coup autour du gué. 
Il n'y eut pas un cri. Ce silence menaçait. 

— Ami Raoul, dit la Meunière, il faut parlementer... 

— A coups de pistolet, morbleu ! interrompit le jeune cor- 
nette; fîez-vous à moi, bonne dame; je casserai les deux pre- 
mière têtes, et mon épée fera le reste ! 

— Je ne dis pas que cela soit impossible, répliqua la Meunière ; 
mais les pères de ceux-là qui sont devant toi ont servi tes 



LA COMTESSE ISAURE 83 

aïeux. Pousse en avant et demande-leur s'ils veulent donner 
jiassagc au carrosse de Rohan. 

Raoul obéit, et Dieu sait qu'il pensait bien plus à ce qu'on 
lui disait de ses pères qu'au danger présent. 

— Bonnes gens, cria-t-il de loin, laissez passer, je vous prie, 
le carrosse de Rohan. 

— Comment t'appelles-tu, pantin de France? demanda 
insolemment un gars trapu et mal tourné qui semblait le chef 
de la bande. 

Raoul était maintenant assez près pour distinguer l'habille- 
ment et la tournure de ces nocturnes voyageurs. C'étaient les 
Loups, il n'y avait pas à en douter. L'uniforme général était 
la peau de bique et le masque de fourrure. 

— Le nom importe peu, répondit le jeune officier; ce car- 
rosse est à Rohan, le voulez-vous laisser passer? 

— Et si ce n'était pas notre Mée? demanda encore le chef. 
Raoul le vit ramener en avant sa carabine, qui était en 

bandoulière, et il entendit le tic-tac d'une batterie qu'on 
arme. Mais le Loup n'eut pas le temps de mettre en joue. Un 
cri particulier, et que les gens des villes n'ont jamais entendu, 
s'éleva dans le silence de la nuit :im cri qui contrefaisait admi- 
rablement cet aboi lamentable, appartenant au loup d'Europe 
et au chacal africain. 

— La paix, Yaumy ! firent plusieurs voix. Ceux-ci sont des 
nôtres. 

— Et qui me commande ici ! s'écria le joli sabotier en frap- 
pant rudement la terre de la crosse de son mousquet, est-ce 
donc si difficile que d'apprendre à hurler comme un loup? 
Je veux voir ce qu'il y a dans ce carrosse ! 

Le carrosse avait continué d'avancer, il n'était plus qu'à 
quelques pas. 
, — Regardez les armoiries, dit Raoul. 

Pendant qu'on parlementait ainsi, la queue de la proces- 
sion arrivait et se massait. Il y avait autour du gué une véri- 
table armés. Le joli sabotier se mit au-devant des chevaux, 
qui s'arrêtèrent. 

— Place ! dit le cocher, tu fais là de triste besogne, cousin 
Yaumy ! 

— Place ! répéta Raoul en s'élancant, l'épée haute, sur le 
chef des Loups. 

Mais la foule s'était déjà pressée autour de lui, Un vigou- 



84 VALENTINE DE ROHAN 

reux gars sauta sur la croupe de son cheval et le saisit à bras- 
le-corps. 

A la voix du cocher, le joli sabotier avait reculé d'un pas. 
Il remit sa carabine sur l'épaule. 

— Fallait parler, Josse, ma vieille, dit-il; jaurais été bien 
fâché de te mettre une balla dans le corps. 

Ce fut un grand cri dans la cohue, quand on entendit ce 
nom; tous crièrent : 

— Josse ! maître Josselin ! le fils à dame Michon Guitan ! 
Le voilà revenu ! 

Et mille voix demandèrent : 

— Avez-vous retrouvé notre bonne demoiselle à Paris, 
maître Josselin? 

— Nous parlerons de ceci une autre fois, mes omis, répondit 
le cocher; faites place ! 

— Faites place ! répéta Yaumy, puisque c'est l'idée de Josse, 
Point n'était besoin de cet ordre. Les Loups se rangèrent 

de bon gré, formant deux longues haies des deux côtés du gué. 
Si quelques-uns s'approchèrent de trop près, ce fut pour 
essayer de toucher la main du fils de la Michon. 

Le voyageur Julot, celui qui avait découvert Paris, se dé- 
menait comme un diable pour prouver qu'il avait familiarité 
avec maître Josselin. Il fit tomber rudement à terre le bon 
gars qui s'était hissé en croupe derrière Raoul, et celui-ci 
libre, piqua des deux pour se reporter en avant du carrosse. 
Le cousin Yaumy poussa la courtoisie jusqu'à faire la conduite 
à maître Josselin entre les deux rangées de Loups. 

— Depuis quand, mon vrai ami, lui dit-il tout bas, portes-tu 
la livrée du sénéchal ! 

— J'ai vu une femme là-dedans, reprit Yaumy ; est-ce que 
notre bonne demoiselle va danser au bal de Toulouse. 

— Notre bonne demoiselle est trop loin pour que tu la puisses 
trahir, cousin, répondit le cocher. Quant à celle qui est là-de- 
dans, tu n'oserais pas la regarder en face ! 

— Voire! s'écria le joli sabotier; nous avons deviné, mon 
homme !... tu mènes la comtesse de Toulouse, la femme de 
M. le gouverneur, grand bien te fasse ! Mais garde-toi seule- 
ment d'un grand diable à peau basanée qui chevauche aussi 
sur la route cette nuit, et qui a nom don Martin Blas. 

— Merci ! dit une voix par la portière. 

Le joli sabotier s'arrêta court et chancela sur ses jambes 



LA COMTESSE ISAURE 85 

comme si on lui avait porté un coup à la tête. Puis il se redressa 
et bondit à la portière. Il vit ce sombre capuchon qui cachait 
toujours le visage de la Meunière. Et la voix reprit : 

— Tu n'as pas gagné le prix du sang, Yaumy, c'est à recom- 
mencer ! 

Ceux qui étaient autour de Yaumy le soutinrent, sans cela 
il fut tombé à la renverse. Le cocher toucha ses chevaux, 
qui reprirent le galop, précédés par Raoul, tandis que les 
derniers Loups criaient encore ! 

— Bon voyage, maître Josselin, et à vous revoir vite : 
Les curieux qui interrogèrent le cousin Yaumy sur la cause 

de ce malaise subit qui l'avait pris en furent pour leurs peines. 
Au fond du carrosse, la pauvre Céleste, demi-morte de 
peur, n'osait point rouvrir les yeux. 

— Le danger est passé, chérie, lui dit la Meunière en la 
baisant; ne songe plus à cela et remercie Dieu. Cette nuit, 
tu verras ta mère ! 



Les Loups traversèrent la prairie et firent halte sur la 
lisière du bois, qui reprenait à deux cents pas de là pour ne 
finir qu'aux portes de Rennes. Il existe encore, à l'extrémité 
de la promenade du Thabor, devant le Jardin des Plantes 
de la capitale bretonne, un chêne géant que quatre hommes ne 
pourraient ceinturer. La tradition prétend que, du temps du 
roi Louis XV, ce chêne marquait l'extrême lisière de la forêt 
de Rennes. Maintenant ii faut faire trois grandes lieues, en 
partant du Thabor, pour arriver aux premières tailles. 

Yaumy appela près de lui une douzaine d'hommes qui ne le 
quittaient guère et qui étaient en quelque sorte des gardes-du- 
corps. Il s'était servi d'eux déjà dans la journée pour une 
expédition contre le moulin de la Fosse-au-Loups, que le reste 
de la bande ignorait. C'étaient des coquins sans foi ni loi. 

— Les gars, dit-il au gros de l'armée, nous poussons un petit 
peu en avant pour reconnaître la route. Ne vous mettez pas 
en marche avant que je sois revenu. 

Il prit en effet, avec ses drôles, la direction de Rennes, mais, 
au bout de cinq minutes, il tourna brusquement et s'enfonça 
dans le fourré. 

— A la course, mes bellots ! s'écria-t-il; si nous arrivons à 
temps, chacun de nous rapportera sa pleine charge d'écus ! 



86 VALENTÎNE DE ROHAN 

Les charbonniers du jDays rennais ont encore aujourd'hui la 
coutume de laisser paître leurs petits chevaux en liberté dans 
la clairière. C'est une espèce chétive en apparence, qui ne 
ressemble pas plus aux belles races chevalines que le roquet 
ne ressemble au dogue robuste ou au vaillant lévrier. On les 
voit aller par longues files dans les chemins, la tête basse, agi- 
tant tristement la clochette fêlée qui pend à leur encolure 
étique et cherchant les cailloux pour butter contre. Mais, quand 
on les bat ferme, ils vont. Yaumy etses douze pairs rentrèrent 
dans la prairie par un autre point, enfourchèrent chacun un 
bidet et partirent au galop. Ils avaient eu soin d'arracher 
les clochettes. 

Ils remontèrent ainsi la vallée de Vesvre, passèrent sans 
s'arrêter devant le manoir de Rohan, où ils prirent la route 
qui menait à Vitré, puis à la Gravelle, frontière de France. 

Là, le joli sabotier fit mettre pied à terre à sa troupe et la 
posa en embuscade dans les roches de marbre gris dont le 
gisement donna un nom au château de M™^ la ]\îarquise de 
Sévigné. 



II 



LE SOUPER DE MAGLOIRE 



C'était la nuit aux aventures, et il faut bien que nous expli- 
quions cette vision de Raoul et de la Meunière qui, en se 
retournant, avaient cru apercevoir sur le fond éclairé du 
boudoir des demoiselles Feydeau des ombres noires et mou- 
vantes. La meunière et Raoul ne s'étaient point trompés. 

Ce gentilhomme d'Espagne qui se jetait si résolument au 
travers des intrigues bretonnes, le seigneur Martin Blas 
n'était pas, à ce qu'il paraît, sans avoir des serviteurs. A son 
retour en ville, en eiïet, Martin Blas envoya son valet à l'au- 
berge du Cygne-de-la-Groix, située dans la rue Nantaise» hors 
des murs, et quelques instants après son valet lui ramena six 
braves, parlant le français des Pyrénées et découplés comme 
de vrais montagnards. Martin Blas s'enferma en leur compa- 
gnie. Vers la brune, on les vit partir à cheval par le chemin de 
la Croix-Rouge, qui conduisait en forêt. Les instructions à eux 
données par Martin Blas peuvent se résumer ainsi : 

— Le carrosse de M"^^ la comtesse de Toulouse, venant de 
Paris, n'a que six hommes d'escorte, que vous mettrez bas à 
brûle-pourpoint. Quant au manoir oîi se trouve la fillette, il 
est sans défense aucune, et la moindre échelle vous portera 
sur le balcon... Madame la comtesse de Toulouse et la jeune 
fille doivent être traitées avec une égale courtoisie, mais sous 
aucun prétexte vous ne vous arrêterez en route avant d'avoir 
gagné Laval, où sont mes équipages. Je vous y rejoindrai dès de- 
main, et alors en route pour l'Espagne ! Notre tâche sera achevée. 

Nous dirons tout de suite que les estafiers de ]\Iartin Blas 
ne devaient point rencontrer la princesse, femme du gouver- 
neur bien que son itinéraire naturel fût de pasàcr par la forêt. 



88 VALENTINE DE ROHAN' 

Ce matin même, Beauvilliers, gentilhomme de Toulouse, qui 
la menait, avait reçu à Laval un billet signé : La baronne de 
Sainl-Elnie. Ce billet l'avertissait de se méfier et de se détour- 
ner de sa route, en conséquence de quoi Beauvilliers, sans rien 
dire à la princesse, prit à gauche en sortant de Laval et re- 
joignit la route d'Angers, par laquelle madame de Toulouse 
arriva en la ville de Rennes vers dix heures de nuit, au moment 
où le bal allait s'ouvrir. « Elle n'eut que le temps de faire toi- 
lette, » dit madame de la Roche-Aynard à la fm de sa lettre à 
Duclos, de l'Académie française. 

Restait le manoir, où ils devaient trouver la fillette. Quel- 
ques minutes à peine après le fantastique départ de Céleste, 
les estafiers de Martin Blas escaladèrent en effet vaillamment 
le balcon, suivant l'ordre qu'ils avaient reçu. Ils trouvèrent 
quantité de chiffons en désordre, des boîtes à mouches, des 
pots à poudre, du rouge, du blanc, tout ce qu'il faut pour 
faire ce que beaucoup de gens appellent une femme, mais la 
femme manquait. Comme ils cherchaient en conscience, ils 
entendirent la porte qui donnait sur la cour intérieure s'ouvrir 
avec fracas et les roues d'une chaise sonnèrent sur le pavé de la 
cour. Les six estafiers avaient fait de leur mieux; ils crurent 
sage de prendre la clé des champs. 

Voici cependant pourquoi le manoir de Rohan s'éveillait 
ainsi en sursaut après onze heures de nuit sonnées : en quit- 
tant M. rintendant royal de l'impôt et M. le sénéchal, qui 
l'avaient nommé courrier d'Etat, notre ami IMagloire fut 
conduit à l'office par un valet chargé de satisfaire abondam- 
ment tous ses désirs. On lui demanda ce qu'il voulait. Il vou- 
lait tout ce qui se peut manger, tout ce qu'il est possible de boire. 
Sur cette opinion manifestée avec franchise, le valet couvrit la 
table d'une multitude de viandes froides qui eussent amplement 
suffi au souper de dix hommes pourvus d'un appétit vulgaire. 

Magloire s'assit et noua la serviette autour de son cou. 

— Comment que vous vous appelez, vous? demanda-t-il 
au valet, la bouche déjà pleine. 

— Hervé, répondit celui-ci. 

— C'est bon pour un domestique, fit obsei'ver Magloire; 
moi, mon valet de chambre est gentilhomme... Me connaissez- 
vous, vous? 

— Non, fit Hervé. 

— Eh bien ! je suis un jeune baron. 



LA COMTESSE ISAURE 89 

Hervé s'inclina et lui versa rasade. C'était un vieux coquin 
de valet, moisi dans les antichambres, retors et capable de 
tout. i\I. le sénéchal les aimait ainsi. 

— Tu me plais, lui dit Magloire; tu as une bonne figure de 
faquin. Quand je reviendrai, je chasserai mon gentilhomme et 
je te prendrai à sa place. 

Hervé le remercia de tout cœur et emplit son verre. 

• — Quand je pense, s'écria !Magloire en avalant d'un seul 
coup tout le blanc d'une aile de poularde, qu'on m'a pris au- 
jourd'hui pour un garçon boulanger de Rennes. Il doit être bien 
tourné, ce jeune drôle !...Ecouteici, maraud! approche. ..encore... 
encore... Ne le dis pas : c'est moi qui étais le fiancé de Sidonie ! 

— Ah ! fit Hervé, c'est monsieur le baron qui était le fiancé? 

— Quel baron, coquin? exclama Magloire, qui avait oublié 
sa dignité nouvelle, je te dis que c'est moi, et non pas ton baron. 
Sidonie est la fille unique d'un traitant, duc et président, par- 
dessus le marché, et même général... Verse à boire : ce petit 
cidre est gentillet. 

— C'est du Champagne, monsieur le baron. 

— Je te dis qu'il est gentillet, mais je suis habitué à en boire 
de meilleur. 

Il commençait à voir un peu trouble, ce qui ne l'empêcha 
point de s'attaquer à un pâté de venaison, qui lui faisait face. 

— On vit maigre un peu dans la maison de ton maître, décla- 
ra- t-il après avoir bondé son assiette. Si tu avais vu comme on 
se traitait chez mon noble père !... Verse à boire, j'étouffe. 

Hervé ne demandait pas mieux. 

Ce qu'il aimait du pâté, ce jeune et effronté Magloire, c'était 
la croûte, la croûte gaufrée profondément, fauve ou couleur 
d'or bruni dans les rainures et portant un léger coup de feu 
aux saillies. Après le pâté il voulut manger la croûte. 

— Verse à boire ! 

La croûte y passa, mais ce fut le suprême effort. Magloire 
tomba en essayant d'avaler un gros morceau de tarte aux 
confitures. Il se mit à ronfler tout de suite. 

Ceci se passait pendant que mesdemoiselles Feydeau étaient 
encore à leur toilette, une heure environ avant leur départ 
pour Rennes. Hervé, qui avait ses instructions, descendit à 
l'écurie, sella un cheval et galopa bientôt sur cette même route. 
Le but de son excursion était de trouver par la ville un jeune 
aventurier du nom de Raoul à qui M, le sénéchal voulait faire 



90 VALENTINE DE ROHAN 

savoir adroitement que Céleste allait être enlevée cette nuit 
même en chaise de poste, et que ses ravisseurs passeraient à 
minuit dans les taillis de Saint-Julien, sous le château de 
M. l'intendant. Une autre estafette, expédiée également par 
]M. le sénéchal venait de partir pour la Fosse-aux-Loups avec 
une lettre pour le joli sabotier, contenant le pareil avis, plus 
l'ordre de mettre du plomb dans la tête de certain petit cheva- 
lier errant du nom de Raoul qui se mêlerait de défendre l'op- 
primée. Hervé trouva bien le logis de ce Raoul, une mansarde 
située en face de l'hôtel Feydeau, mais il n'y avait plus per- 
sonne dans la mansarde et les gens de la maison ne surent lui 
dire autre chose, sinon qu'on avait rencontré dans la rue, ce 
jour-là, le jeune Raoul en grand uniforme de cornette du régi- 
ment de Conti. Hervé s'en alla alors prende langue aux postes 
occupés par le régiment. Il parvint à apprendre que le nouveau 
cornette commandait aux portes Mordelaises et s'y rendit. 
Raoul venaitjustement de partir à cheval sur un ordre mystérieux 
apporté par un grand laquais à la livrée de la comtesse Isaure. 

Hervé fut obligé de s'en revenir au manoir, car sa besogne 
de cette nuit n'était point achevée. Il avait à mettre Céleste 
en chaise avec Magloire, le courrier d'État, et à les diriger tous 
deux sur Paris. 

Ainsi Céleste était menacée à la fois, cette nuit, par Alain 
Polduc et par don Martin Blas. Nous connaissions déjà le lâche 
complot imaginé par le sénéchal pour faire disparaître du 
même coup les deux héritiers de Rohan; peut-être apprendrons- 
nous bientôt les motifs, assurément tout différents, que pouvait 
avoir le beau cavalier d'Espagne pour enlever la pauvre petite 
Gendrillon. 

Hervé ne devait pas plus réussir que les estafiers de Martin 
Blas, et pas n'est besoin de dire au lecteur pourquoi Hervé ne put 
mettre en chaise que Magloire, lequel réveillé en sursaut et jeté 
dans la boîte roulante, se rendormit incontinent sur les coussins. 

— Ce drôle est ivre-mort, dit Hervé aux palefreniers de 
Rohan. Dieu sait ce qui va advenir du dépôt qu'il emporte ! 

— Qu'y a-t-il donc dans la voiture? demandèrent les autres 
valets. 

Car Hervé avait eu soin de baisser les portières. Au Heu de 
répondre à cette question, il hocha la tête d'un air important et 
grommela entre ses dents : 

— Ce sont les secrets de M. le eénéchal I 



LA COMTESSE ISAURE 91 

Quelques minutes après, tout le monde savait ou croyait 
savoir que la petite Céleste était dans la chaise, avec un envoi 
d'argent de M. l'intendant de l'impôt, à la garde de Magloire. 

Magloire était ivre-mort, en eiïet, et bien plus que Hervé ne le 
croyait, car le soldat de Conti envoyé par Raoul pour porter la 
lettre à Céleste, n'avait trouvé que lui, Magloire, à l'office, où il 
ronflait couché sous la table. Réveillé à coups de plats de sabre, 
le fiancé de Sidonie avait monté le message à Céleste dans le bou- 
doir des demoiselles Feydeau, et était revenu boire avec le soldat. 

Cependant la chaise qui devait tromper tout le monde, y 
compris Polduc, partit au grand trot avec deux hommes d'es- 
corte à cheval. Voici ce qui arriva : dans les taillis qui s'éten- 
daient sous le château de Feydeau, à une demi-heure de là, les 
deux hommes d'escorte furent tués à coups de fusil ainsi que le 
cocher de la chaise. Une décharge avait éclaté sous le couvert. 
Yaumy et ses douze gardes-du-corps s'élancèrent hors de leur 
cachette. La chaise fut ouverte, fouillée, puis mise en pièces 
pour trouver les six cent mille écus de M. l'intendant. 

Il n'y avait rien que Magloire à demi-mort de peur. 

La capture de î\Iagloire, courrier d'État, fut donc l'unique 
résultat de cette sanglante intrigue, si laborieusement ourdie 
par Polduc, laquelle intrigue devait le délivrer de tout tracas 
au sujet des héritiers de Rohan. Magloire, rossé d'importance, 
puis attaché en travers d'un cheval, fut conduit dans les souter- 
rains de la Fosse-aux-Loups. 



Ordinairement les villes historiques sont riches en monu- 
ments. Les édifices modernes de Rennes, on peut le dire, sont 
aussi peu nombreux que ses édifices anciens. C'est une 
bonne ménagère, toujours en déshabillé, qui ne veut point ou 
ne sait point s'embeMir par la parure. 

La capitale bretonne n'a rien qui pare de sa grandeur pas- 
sée. Au-dedans, l'aspect est calme et riant; rien ne ressort; au- 
dehors, le paysage est petit, maigre, plat : un filet d'eau assez 
gracieux, tournant au milieu de vertes prairies, le tout borné 
par un horizon étroit sans être haut, et qui fait un mince cadre 
à un insignifiant tableau. 

Et pourtant, à l'époque dont nous parlons, Rennes était 
peut-être, après Paris, la plus brillante ville du royaume, de 
même que la Bretagne était le gouvernement le plus impor- 



92 VALENTINE DE ROHAN 

tant de la France divisée par provinces. On ne le donnait 
guère qu'à des princes, et sous le règne de Mazarin, c'était la 
reine Anne d'Autriche, mère de Louis XIV, qui avait voulu le 
tenir elle-même. Le roi, majeur et reconnaissant envers le car- 
dinal, voulut en investir son héritier, M. le duc de Mazarin. La 
reine refusa de s'en dessaisir, disant que c'était le plus beau 
joyau de sa couronne. 

De tout temps c'avait été un poste difficile. La Bretagne ne 
pouvait s'accoutumer à s'appeler France, et il y avait dans le 
petit peuple comme dans la bourgeoisie et la noblesse une 
vieille rancune contre Paris vainqueur. Mais depuis la mort 
du feu roi, les difficultés avaient augmenté de beaucoup. La 
noblesse, batailleuse et inquiète, s'indignait de la paix; la 
bourgeoisie se révoltait contre l'impôt et le peuple recevait les 
collecteurs de tailles à coups de fourches. Rennes était le 
foyer permanent d'une petite Fronde où des intrigues, grosses 
comme le doigt, aboutissaient souvent à la violence. 

Nous ne voulons pas même essayer de décrire la situation 
politique de cette société riche, noble et parfaitement élégante, 
qui ne savait pas elle-même bien au juste d'où le vent souf- 
flait. Nous avons prononcé tout à l'heure le mot Fronde, il dit 
tout. La petite guerre civile de la minorité de Louis XIV ne fut 
pas plus touffue, plus emmêlée, plus inextricable que l'agita- 
tion de Rennes et de la Bretagne sous la régence de Philippe 
d'Orléans. Il y avait au moins une douzaine de partis. Les gens 
étaient de trois ou quatre partis à la fois. La conspiration de 
Cellamare, qui eût pu ouvrir une issue aux colères concentrées, 
aux hargneux mécontents des gentilshommes terriens, n'avait 
jamais été accueillie qu'avec défiance par la noblesse des villes. 

On intriguait, voilà le fait certain; on se battait aussi à l'oc- 
casion; l'état de révolte était à peu près déclaré, mais de plan 
ni de but, point. L'œuf de cette bête aveugle qu'on nomme la 
Révolution fut pondu dans cette bagarre. 

M. de Toulouse, gouverneur de Bretagne, était appelé à 
réprimer cela. Peut-être ne pouvait-on mieux choisir le médecin 
chargé de tâter le pouls à une province en fièvre. Doux, calme, 
pieux, réfléchi, M. de Toulouse arrivait à Rennes avec des 
pensées de paix et de pardon. 

Un autre que lui eût voulu plier brusquement la Bretagne à 
sa loi. La Bretagne ne pUe pas, dit la vieille devise des comtes 
de Vertus ; elle casse, plutôt ! 



III 



AVANT LE BAL 



C'était à l'Hôtel de Ville, tout neuf, dans les salons du prési- 
dial, que la ville et le parlement donnaient au prince-gouver- 
neur sa fête de bienvenue. Le lieutenant de roi avait frappé un 
impôt urbain pour sufTu-e aux magnificences de ce bal, dont le 
retentissement devait aller jusqu'à la cour. Le prince était 
aimé. Les bourgeois s'étaient cotisés volontiers. Rennes eut ce 
soir-là comme un reflet des splendeurs du Louvre ou de Ver- 
sailles. 

Depuis le château de la Tour-le-Bat, où le comte de Toulouse 
faisait sa demeuie, jusqu'à l'entrée du présidial, à travers la 
place du Palais, la rue Royale, la rue d'Estrées et la place 
d'Armes, une route d'honneur avait été tracée entre deux rangs 
de pilastres, chargés de feuillage et de fleurs qui soutenaient de 
belles girandoles. Les maisons étaient illuminées et tendues de 
chaque côté de la voie. Le pavé disparaissait sous une couche 
épaisse de rose.= et de buis vert. 

La garnison de Rennes faisait haie à droite et à gauche, at- 
tendant l'escorte, qui devait se composer de trois cents gentils- 
hommes à cheval. 

L'Hôtel de Ville, illuminé de bout en bout, avec le portrait 
du jeune roi Louis XV en transparent dans la niche qui est sous 
l'horloge, semblait un incendie. Sur la place, une forêt d'ifs en 
feu jetait des flots de lumière et de fumée. Derrière la haie des 
gardes de la lieutenance et de la prévôté, le populaire atten- 
dait, vêtu de ses habits de fête. C'était une foule énorme qui 
emplissait les trois places, descendait à la rivière par la Bau- 
drairie et rejoignait des autres côtés, l'église Saint-Sauveur, le 
Champ-Jacquet et la rue aux Foulons. 



94 VALENTINE DE ROHAN 

Ce populaire attendait depuis bien longtemps déjà a a mo- 
ment où nous traversons les places pour entrer au présidial, 
mais il était d'heureuse humeur, cette nuit, et, loin de se 
plaindre, il chantait, i) riait, il bavardait, ne s'arrêtant que 
pour crier de temps à autre : Vive M. de Toulouse ! ou : Vive le 
roi ! Le nom du Régent ne se mêlait point à ces acclamations. 
L'année précédente, les gens de la Halle avaient arraché l'é- 
criteau de la rue d'Orléans pour rendre à cette voie son ancien 
nom de Haute-Baudrairie. 

Le vestibule de l'hôtel, plein de laquais de ville, commandés 
par MM. les huissiers des États, avait des tapisseries des 
Flandres sur toutes les murailles, du velours à tous les piliers. 
Les fleurs y abondaient, ainsi que sur l'escalier, dont chaque 
degré semblait un petit parterre. Entre les pots de fleurs brû- 
laient des cassolettes à parfum. 

Il y avait foule déjà dans les salons du présidial, bien que 
le bal ne fût point encore ouvert. Les dames étaient placées 
depuis tantôt une grande heure, et les premiers dignitaires affec- 
taient de causer vivement entre eux, pour qu'on n'aperçut pas 
leui- impatience. 

Que la cohue d'en bas attendît, c'était bien, mais faire atten- 
dre M. le lieutenant de roi, un Coëtlogon ! M. le président des 
États, un duc de Retz ! j\L le premier président du parlement, 
un d'Argentré ! monseigneur l'évêque, un Noailles ! et M. le sé- 
néchal, et M. l'intendant pour le roi, et tant d'autres ! Le royal 
père de ^L de Toulouse avait dit pourtant que l'exactitude 
était la politesse des rois. 

Contre cet axiome si fier et si juste, M. de Toulouse n'avait 
d'autre excuse que d'être un simple gentilhomme. 

Du reste, il n'y avait pas plus de mauvaise humeur en haut 
qu'en bas. C'étaient presque tous Bretons francisés, depuis 
Combourg, le fils du vieux ligueur, jusqu'à Chateaubriand, qui 
avait oublié son origine ducale. On faisait fête aux anciens 
partisans du comte de Toulouse, et tout ce qui pouvait se ré- 
clamer d'une parenté quelconque avec les Noailles levait la tête 
au-dessus du commun niveau. Madame la comtesse de Tou- 
louse était une Noaille=. 

L'évêque avait une cour, le président des États aussi. Dans 
un coin, on apercevait M. le maréchal de Montesquiou, réduit 
à causer avec quelque hobereau de Morlaix ou de Hennebont. 
Et le hobereau était à la gêne. 



LA COMTESSE ISAURE 95 

La sjvante coiirlisanerie de nos temps républicains était 
déjà née depuis un siècle. Laporto raconte dans ses souvenirs 
que, lors de la disgrâce des deux reines, après l'exécution de 
Montmorency, les courtisans, passant dans la cour du châ- 
teau de Chantilly, où était Anne d'Autriche pour aller ren- 
dra leurs devoirs au roi Louis XIII et à M. le cardinal, n'o- 
saient point lever les yeux vers les appartements de la reine, 
« de peur d'être obligés de la saluer. » Ne dirait-on pas un 
tableau de nos comédies politiques? — INIais par une étrange 
anomalie, on savait allier à cette platitude une hauteur de bon 
aloi et un courage à toute épreuve. Espérons que cela n'est 
point mort. 

Au centre d'un cercle se trouvait l'Espagnol don Martin 
Blas, portant au cou le cordon de Ferdinand-le-Catholique, et 
costumé comme un prince. Achille-Musée papillonnait près des 
dames; le sénéchal avait accaparé M. de Rieux, lieutenant- 
colonel du régiment de Conti, qui, ne démentant pas sa gaieté 
habituelle, lui riait au nez avec un entrain superbe. 

Les deux demoiselles Feydeau, séparées par la robe noire 
de la pauvre Zoé des Étangs du Ronceroy de Kerméléon, se 
tenaient droites, s'éventaient, bâillaient, tâchaient de se voir 
dans les glaces et faisaient de leur mieux pour attirer l'atten- 
tion de ces messieurs. Elles s'ennuyaient à la mort et méri- 
taient quelque prix d'honneur pour la constance qu'elles 
avaient à garder leurs sourires. 

— Monsieur mon digne cousin, disait Alain Polduc à Rieux, 
qu'entends-je donc raconter de toutes parts? que ce poste 
vacant de cornette a été donné à un jeune inconnu.. 

— Hé ! hé ! fit de Rieux, n'ayez point souci, monsieur de 
Polduc, je connais ce jeune homme, il a une rispote de pied 
ferme, sous les armes, qui vous embrocherait comme un dindon... 
Que dit-on, s'il vous plaît, des Loups dans votre voisinage? 

— Peu de bien, monsieur mon cousin. Avez-vous entendu 
parler de certaine virago qui se faisait appeler la Meunière? 

— Hé ! hé ! certes, monsieur de Polduc... et vous? 

— Toujours la même histoire, quand il s'agit des Loups, 
monsieur mon cousin... un meurtre ! 

Rieux tressaillit de la tête aux pieds et cessa de rire. Il saisit le 
bras de Polduc si violemment, que celui-ci poussa un cri étoufïé. 

— Si vous aviez fait cela, Polduc, dit-il entre ses dents ser- 
rées, sur mon Dieu, vous pourriez dicter votre testament ! 



9G VALEXTINE DE ROHAN 

Il tourna le dos, laissant le sénéchal livide et tout tremblant. 
On entendit la voix flûtée d'Achille-Musée qui disait aux 
dames : 

— Quelques succès auprès d'un sexe aimable, une grande 
habitude de la prosodie française, du tact, la fréquentation 
assidue de la cour, tout cela doit diminuer votre étonnement, 
belles dames. Le roi me fit l'honneur de m'appeler et me dit : 
«. Monsieur de Brou, me voulez- vous réciter votre dernier madri- 
gal? » Je fis des façons juste ce qu'il en fallait et je débutai 
ainsi : 

Rieux avait gagné la porte, où il trouva La Grève d'Hu- 
mières, capitaine de sa première compagnie. 

— Je te donne cinq minutes pour avoir des nouvelles de la 
comtesse Isaure, neveu, lui dit-il : A cheval ! et crève-le ! 

Rieux appelait tous ses officiers ses neveux. La Grève était 
déjà au bas de l'escalier; deux secondes après, il sautait en ■ 
selle dans la rue de l'Horloge, que la foule heureusement n'en- * 
combrait point. 

— Oui, messieurs, prononçait cependant d'une voix grave 
et sonore le seigneur Martin Blas au milieu de son cercle, j'ai 
eu l'honneur de m'entendre avec M. le cardinal. Du moment 
que l'Espagne ne pouvait plus compter sur l'appui des vaillants 
Bretons, tout était fini. Le roi mon maître ne voulait qu'une 
chose : sauvegarder la liberté du jeune roi de France... 

Deux ou trois mains touchèrent timidement son épaule, puis 
se posèrent sur autant de bouches closes. Martin Blas chercha 
des yeux le sénéchal, qui lui envoya un rapide signe de tête. 
La conspiration espagnole était peut-être en train de se renouer 
dans ces magnifiques salles du présidial rennais. 

— Quand j'eus achevé de réciter au roi ce faible et léger 
produit d'une muse, qui, accompagnée de moins de modestie, 
eût pu élever plus haut son vol, reprenait Achille-Musée en 
faisant tourner sa boîte d'or entre ses doigts surchargés de 
baguci, Sa Majesté se tourna vers M. de Racine, qui était à ses 
côtés et lui dit : « Qu'en pense Sophocle? » i\I. de Racine fut 
toujours un peu jaloux de moi ; c'est le propre du genus irri- 
lahile. Je crois qu'il inclina la tête sans répondre tant il était 
molesté... Mais le roi me fit signe de la main et me dit : « Jus- 
qu'au revoir, monsieur de Brou; je ne rencontre pas souvent 
de versificateurs de votre force. » 

Talhouët, frère du décapité de Nantes, entrait en ce niontent. 



LA COMTESSE ISAURE 97 

II poussa droit à Montesquiou. Quelques paroles brèves furent 
échangées entre eux, puis le maréchal dit : 

— Monsieur de Bonamour, je ne dois compte à personne de 
ce que j'ai fait par ordre et pour le service du roi. 

C'était la quatrième rencontre que le maréchal de Montes- 
quiou refusait ce soir. Chacun des quatre chevaliers de la 
mouche-à-miel, exécutés sous la tour du Boufïay avait trouvé ici 
unvengeur. Ce défi futle dernier. Talhouët demanda à haute voix: 

— I\I. de Toulouse a-t-il fait son entrée? 

Et comme on lui eut répondu que non, il dit : 

— Ce faisant, je ne manquerai donc point de respect à Son 
Altesse. 

En même temps, il donna de son gant sur la joue de M. le 
maréchal et ils sortirent. 

Cette noble et belle race des Talhouët avait du malheur. 
Avant que Rieux eût le temps de faire descendre les gardes, le 
chevalier et le maréchal avaient dégainé sous la lanterne de la 
rue de l'Horloge. Talhouët tomba contre le mur avec un coup 
d'épée au travers du cœur. Le maréchal de IMontesquiou rentra 
dans le bal, sombre et froid comme devant. 

La Grève d'Humières revint et annonça à M. de Rieux que 
la comtesse Isaure était en son hôtel et toute prête à venir. 
Rieux retrouva son rire perdu. Il vint frapper sur l'épaule de 
Polduc et lui dit gaiement : 

— Par la morbleu ! cousin, tu t'étais vanté, tant mieux 
pour toi : tu l'as échappé belle 1 

— Je crois savoir mieux que personne, disait cependant 
Achille-Musée, répondant à une question de ces dames, pour- 
quoi notre belle comtesse n'est point à son poste; la noble 
Isaure a bien voulu me confier quelques secrets qu'on ne m'ar- 
racherait qu'avec ma vie... 

— Et que ferait-on de ta vie, oncle Midas? demanda Rieux. 
Personne ne souriait plus. 

— Messieurs, annonça le lieutenant de roi, qui entrait par 
une porte intérieure, l'absence de M. le gouverneur a une cause 
qui doit vous être expliquée. Son Altesse attendait madame la 
comtesse de Toulouse ce soir, et madame la comtesse de Tou- 
louse n'arrive pas. On craint un accident. 

Don Martin Blas eut un orgueilleux sourire. 

— Vos routes de Bretagne ne sont-elles donc point sûres? 
dit-il entre haut et bas. 



98 VALENTINE DE ROHAN 

Rieux avait les yeux sur lui. 

— Neveu, dit-il au capitaine La Grève, tu vois bien ce bel 
homme-là? Ne le perds pas trop de vue, J'ai idée que nous 
aurons affaire à lui ! 

Son regard rencontra celui de Martin Blas, et il se mit à rire 
si bonnement que l'Espagnol fronça ses noirs sourcils, pensant 
qu'on se moquait de lui. Au moment où le lieutenant du roi 
prononçait le mot accident au sujet de madame de Toulouse, ce 
Martin Blas avait adressé deux œillades rapides à M. l'in- 
tendant et à M. le sénéchal. Tous les deux rabattirent précipi- 
tamment leurs paupières. 

— Pour en revenir, reprenait Achille-Musée, à l'anecdote 
que je vous ai promise et qui date de ma jeunesse un peu 
orageuse, mademoiselle de Beaumesnil, nièce propre de M. de 
Colbert, avait laissé paraître quelque désir de partager ma for- 
tune et mon nom... 

Mais ces dames ne devaient point savoir aujourd'hui la fin de 
l'antique anecdote. Il s'éleva tout à coup un grand murmure 
dans les salons, puis un tel remue-ménage se fit, qu'on dut 
croire que la fâcheuse nouvelle apportée par M. le lieutenant 
de roi allait tout de suite subir un heureux démenti. A voir la 
foule, naguère si calme, se presser et se démener, les gentils- 
hommes former la haie, les dames quitter leurs sièges et se 
hausser sur leurs pointes pour mieux voir, personne ne douta 
que le gouverneur et la princesse sa femme ne fissent leur 
entrée dans le vestibule. 

On entendit même nombre de voix qui disaient : 

— Leurs Altesses ! Leurs Altesses ! 

Une expression d'inquiétude et de curiosité se peignit sur le 
grave visage de Martin Blas, qui pourtant ne bougea point. 
L'intendant et le sénéchal, au contraire, se rapprochèrent de 
la porte. Les groupes qui obstruaient l'entrée principale s'ou- 
vrirent à ce moment, et l'on vit entrer, non point M. le gouver- 
neur avec la princesse, mais le duc de Retz, premier président 
des États de Bretagne, donnant la main à une femme royale- 
ment parée dont le visage disparaissait sous un loup de velours 
noir. 

C'était alors la mode. Le masque était de mise partout, même 
chez le roi. 

Du reste, l'entrée de Leurs Altesses n'aurait pu produire 
un effet plus vif dans la noble assemblée que ne le fit l'appari- 



LA COMTESSE ISAURE 99 

tion de cette femme. Elle devait être belle à miracle, car une 
expression d'envieux dépit vint assombrir à la fois tous les 
visages de ces dames. Ce qu'on voyait de sa personne exci- 
tait l'admiration. Sa chevelure blonde tombait en anneaux 
opulents sur ses épaules aux contours si purs qu'on les eût 
dits sculptés par un ciseau grec dans le marbre de Paros. Sa 
taille haute avait ces grâces majestueuses qu'on souhaiterait 
aux reines. 

C'était la reine, en effet, la reine de beauté. Mille bouches 
prononcèrent le nom de la comtesse Isaure. 

Derrière le duc de Retz, son cavalier, venaient La Meilleraie, 
Champlâtreux, fils du président Mole, les deux Laval de Mont- 
morency, qui avaient suivi le prince, le marquis de Plœuc, 
grand seigneur bas breton, Goëzbriant, Malestroit, Château- 
bourg, d'Andigné, Montméril, gentilshommes de Bretagne, 
Guitaut, courtisan de Paris, et Fosseuse, brigadier du roi, et 
Sancy, conseiller d'État, que sais-je? C'était la cour de la com- 
tesse Isaure. 

En passant auprès de M de Rieux, elle lui présenta sa main, 
que le gai soldat baisa avec respect. 

— Où est cet Espagnol? demanda-t-elle à voix basse. 
Rieux ne se gênait guère, le lui montra au doigt. M. le duc de 

Retz sentit le bras de la belle Isaure qui tressaillit sous le sien 
vivement. De son côté, don Martin Blas la dévorait des yeux. 
La comtesse Isaure marcha droit à lui, et sa blanche main 
écarta l'intendant royal, dont l'importunité essayait de se 
mettre entre eux deux. Elle quitta la main de M. le duc de Retz 
et le remercia d'un sourire gracieux 

— On m'assure, dit-elle en abordant l'Espagnol, que le sei- 
gneur Martin Blas désire m'être présenté. 

Martin Blas s'inclina profondément. Une pâleur plus mate 
couvrit le bronze de sa joue pendant qu'il répondait : 
• — Madame, j'ai fait cinq cents lieues pour cela. 



IV 

TÊTE-A-TÊTE 



Ce seigneur Martin Blas ne laissait pas que d'occuper beau- 
coup l'assemblée. Des bruits divers couraient sur son compte. 
Ces dames le trouvaient beau cavalier. Les hommes s'éton- i 
naient que sa première visite eût été pour le manoir de Rohan., 
Beaucoup pensaient que c'était un émissaire secret de la cour,l 
char'-é d'éclairer la conduite de M. de Toulouse. D'autreS; 
croyaient à cette fantastique qualité d'envoyé du roi d'Espagne. 
A vrai dire, il n'est jamais impossible de juger les idées et les; 
passions d'une époque avec les passions et les idées d'une autre! 
époque Cela change incessamment, tout en restant toujours, 
de même. Il y a en tout temps une sellette et quelque chose des- 
sus qui s'appelle le gouvernement. „ . , . ■' 
On respirait alors comme on respire aujourd hui, c est vrai- 
semblable; ce qui et plus certain c'est que l'on conspirait 
comme nous conspirons, depuis le matin jusqu'au soir. Et déjà 
chacun mettait avec beaucoup de soin la personne du roi en 
dehors et au-dessus de ces menées. La Révolution apprenait 
son état qui fut, qui est et qui sera de crier vive ceci ou vive, 
cela, chaque fois qu'elle va assassiner cela ou ceci. 

Ce qu'on voulait, nul n'en savait trop rien. Les Loups de \3, 
Forêt de Rennes étaient les plus sages de tous les conspirateurs 
de ce temps-là. Ils avaient un but précis et net, sinon très eleve, 
Leur but était de payer le tabac moins cher et de ne plus soldei 
l'impôt du sel. Assurément, ils étaient en cela bien au-dessui; 
de la plupart des intrigants de haute volée. 

Madame Isaure ayant congédié d'un geste son cortège d hon-, 
neur, accepta la main du seigneur Martin Blas, à qui cett< 
faveur donna tout à coup un singulier reUef, et se dirigea ave«; 



LA COMTESSE ISAURE 101 

lui vers la galerie qui longeait la rue de l'Horloge. En passant 
devant les filles de l'intendant, la comtesse Isaure montra le 
premier président du parlement qui causait avec ces demoiselles. 

— Savez-vous ce qui se dit là? demanda-t-elle. 

— Non, répondit Martin Blas. 

— Je vais vous le dire : on annonce à mesdemoiselles Fey- 
deau qu'elles seront reconnues demain en qualité de filles et 
héritières de Rohan. 

Martin Blas tourna la tête et répliqua : 

— Cela ne m'importe point. 

Isaurereprit sa marche. La galerie était vide, parce que la 
foule curieuse se massait dans le salon d'entrée, où M et Ma- 
dame de Toulouse devaient passer d'abord. La comtesse Isaure 
s assit sur un sofa. Son émotion, qu'elle ne voulaitpoint montrer, 
mais qmétait grande, ne lui eût point permis de se tenir debout. 
Llle ht signe à Martin Blas de s'asseoir à ses côtés ; au lieu d'ac- 
cepter, il alla prendre un tabouret et se mit en face d'elle. 

< — Je vous attends, monsieur, fit la comtesse en assurant 

' sa voix de son mieux. 

Il n'y avait pas à s'y méprendre : c'étaient là les prélimi- 
naires d une bataille. La belle Isaure faisait comme firent plu^ 
tard nos gardes-françaises à Fontenoy, en criant : « A vous, 

■ messieurs les Anglais ! » 

Martin Blas fut un instant avant de prendre la parole II 
y avait des goutelettes de sueur à son front. 

, -- Ne voulez-vous point ôter votre masque, madame? dit-il 

I enfin. 

' Sa voix tremblait. Il lui fut répondu seulement : 

— Non. 

Cependant, sur un mouvement qui échappa à don Martin, 
la belle Isaure ajouta : 

^ — Pour des raisons qui n'ont point trait à vous, je tiens 
a ce que mon visage reste couvert. 

' L'Espagnol semblait avoir grande peine à garder sa froideur. 
Maigre cette couche de bronze, que le soleil avait mis à sa joue, 

II changea plusieurs fois de couleur. On eût dit qu'il forçait ses 
paupières a demeurer baissées pour cacher l'éclair de son regard. 

— Madame, repnt-il après quelques secondes de laborieux 
recueillement, me connaissez-vous? 

^^ — Je croyais vous connaître, répondit Isaure sans hésiter, 
le me trompais. ' 



102 VALENTINE DE ROHAN 

— Êtes-vous la baronne de Saint-Elme? 

Ceci, dit Isaure au lieu de répondre, ressemble à un 

interrogatoire. 

C'est à vous de me dire, madame, prononça lentement 

Martin Blas, si j 'ai oui ou non le droit de me constituer votre juge. 

. Vous n'en avez pas le droit, monsieur, fit Isaure d'un ton 

résolu et presque hautain. 

Mais son cœur battait sous la soie lamée d'or de son corsage, et 
Martin Blas le voyait bien. 11 fit encore un silence, puis il reprit : 

Vous plaît-il de m'expliquer le sens de ces paroles : « Je 

croyais vous connaître, mais je me trompais... » 

— Cela me plaît, seigneur. 

— J'écoute. 

— Votre conscience est-elle tranquille aujourd'hui comme 

hier? 

— J'écoute, répéta l'Espagnol. 

Faut-il vous dire ce que vous avez fait depuis vingt- 
quatre heures? 

— J'écoute, répéta pour la troisième fois Martin Blas. 

— Depuis vingt-quatre heures, vous avez essayé d'enlever 
une fille à sa mère, une femme à son époux... 

Martin Blas eut un sourire amer. 

— Vous ne voulez pas de juge, madame, dit-il, ne jugez pas? 

— Je rapporte des faits... 

— Tels qu'on vous les a rapportés... 

— Tels que je les sais par moi-même... Je croyais vous 
reconnaître, vous, le soldat et le gentilhomme ; je me trompais, 
puisqu'il n'y a devant moi que le complice des assassins ! 

— Nommez les assassins. 

— Polduc et Feydeau, qui ont essayé de tuer une femme, 
une femme, entendez-vous? à l'heure même où vous étiez assis 
entre eux deux, dans le boudoir de ces deux filles qui veulent 
s'appeler mesdemoiselles de Rohan. 

— Et c'est cette entrevue que vos espions ont suprise? 

— Celle-là et une autre au même lieu, et une autre encore 
ailleurs. 

Les sourcils de Martin Blas se froncèrent. 

— Avez-vous espéré lutter contre moi? fit-il entre ses dents 
serrées. 

On put deviner un fier sourire bous le masque d' Isaure. 
. — J'ai lutté contre de plus forts que vous, dit-elle. 



LA COMTESSE ISAURE 103 

— Et peut-on savoir ce que vous croyez connaître de mes 
desseins, madame? demanda Martin Blas en faisant eiïort 
pour reprendre son calme. 

— Avant de jouer votre comédie pour eiïrayer l'intendant 
royal, répondit la comtesse Isaure, vous aviez eu un entretien long 
et secret avec Polduc... vous, Morvan ! l'allié d'Alain Polduc ! 

L'Espagnol eut un vif mouvement lorsqu'il s'entendit 
appeler de ce nom, mais il n'interrompit point la comtesse. 

— • Vous, poursuivait celle-ci, vous dont Alain Polduc a tué 
1 honneur et le bonheur ! Dans cet entretien, vous avez laissé 
paraître le véritable but de votre venue en Bret^ne : vous 
voulez enlever la comtesse de Toulouse et la fille de Valentine 
de Rohan ! 

Martin Blas s'inclina froidement. 

— Vous avez bien fait, Morvan de Saint-Maugon, reprit la 
comtesse Isaure, de quitter le nom de votre père, qui était un 
Breton et un chevalier. Les chevaliers bretons ne s'attaquent 
point aux femmes, vous avez bien fait de prendre un nom étran- 
ger pour commettre deux crimes : une infamie et une lâcheté, 

— Madame ! s'écria Martin Blas, livide de colère. Il se re- 
dressîa et ajouta ; 

— J'ai été outragé, trompé, brisé : je veux me venger, 
je me vengerai ! 

Ainsi parla Martin Blas ou Morvan de Saint-Maugon. 
L'ardent soleil des Espagnes n'avait pu faire assez épais Jô 
masque olivâtre qui recouvrait maintenant son mâle visage, 
pour < acher la terrible émotion qui le peignait en cet instant. 

■ — Vengez-vous donc sur l'homme qui vous a outragé, reprit 
Isaure, qui semblait grandir à mesure que Morvan se troublait; 
vengez- vous sur la femme qui vous a trompé ! 

— Je vous l'ai dit en ce temps-là, et je vous le répète aujour- 
d'hui, Valentine, murmura Saint-Maugon d'une voix étouffée, 
je ne me vengerai point sur vous. 

Elle eut un sourire plein d'amertume. 

— Vous pardonnez à la mère, dit-elle, en lui volant son 
enfant ! et vous frappez sur une pauvre sainte femme, inno- 
cente de tout ce que vous avez souffert. 

— Valentine ! Valentine ! s'écria Saint-Maugon, ce n'est 
pas à vous de défendre la comtesse de Toulouse, qui vous hait 
et qui, sans moi, vous l'eût montré cruellement ce soir. 

— Je sais que la princesse me hait, Morvan, et je la défends. 



104 VALENTINE DE ROHAN 

Saint-Maugon secoua la tête, et, sans relever les yeux : 

— Vous la défendez en vain, madame, dit-il, elle est condam- 
née. Voici quinze ans que j'attends ! 

— Et qu'attendiez-vous? 

■ — Que M. le comte de Toulouse fût marié, madame. 
Il y avait un égarement dans ses yeux, 

— J'avais une femme qui était ma vie, dit-il en laissant 
éclater son angoisse, une femme en qui je croyais comme en/ 
ma conscience. J'avais un maître que je chérissais plus qu'un 
frère et pour qui j'eusse donné tout mon sang jusqu'à la der- 
nière goutte. On me prit le cœur de ma femme, et, suivant vos 
propres paroles, madame, on me tua mon honneur avec mon 
bonheur. Et l'assassin, ce fut mon maître ! 

— Aveugle et fou ! murmura la comtesse Isaure. 

— Que pouvais-je faire? poursuivit Saint-Maugon: le tuer? 
Ce fut ma première pensée... mais je me souvins de cîtte 
terrible loi qui était celle des Francs, nos ancêtres : œil pour 
œil, disaient-ils, dent pour dent ! c'était bien ; moi, je dis : Cœur 
pour cœur ! Je veux torturer l'âme de cet homme comme il a tor- 
turé mon âme. Je veux que son honneur périsse en même temps 
que son bonheur... et je veux, me dressant en face de lui, l'épée 
à la main, cette fois, lui dire : « Me voici, c'est moi, je me venge ! » 

SaintrMaugon s'était levé. Isaure l'imita. 

— Aveugle et fou ! prononça-t-elle pour la seconde fois en 
mettant une main sur son épaule. 

De l'autre, elle détacha le cordon de son masque. 

Son masque tomba. Saint-Maugon se recula comme ébloui.. 

— Oh ! fit-il, vous êtes belle ! jamais femme ne fut si belle 
que vous ! mais je ne vous aime plus, Valentine de Rohan !... 
Non, sur ma foi ! je ne vous aime plus ! 

La comtesse Isaure sourait. 

• — Moi, je vous aime encore, Morvan, mon mari, dit-elle. 
Depuis cette première calomnie qui tomba sur moi, bien d'au- 
tres calomnies sont venues. Quand vous me demanderez 
compte de ces quinze années, je vous accepterai pour juge. 
Maintenant, je vais vous donner la seule preuve d'affection 
qui soit en mon pouvoir : Valentine de Rohan, puisque je re- 
prends ce nom pour vous pendant quelques minutes, ne veut 
pas que son époux se déshonore ! Morvan de Saint-Maugon, 
les lâches machinations de ce Martin Blas ont échoué, grâce 
à moi : ma fille est libre et en sûreté. 



LA COMTESSE ISAURE 105 

— Que dites-vous? * 

— Et la femme du comte de Toulouse est à la garde de son 
mari. 

— Cela n'est pas ! s'écria Saint-Maugon. 
Saint-Maugon suivit son doigt étendu qui montrait la porte 

ouverte de la galerie. Par cette porte venait un grand murmure 
qui dominait les accords de l'orchestre, jouant la marche 
triomphale composée par LuUi après la bataille de Corfou. La 
foule agitée s'ouvrait. Saint-Maugon put voir le comte de 
Toulouse monter les degrés de l'estrade oîi était son trône en 
tenant la princesse, sa femme, par la main. 

Et quand Leurs Altesses furent assises, Saint-Maugon put 
voir encore une jeune fille, rayonnante de beauté, qui, conduite 
par deux conseillers au parlement, le prévôt et les échevins, 
apportait les clefs de la ville dans un plat d'or ciselé. Cette 
jeune fille était Céleste. 



I 



V 



L INSULTE 



Nous reviendrons sur l'étonnement du seigneur Martin Blas 
en présence de cette double apparition : mais que dire de la 
stupéfaction des demoiselles Feydeau à la vue de Céleste? Ces 
deux belles personnes étaient dans la joie de leur âme, parce 
que M. le premier président venait de leur apprendre les bonnes 
dispositions du parlement à leur égard, lorsqu'elles se levèrent 
comme tout le monde pour l'entrée de Leurs Altesses. Made- 
moiselle Agnès trouva que la princesse était mal costumée; 
mademoiselle Olympe était en train de découvrir un défaut 
dans sa coiffure, lorsque la tête de Méduse se montra. 

La Cendrillon, ■ — portant son plat d'or au milieu des digni- 
taires municipaux ! 

Cendrillon ! Etait-ce possible ! Cette distinction qu'elles 
avaient si ardemment convoitée, dévolue à Cendrillon ! c'était 
à n'y pas croire. Les demoiselles Feydeau se frottèrent les yeux 
jusqu'au sang. 

— Elle a ma jupe de satin rose ! dit tout haut mademoiselle 
Olympe. 

— Elle a mon corsage de velours ! ajouta mademoiselle 
Agnès sur le même ton. 

Mademoiselle Agnès et mademoiselle Olympe étaient filles 
à faire un éclat, mais elles aperçurent de loin M. le sénéchal 
qui, l'œil morne et les traits décomposés, leur faisait signe de 
se taire. En même temps, M. de Rieux s'approcha d'elles, riant 
bonnement comme un bien brave homme qu'il était. 

— Chut ! chut ! fit-il, soyons prudentes, mes toutes belles ! 
Combien peuvent valoir ces chiffons? 



LA COMTESSE ISAURE 107 

Agnès et Olympe, révoltées, allaient répliquer, malgré la 
télégraphie du sénéchal, quand M. de Rieux tira de sa poche 
un écrin qu'il ouvrit. Il y avait dans l'écrin deux bagues pa- 
reilles, ayant chacune un brillant pour chaton. 

— Mademoiselle de Rohan, qui ne veut rien vous devoir, 
dit-il en prenant tout à coup ce ton hautain qu'il avait quand 
il voulait, me charge de vous offrir ce dédommagement. 

Il salua, tourna le dos et disparut dans la foule. 

Si le tonnerre fût tombé entre mademoiselle Olympe et 
mademoiselle Agnès, vous ne les eussiez point vues plus pâles 
ni plus tremblantes. A ce moment, Achille-]\Iusée passait son 
bras frémissant sous celui de son gendre. 

— • Que veut dire tout ceci, monsieur le sénéchal? demanda- 
t-il avec anxiété. 

— ^lonsieur mon beau-père, répondit Polduc, je ne sais... 
je sens l'orage venir, et j'ignore d'où il vient. Le diable est ici, 
à moins que ce ne soit Valentine. 

— Vous aviez bien pris vos mesures, madame, disait cepen-' 
dant Martin Blas à la comtesse. Vous marquez un point, mais 
je vous préviens que je gagnerai la partie. 

Isaure avait remis son masque. 

— Je vous ai offert la paix, Morvan, dit-elle. 

— Je veux la guerre, répondit l'Espagnol dont les yeux 
ardents étaient fixés sur le comte de Toulouse. 

— Adieu donc ! 

— Adieu, et que tout ce qui va arriver ici soit compté à 
ceux qui m'ont offensé I 

La comtesse Isaure rentra dans le bal, où elle retrouva 
aussitôt une bonne part de sa cour. Le reste était aux pieds 
de la princesse. Marie- Victoire-Sopliie de Noaiiles, veuve du 
marquis de Gondrin, brigadier des armées du roi, et présente- 
ment comtesse de Toulouse, avait alors vingt-cinq ans. Son 
mariage, contracté secrètement, venait d'être rendu public 
par l'entremise du jeune roi lui-même, et malgré les répugnances 
de Philippe d'Orléans. 

Elle était dans tout l'éclat de cette beauté douce et un peu 
austère qui devait, quelques années après la placer au plus 
haut du firmament de la cour. Bien différente de la duchesse 
du Maine, sa remuante et inquiète belle-sœur, madame la 
comtesse de Toulouse avait compris tout de suite que le 



108 VALENTINE DE ROHAN 

caractère de son mari lui interdisait le champ de la politique. 
Elle se bornait à plaire et à bien faire, ce à quoi elle réussissait 
admirablement. Madame Isaure n'avait été que juste, selon 
le monde, en disant d'elle : « C'est une sainte. » 

Mais les saintes elle-mêmes, les saintes selon le monde se 
sentent pousser des griffes quand l'orgueil, la colère ou la 
jalousie parviennent à se glisser dans leur cœur. 

Or, madame de Toulouse savait dès longtemps qu'il y avait 
en Bretagne une femme dont, autrefois, son mari avait solli- 
cité la main; elle savait, en outre, que le retour de faveur qui 
rappelait son mari au gouvernement de Bretagne venait d'une 
femme. Elle le savait si bien qu'elle avait été d'avis de refuser, 
et que, sans M. de Fleury, le prince eût sollicité la permission ■ 
de rester dans sa retraite. Enfin, il n'y avait qu'une heure 
qu'elle était à Rennes, mais déjà les bonnes langues (car M. le 
sénéchal était bien servi, lui aussi) lui avaient vaguement 
désigné la comtesse Isaure comme étant celle dont son mari 
avait demandé la main. 

Madame de Toulouse voulut savoir si cette comtesse Isaure 
était belle; je vous laisse à penser ce qu'on lui répondit. Ma- 
dame de Toulouse fit des questions plus intimes ; or la comtesse 
Isaure était trop admirée pour n'avoir pas beaucoup d'enne- 
mis. Madame de Toulouse ne souhaitait pas qu'on lui dit du 
bien de celle que son instinct désignait à sa haine. Elle fut 
amplement satisfaite, et en même temps indignée, car le propre 
de la calomnie est de dépasser toutes bornes. 

Ce fut avec l'intention d'accomplir un acte de rigueur que 
madame de Toulouse entra dans le bal. Si elle eût été moins 
bonne et plus habituée à sévir, peut-être y eût-elle mis plus de 
mesure. La cruauté est un art qui s'apprend comme tous les 
autres métiers. Personne n'ignore combien la hache est terri- 
ble entre les mains d'un novice. 

Dès son entrée, madame de Toulouse chercha des yeux cette 
audacieuse aventurière, qui venait la braver jusque dans sa 
gloire. Sa première pensée avait été de la faire expulser par ses 
officiers; mais un double incident se présenta qui chauffa sa 
colère jusqu'au rouge et tripla tout à coup son désir de ven- 
geance. 

Elle avait ouvert le bal avec le second président des Etats, 
parce que M. le duc de Retz boitait de la jambe droite. Ce pré- 
lident, qui était de l'illustre maison de la Houssaye, ne sortait 



LA COMTESSE ISAURE 109 

jamais de son château, situé devers la Roche-Bernard, et n'avait 
pu lui montrer Madame Isaure, qu'il ne connaissait point. 
Comme on la reconduisait à sa place, le seigneur Martin Blas 
lui vint olïrir son hommage. La princesse l'avait vu à la cour 
de Paris et ne se doutait guère de ce que l'Espagnol avait tenté 
contre elle cette nuit-là même. 

— Avec qui s'entretient là-bas M. de Toulouse? demandâ- 
t-elle. 

Martin Blas fit semblant de chercher. 

— Cette dame masquée? ajouta la princesse. 

— C'est la belle des belles, répondit l'Espagnol, mais elle 
a plus d'un nom. 

— Dites-m'en un seulement. 

— La première fois que je vins en Bretagne, répliqua Martin 
Blas d'une voix contenue, mais mordante, Son Altesse était 
déjà gouverneur de la province... je vous parle de bien des 
années, madame... cette femme s'appelait alors Valentine de 
Rohan. 

— Est-il possible ! s'écria la princesse, qui arracha presque 
sa main à La Houssaye pour la donner à l'Espagnol. 

— Bien peu de gens la connaissent ici sous ce nom, prononça 
froidement Martin Blas, mais ni M. de Toulouse ni moi, nous 
ne pouvons nous y tromper. 

Madame de Toulouse le regarda en face. Puis elle dit tout bas : 

— Et quel nom cette femme porte-t-elle à présent ? , 

— On la nomme la comtesse Isaure, repartit Martin Blas, qui 
s'inclina et prit congé. 

La princesse était près de son fauteuil; elle s'y laissa choir. 
Le choc était trop rude. Un instant ses pensées d'attaque 
tombèrent avec son courage, mais la colère reprit le dessus. 
Elledità Montmorency-Laval, quiluivenaitfaire le baise-mains. 

— Je vous prie, allez prévenir M. de Toulouse que je désire 
lui parler. 

Montmorency se hâta d'obéir. Derrière le trône de la prin- 
cesse on avait établi un pliant pour Céleste, qui, confuse et ne 
sachant d'où tant d'honneurs lui venaient, avait peur de 
s'éveiller. On s'occupait d'elle énormément. Les uns disaient 
que M. et Madame de Toulouse l'avaient amenée de Paris; les 
autres racontaient en la brodant sa véritable histoire. L'inten- 
dant et le sénéchal étaient assiégés par une foule de curieux 
qui, naïvement, leur demandaient comment ils avaient décou- 



110 VALENTINE DE ROHAN 

vert la naissance de cette charmante jeune fille. Etait-il donc 

bien vrai qu'elle eût servi chez eux en qualité de chambrière? 
On vit rarement deux hommes plus embarrassés que ne l'étaient 
M. le sénéchal et M. l'intendant. 

Une autre foule se pressait autour de mademoiselle Agnès et 
de mademoiselle Olympe pour les accabler des mêmes questions. 
Les pauvres grandes filles étaient à la torture. Et ce n'était 
qu'un cri dans les salons : elle est jolie ! elle est délicieuse ! 
elle est adorable ! Son succès était complet. 

Cependant le message confié à Montmorency-Laval eut un 
résultat auquel madame la comtesse de Toulouse ne s'atten- 
dait point. Ce fut le gouverneur lui-même qui, prenant la 
main de madame Isaure, la conduisit vers l'estrade pour la 
présenter à la princesse sa femme. 

Jusque-là, bien que certains membres de cette noble assem- 
blée eussent sujet de s'inquiéter en eux-mêmes, bien qu'il y 
eût de sourdes passions excitées et des intrigues en jeu, rien 
n'annonçait assurément que la fête dût être troublée par des 
événements tragiques. Au contraire, ce que le profane pouvait 
deviner du dessous des cartes tournait manifestement à la 
comédie. 

Mais, à dater du moment où madame de Toulouse reprit place 
sur l'estrade, je ne sais quel vague malaise se répandit dans le 
bal. Il y a des pressentiments. Ceux-ci sont à l'esprit ce que 
soni au corps ces sourds avertissements qui toujours précè- 
dent les grandes maladies. La fête était lourde. On entendait 
bien ce qu'il fallait de rires parmi les accords de l'orchestre 
excellent; la danse allait; tout ce qui était extérieur avait 
l'aspect voulu, mais la joie, mais l'entrain manquaient. On 
eût dit qu'à leur insu tous ces brillants cavaliers, toutes ces 
femmes éblouissantes de grâce et de parures, avaient un poids 
sur le cœur. 

Au moment où le gouverneur, tenant madame Isaure par la 
main, ouvrait la bouche pour faire la présentation, la prin- 
cesse eut un dédaigneux mouvement. Personne n'entendit les 
paroles qu'elle prononça, mais chacun vit sa joue pâle et ses 
beaux yeux cernés. 

La comtesse Isaure avait dénoué son masque. Si le lecteur 
se souvient des faits racontés au prologue de cette histoire, il 
ne s'étonnera point que jamais jusqu'à ce jour la noblesse de 
Rennes n'eût mis le nom de Valentine de Rohan sur le visage 



LA COMTESSE ISAURE 111 

de la comtesse Isaure. Valentine de Rohan avait passé toute 
sa jeunesse dans la plus complète retraite. Nul ne la connais- 
sait, sinon les tenanciers du domaine de son père. Le rôle 
qu'elle avait pris à Rennes était donc aisé à soutenir. 

Un seul homme pouvait être plus malaisé à tromper : 
c'était M. le sénéchal, qui avait été de la maison de Rohan, 
et qui jadis voyait Valentine à toute heure. Nous savons déjà 
que le sénéchal avait eu des soupçons. Faut-il ajouter cette 
banale vérité que les femmes sont habiles? Valentine de Rohan 
avait fait beaucoup pour tromper le sénéchal. 

A mesure que celui-ci trouvait une piste, Valentine aux 
aguets lui présentait un change. Le sénéchal, adroit et prudent, 
pouvait-il jouer son va-tout contre la comtesse Isaure, sur la 
foi d'une ressemblance, quand la Saint-Elme lui portait des 
coups d'un côté, la Louve de l'autre? L'une à la cour de Paris, 
l'autre au fond des cavernes de la forêt de Rennes ! 

Sans parler encore de la Meunière, avec qui M. le sénéchal 
croyait en avoir bien fini, depuis ce soir. Polduc doutait : voilà 
le vrai. 

Le fait de la comtesse Isaure se démasquant ne put donc 
produire dans le salon d'autre effet que de soulever un mur- 
mure admiratif. Elle répondit à la princesse d'un ton parfaite- 
ment respectueux. Celle-ci fronça le sourcil, et l'on vit Toulouse 
pâlir à son tour. 

Que se passait-il donc sur cette estrade? 

Chacun regardait curieusement de ce côté, mais nul de si 
bon cœur que l'intendant, le sénéchal et le seigneur Martin 
Blas, réunis en un coin du salon, et auxquels Isaure tournait 
le dos. 

Tout à coup, cette foule si calme oscilla comme une mer. 
Du haut de l'estrade une phrase était tombée. Les plus proches 
l'avaient entendue. Elle passait déjà de bouche en bouche. 
La princesse avait dit : 

— Avez-vous bien osé venir me braver jusqu'ici, madame ! 



VI 

l'invasion 



On insultait la comtesse Isaure, voilà ce que chacun comprit. 
Quelques mots, prononcés par M. le gouverneur d'un ton ti- 
mide et conciliant, échappèrent aux oreilles les plus attentives, 
mais £)n saisit la réponse de madame Isaure, qui fut faite d'un 
ton calme et distinct. Madame Isaure dit : 

— Monseigneur, je vous supplie de ne me point défendre. 
Vous eussiez ouï trotter une souris dans cet immense salon 

tout à l'heure rempli de tant de bruits. 

Ce fut la princesse qui rompit ce silence. Elle dit d'une voix 
altérée : 

— Ce sera donc moi qui me retirerai ! 

On devina qu'elle avait ordonné à madame Isaure de 
quitter le bal et que le gouverneur s'y était opposé. 

L'attitude d' Isaure ainsi publiquement outragée était tou- 
jours calme et toujours respectueuse. On devina encore que le 
gouverneur parlementait et demandait au moins le pourquoi 
d'une telle conduite, car la princesse répondit avec emporte- 
ment : 

— Parce que ma place n'est pas en un lieu où l'on s'expose 
à rencontrer de pareilles créatures ! 

La colère élevait malgré elle la voix de la princesse. Nous 
l'avons dit : elle dépassait le but parce qu'elle ne savait point 
mal faire. Ses dernières paroles arrivèrent aux recoins les plus 
reculés du salon. 

On vit se dresser derrière le fauteuil de madame de Toulouse 
le visage bouleversé, mais toujours charmant de notre petite 
Céleste. Elle qui tout à l'heure baissait les yeux si timidement, 



LA COMTESSE ISAURE 113 

elle qui n'eût pas osé murmurer, si bas que ce fût, la moindre 
parole, Céleste, la pauvre Cendrillon, lança tout autour du 
salon un regard où il y avait des éclairs. Puis, d'une voix 
éclatante et que la colère ne pouvait faire trembler : 

— N'y a-t-il pas ici un gentilhomme ! dit-elle. 

Si la stupéfaction de tous eût pu être augmentée, la réponse 
que provoqua le cri de Céleste l'eût portée à son comble. La 
porte venait de s'ouvrir, la porte extérieure, et un jeune homme 
que nul ne connaissait, portant avec grâce le costume du régi- 
ment de Conti, venait d'entrer dans le salon. Il perça la foule 
comme un trait et monta sur le premier degré de l'estrade. 

— J'attends, dit-il, qu'une voix d'homme s'élève pour sou- 
tenir l'accusation qu'on vient de porter contre madame Isaure 
de Porhoët ! 

Polduc serra le bras de l'intendant. 

— Ne cherchons plus, murmura-t-il : Rohan a parlé deux fois, 
l'héritier et l'héritière ! 

Le comte de Toulouse s'était retourné. 

— Bien, mon neveu ! bien ! fit Rieux entre haut et bas, à 
l'adresse de Raoul. 

Celui-ci s'inclina devant le gouverneur, puis devant la prin- 
cesse. 

— En ce qui concerne Son Altesse, reprit-il sans se troubler, le 
respect, me ferme la bouche, mais, s'il est ici quelqu'un pour répé- 
ter ses paroles, je déclare d'avance que celui-là est un menteur ! 

La princesse, prête à s'évanouir, était retombée sur son 
siège. Isaure regardait tour à tour, avec d'heureuses larmes 
dans les yeux, Céleste et Raoul. 

— Comment vous nommez-vous, mon ami? demanda Tou- 
louse avec douceur. 

— Je n'en sais rien, répliqua Raoul, mais il y a ici des gens 
qui le savent. 

Polduc détourna la tête. Madame Isaure se pencha vers le 
gouverneur et prononça un mot à voix basse. 

M. de Toulouse s'inclina gravement, et, comme si tous les 
étonnements devaient s'épuiser, on le vit tendre la main au 
jeune cornette, en disant; 

— Madame la comtesse de Toulouse, mieux éclairée, vous 
accordera votre pardon, monsieur. 

Sans ces paroles, le défi de Raoul aurait été vingt fois 
relevé, car l'épée est un outil dans la main du courtisan, 



114 VALENTINE DE ROUAN 

mais que faire en présence de la conduite du gouverneur? 

Il y avait cependant, dans le salon, un homme qui agissait 
pour lui-même, et que rien ne pouvait arrêter. 

Martin Blas fendit la foule et vint se mettre en face de Raoul. 

— Je soutiens et répète les paroles de madame la princesse, 
mon jeune compagnon d'aventures, prononça-t-il à haute voix. 

— Vous ! s'écria Raoul. 

— Moi ! et je dis : la place d'une noble dame comme elle 
n'est pas où l'on s'expose à rencontrer^e semblables créatures ! 

— Va ! neveu, va ! s'écria Rieux qui riait de bon cœur. 
Raoul n'avait, sur ma foi, nul besoin d'encouragement. 

Sa main qui tenait son gant tout prêt se levait déjà pour 
fouetter l'Espagnol au visage, lorsqu'il se sentit arrêter par 
derrière. C'était la comtesse Isaure qui le retenait, 

— Je ne veux pas être défendue, dit-elle simplement. Merci 
Raoul; cet homme n'a pas sa raison, et l'épée qui pend à son 
côté ne lui appartient plus... 

— Qu'on vienne la prendre ! dit Martin Blas en y poi'tant 
la main. 

Ce n'était plus un bal. Chacun essayait de se rapprocher 
pour mieux entendre et pour mieux voir. C'était véritablement 
une salle de spectacle. Point de loges, mais un parterre enfiévré. 
La scène était sur l'estrade, où la princesse suffoquait derrière 
son éventail, pendant que Raoul frémissant dévorait des yeux 
son adversaire. 

— Je vais être à vous, seigneur cavalier, dit Isaure à l'Es- 
pagnol sans rien perdre de sa tranquillité, 

— Madame, ajouta-t-elle en se tournant vers la princesse, 
Dieu m'a donné aujourd'hui cette belle joie de vous faire beau- 
coup de bien en échange du mal que vous avez voulu me faire, 
et dont je ne vous accuse point, car vous êtes abusée. Je crains 
pour vous, madame, j'espère pour moi avoir bientôt l'occasion 
de vous servir encore. 

Une larme vint aux yeux de la princesse, non point pour ce 
que lui disait sa prétendue rivale, mais parce qu'elle croyait 
que Toulouse l'abandonnait. 

Nous l'avons dit dès le début de ce livre, le comte de Tou- 
louse était un homme doux et sage, non point un héros de 
roman Un héros de roman eût choisi entre sa femme en pleurs 
et la j'istice. Toulouse ne fit rien contre la justice et tâcha de 
consoler sa femme en pleurs. La justice se défendit toute seule, 



LA COMTESSE ISAURE 115 

et Madame de Toulouse garda de cette aventure une rancune 
qui dura autant que sa vie. 

Ayant parlé comme nous l'avons rapporté, la comtesse 
Isaui'e, qui semblait ici la véritable princesse, descendit les 
degrés de l'estrade et appela M. de Rieux par son nom. 

— Présent, vive Dieu, présent ! répondit celui-ci, qui se 
mit à rire pour avoir une contenance, présent! mais j'aurais 
voulu voir le petit à sa riposte de pied ferme. 

Il j oua des coudes à travers la foule et grommela chemin faisant : 

— Je savais bien que cela viendrait ! 

La comtesse Isaure avait tiré de son sein un parchemin scellé. 
Elle rompit le cachet et le remit ouvert à M. de Rieux, qui lut : 

« Ordre de son Altesse Royale le duc d'Orléans, régent de 
France, d'arrêter le seigneur don Martin Blas... » 

Rieux regarda madame Isaure d'un air étonné. 

— Et les autres? murmura-t-il. 

Isaure lui imposa silence d'un signe de tête. Martin Blas, 
cependant, surpris, mais non déconcerté, avait tiré son épée. 
Ce n'était certes point pour la rendre, quoique la comtesse 
Isaure l'eût prévenu d'avance qu'elle ne lui appartenait plus. 

— A moi Conti ! cria M. de Rieux. 

Raoul, le capitaine La Grève et plusieurs autres officiers 
vinrent se ranger autour de lui. Martin Blas parcourait la salle 
du regard pour voir s'il pouvait espérer des défenseurs. Son œil 
tomba sur la pendule et i. eut un sourire. La comtesse Isaure 
surprit ce coup d'œil et ce sourire. Elle reporta son attention 
sur Polduc et Feydeau, qui étaient à l'autre bout du salon. 

Achille-Musée semblait profondément abattu; mais le séné- 
chal, l'oreille collée à l'entre-bâillement d'une fenêtre, écoutait 
de toutes ses oreilles. 

— Votre épée, seigneur cavalier, disait en ce momentde Rieux. 

— La voici, colonel, répondit don ]\Iartin en se posanten garde. 
L'attention générale, cependant, se portait tout entière sur 

cette femme dont la vie avait toujours été un mystère, qui res- 
tait là, au palais du gouvernement, malgré la femme du gou- 
verneur et qui cachait des ordres du régent dans son corsage. 
Un nuage avait couvert son beau front. Elle semblait écouter 
des bruits que nul autour d'elle n'entendait. 

Pour la deuxième fois, elle appela M. de Rieux par son nom. 
Le colonel, quittant Martin Blas, s'approcha d'elle aussitôt. 
Quand elle lui eut dit quelques paroles à voix basse, il frappa 



116 VALENTINE DE ROHAN 

du pied en s'élançant vers Raoul ; il le saisit rudement au collet. 

— Qui t'a permis d'abandonner ton poste, ce soir, petit 
malheureux ! s'écria-t-il. 

Céleste se mit à trembler. Raoul, le pauvre Raoul balbutia 
le nom de la comtesse. 

M. de Rieux le secouait d'importance, mais tout en le 
secouant, il lui disait tout bas : 

— Neveu, quand je te ferai signe, tu prendras madame de 
Toulouse dans tes bras et tu fuiras par la galerie de l'Horloge. 
Merci Dieu ! tu n'auras pas mis beaucoup de temps, toi, pour 
devenir capitaine ! 

Raoul releva sur lui son regard ébahi. 
■ — As-tu compris? fit M. de Rieux. 

— Oui, répondit Raoul. 

— Tu m'entends... qu'elle crie, qu'elle pleure, ce n'est pas 
ton affaire, il y va de la vie ! 

Et il ajouta rudement à voix haute : 

• — Bambin, je ne donnerais pas six blancs de ta peau ! 

— Sois tranquille, mon camarade, cria Martin Blas à Raoul, 
dans deux minutes il fera trop chaud ici pour qu'on songe à 
ces bagatelles. v 

Deux minutes, c'était beaucoup de temps, plus de temps 
qu'il n'en eût fallu pour mettre Martin Blas à la raison. Mais on 
n'avait pas deux minutes. Comme M. de Toulouse, voyant ces 
pourparlers, demandait : « Qu'y a-t-il? » on entendit une 
décharge de mousqueterie vers le Champ-Jacquet, où était le 
poste des Gabelles. 

Le bal tressaillit tout entier comme si une secousse élec- 
trique eût soulevé le parquet du salon. L'intendant poussa un 
cri de femme. Polduc se faisait petit, sentant que c'était la crise. 

Une grande clameur suivit la décharge de mousqueterie. 
Puis les huissiers de garde se précipitèrent dans le salon, criant : 

' — Les Loups ! les Loups ! 

— Est-ce maintenant? demanda Raoul. 

— Ne bouge pas ! lui fut-il répondu. 

— Eh bien ! colonel, dit Martin Blas en raillant, vous ne 
voulez plus de mon épée? 

M. de Rieux eut son bon sourire. 

— Bah ! fit-il, ceci était un bal travesti où chacun avait son 
masque. Ceux qui nous arrivent ont le leur, voilà tout ! 

C'était cependant une débandade générale dans les salons. 



LA COMTESSE ISAURE 1.17 

Hommes et femmes se précipitaient vers les issues, lorsque 
soudain un horrible tintamarre se fit au dehors. Les fenêtres 
brisées tombèrent en éclats et un flot de visages velus inonda 
la salle. 

Cinquante Loups étaient entrés par la porte de la galerie 
de l'Horloge. 

— Neveu 1 cria de Rieux au milieu du silence, c'est main- 
tenant ! 

Car gentilshommes et dames se taisaient, frappés de stu- 
peur, et les Loups, éblouis par l'éclat subit des girandoles, 
glissaient silencieusement leurs peaux de bique parmi tout ce 
satin et tout ce velours. Raoul au signal de son chef, franchit 
d'un bond les degrés de l'estrade. Il saisit à bras le corps la 
princesse évanouie et l'enleva. La Grève entraînait le comte de 
Toulouse. Autour d'eux, le corps des officiers de Conti s'était 
formé comme par enchantement. Les épées nues ouvrirent une 
large trouée. 

■ — Tirez ! tirez ! cria Martin Blas, feu ! 

Une main de fer se posa sur sa bouche. 

Yaumy, voulant obéir, ajusta le gouverneur d'un pistolet 
qu'il avait à la main. Il tomba le visage écrasé d'un coup de 
pommeau d'épée. M. de Rieux n'avait pas voulu se servir de 
sa lame. 

— N'êtes vous pas contents, coquins, dit-il en riant comme 
un bienheureux; excepté ces deux-là, on vous donne tout ie 
reste ! 



VII 



CHANGEMENT A VUE 



Ce fut un spectacle étrange et comme il n'est pas donné sou- 
vent à un écrivain d'en pouvoir peindre. Par toutes les portes, 
par toutes les fenêtres à la fois, ce flot noir et grouillant avait 
envahi la salle. Tout ce que contenait le présidial à cette heure 
eût pu être fait prisonnier sans résistance, car les grandes cla- 
meurs qu'on entendait au dehors prouvaient que l'armée des 
Loups tenait les issues. 

Mais ces pauvres gens, ébahis de leur propre victoire et 
timides d'abord en face de ces splendeurs, n'essayèrent point 
de retenir ces captifs dont la rançon eût valu la province de 
Bretagne. Parmi les gentilshommes qui étaient là, certains 
d'ailleurs semblaient avoir autorité sur les envahisseurs. Dans 
leur nombre, il nous faut compter M. de Rieux. 

Comment et pourquoi? 

En ce temps, nous le répétons, le meilleur ami d'un homme 
ne pouvait jamais savoir au juste où il était, où il allait. Tout 
au plus savaitron d'où il sortait. 

De Rieux était un Breton, un brave homme ^ et un homme 
d'esprit, voilà tout ce qu'on peut dire. 

Ajoutons que son pommeau d'épée avait laissé sur le visage 
de Yaumy, le joli sabotier, chef putatif des Loups, une profonde 
et sanglante empreinte, et que Yaumy n'avait soufflé mot. 
C'était peut-être un Loup que ce gai M. de Rieux, lieutenant- 
colonel du régiment de Conti. 

Ce qui est certain, c'est qu'en voyant son attitude, Polduc 
et Feydeau n'osèrent point se montrer méchants. Martin Blas 
au contraire, avait dit : 



LA COMTESSE ISAURE 119 

— Je veux pour ma part la comtesse de Toulouse et cette 
jeune fille qu'on nomme Céleste. 

Rieux, toujours de bonne humeur, avait répondu : 

— La comtesse de Toulouse, non; mais la fillette, Dieu vous 
l'a donnée avant nous, cousin Morvan. 

Et, s'avançant vers lui, Rieux lui secoua la main d'un air 
goguenard. 

— Mon cousin, ajouta-t-il, vous avez fièrement bruni depuis 
quinze ans ! Sans votre accent du pays de Carentoir, que vous 
n'avez point perdu en courant le monde, du diable si je vous 
aurais reconnu ! 

Grâce à de Rieux et à quelques autres, on n'insulta point 
les hôtes du gouvernement, qui purent opérer leur retraite. 
Bientôt, sous ces flots de lumières que renvoyaient toujours 
les grandes glaces et l'or des hautes moulures, tout fut sombre, 
tout fut noir. Au lieu de ces toilettes brillantes qui tout à 
l'heure encombraient la fête, au lieu de cette étincelante 
cohue qui chatoyait de soie, de diamants et de fleurs, les feux 
des lustres et des girandoles s'absorbaient dans les haillons 
sombres formant le vêtement des Loups, qui pour la plupart 
étaient des charbonniers. 

La foule augmentait, du reste, d'instant en instant. Chacun 
voulait voir, et le gros de l'armée était toujours dehors. Tan- 
dis que les vrais conviés de cette fête s'esquivaient par la rue 
de l'Horloge, les Loups montaient toujours. Et chaque nou^ 
veau venu, en entrant dans cette sphère rayonnante, était 
pris des mêmes éblouissements. Si on les eût attaqués en ce 
lieu, ils ne se seraient point défendus. 

On les voyait tous, tant qu'ils étaient, étonnés et comme 
engourdis par un choc. La plupart ne bougeaient point; 
d'autres se démenaient comme si le parquet leur eût brûlé la 
plante des pieds. Évidemment, en ce lieu inconnu et redouté, 
ils avaient crainte qu'un vengeur ne sortît de terre. 

Pendant quelques minutes tout au plus on vit le satin, les 
dentelles et les pierreries mêlés aux lourds haillons des révol- 
tés de la forêt. Peu à peu, la dernière dame, escortée du der- 
nier gentilhomme passa le seuil de la porte basse qui donnait sur 
la rue de l'Horloge. Achille-Musée Feydeau et M. le sénéchal 
sortirent comme les autres, pour ne point se compromettre 
absolument, et pour servir d'escorte à mademoiselle Olympe 
et à mademoiselle Agnès. En sortant un des derniers, l'épée 



120 VALENTINE DE ROHAN 

à la main et tête haute, le maréchal de Montesquieu dit : 

— Si je commandais encore la province, je ferais danser ces 
coquins sans violons ! 

Peut-être l'eût-il fait comme il le disait, quoique les paysans 
du pays de Rennes, lui eussent prouvé une fois, sous le bourg 
de Pacé, en lui tuant deux cent cinquante hommes du régi- 
ment de La Ferté, qu'ils n'étaient point si maniables. 

En quittant le présidial, presque tous les gentilshommes 
avaient un sourire sous la moustache. On les chassait, mais, s'ils 
étaient battus, c'était sur le dos de la France, Ils étaient un peu 
comme ces pères faibles qui s'amusent quand même aux plus ter- 
ribles espiègleries de leurs enfants. Ces fantastiques vainqueurs de 
la vice-royauté française, c'étaient en définitive, des Bretons. 

A part même ceux qui, secrètement, étaient entrés ou vou- 
laient entrer dans la forêt, la plupart se réjouissaient de ce 
soufflet donné en plein visage de la conquête. 

La ville était prise par la campagne bel et bien. Chacun 
savait que les casernes étaient barricadées en dehors, ainsi 
que les hôtels Saint-Georges et de Pesée, où étaient les quar- 
tiers des cadets. Le collège militaire de Kergus était gardé. 
Le poste du régiment de Conti avait été fait prisonnier en 
dehors des portes Mordelaises; en dedans, les soldats de l'in- 
tendance avaient mis bas les armes. Les coups de feu qu'on 
avait entendus étaient tirés en l'air, disait-on, par les gardes à 
pied de la sénéchaussée. 

C'était une victoire, mais c'était aussi une trahison, comme 
toutes les victoires de l'émeute. 

De la noble assemblée qui naguère emplissait la grande salle 
du présidial, il ne resta plus bientôt que deux hommes et deux 
femmes : la comtesse Isaure et M. de Rieux, d'un côté; de 
l'autre, don Martin Blas et la pauvre petite Céleste qui se 
mourait de peur. 

La comtesse Isaure avait remis son masque. Un Loup, que sa 
haute taille distinguait de ses camarades, s'approcha d'elle. 

— Que le palais du gouverneur soit à l'abri de toute at- 
taque, lui dit-elle à voix basse. Laisse les aides et les gabelles 
à Yaumy. Que Jouachin se charge de la prison avec une troupe 
de vassaux de Rohan. Voici la liste des prisonniers à délivrer. 

Elle lui remit un papier. Le Loup fendit la foule et sortit 
pour bientôt revenir. En son absence, on entendit de vives 
acclamations au dehors. 



LA COMTESSE ISAURE 121 

A un mouvement que fit l'Espagnol prétendu pour se rap- 
procher de Céleste, M. de Rieux vint se mettre entre eux bon- 
nement. 

— On vous dit que vous l'aurez, cette enfant, mon cousin, 
fit-il en se frottant les mains ; mais croyez- vous que nos amis 
vont rester là les bras croisés? Le bal est tiré, il faut le boire ! 

Puis d'une voix de tonnerre : 

— Holà ! l'orchestre ! s'écria-t-il : marchons ! 

La noire inondation s'agita en grondant. Ce mot grec 
orchestre n'était pas du tout connu des Loups. A la bonne 
heure, si M. de Rieux, eût évoqué le biniou et la bombarde ! On 
vit briller les lames de tous les couteaux. Chacun crut que c'é- 
tait là un appel aux armes. 

Mais l'orchestre frappa un accord, et les Loups montrèrent 
leurs longues dents blanches à pain noir, pour rire, non point 
pour mordre. L'orchestre, placé dans une retonde en gale- 
rie, à six ou sept pieds du sol, n'avait pu fuir avec ces mes- 
sieurs et ces dames. Il s'était vu captif dès l'abord, et les vir- 
tuoses dont il se composait, ayant toute autre chose à faire 
qu'à être braves, s'étaient tapis derrière leurs sièges, espérant 
n'être point aperçus. L'ordre de M. de Rieux les fit sortir de 
leur trou : on vit les violons tout pâles, et les basses de viole, 
émues jusqu'aux larmes, reprendre leur place et dresser en 
tremblant leurs instruments. A cette vue, un grand éclat de 
rire fit trembler la vitre du présidial. 

C'était la glace qui se rompait. Les Loups jetaient bas du 
premier coup cette timidité qui accompagne tout début dans 
le monde. Ils étaient chez eux, on allait bien le voir ! 

— Allons, signor Fontana, dit M. de Rieux au chef d'or- 
chestre, une courante, s'il vous plaît; c'est de circonstance! 

Le signor Fontana leva son bâton de mesure. Aussitôt, ce 
fut dans le salon un trépignement de sabots dont rien ne peut 
donner une idée. L'orchestre fit de son mieux pour dominer 
ce tonnerre, mais quinze cents paires de gros sabots sur un bon 
parquet de chêne, voilà un instrument puissant ! 

On se mit en branle. Il n'y avait point de femmes, mais de 
la gaîté, ah ! de la gaîté ! Sur les trois mille sabots, vous eussiez 
pu compter hardiment quinze cents galoches de charbonniers. 
Je vous laisse à deviner de quelle couleur était le nuage de 
poussière qui s'éleva. 



122 VALENTINE DE ROHAN 

Martin Blas rabattit son chapeau sur ses yeux ; M. de Rieux 
mit son mouchoir dans sa bouche. Il riait à faire plaisir. 

— Eh ! Josillc ! criait le voyageur Julot, qui s'était mis un 
voile de dentelle sur la tête, je vas te faire comme j'ai vu les 
duchesses à Paris... Qu'elles se balançaient de ci... qu'elles se 
balançaient de là... Pelo ! prête-moi ton éventail. 

On" put voir alors que les nobleg fugitives ne s'étaient point 
retirées avec armes et bagages. Pelo, qui avait une coiffure 
de roses blanches sur son masque de peau de Loup, prêta son 
éventail volé. 

Pendant que le voyageur Julot fit les grâces des duchesses 
parisiennes, chacun voulut ajouter quelque chose à sa toilette. 
Il fut chargé bientôt d'un monceau de rubans, attachés au 
hasard, de trois ou quatre mantilles et d'autant d'éeharpes. 
Trente mains lui attachaient à la fois autour du corps des 
plumes, des nœuds de velours et des guirlandes arrachées aux 
piliers. On mit autour de son cou rougeâtre un joli collier de 
peau de cygne. 

Fier et sérieux, le voyageur Julot comprit qu'on voulait lui 
faire honneur et se conduisit de façon à ne point démériter la 
faveur dont il était l'objet. Il donna de l'éventail par la face 
à tous ceux qui l'entouraient et fit ainsi un lar^e cercle autour 
de lui. Dans ce cercle, il se mit à danser, imitant à s'y méprendre 
les princesses de la cour du Régent. 

L'orchestre jouait en désespéré. Les sabots, furieux de joie, 
faisaient un tapage infernal. Ceux qui étaient dans le salon 
criaient pour manifester l'enthousiasme de leur plaisir. Ceux 
qui étaient dehors criaient pour entrer. 

C'était une bacchanale effrayante et jamais ce bon M, de 
Rieux ne s'était tant diverti ! 

Quand l'orchestre, épuisé, fit trêve et que le nuage de 
poudre fut un peu dissipé, on put voir qu'un léger changement 
s'était opéré dans la position de nos personnages. Peut-être 
cela venait-il purement du hasard. 

Céleste était toujours assise sur l'estrade, mais la comtesse 
Isaure avait pris place à côté d'elle. M. de Rieux restait isolé 
au bas des degrés. 

Quant à don Martin Blas, la cohue s'était emparée de lui en 
quelque sorte et le tenait pressé dans l'embra-ure d'une des 
croisées qui donnaient sur la place d'armes. Il était si parfaite- 
ment encadré par cette masse humaine qui l'opprimait de 



LA COMTESSE ISAURE 123 

toutes parts, qu'il n'eût même pu faire un mouvement pour 
dégainer son épée. 

La voix de stentor de M. de Rieux s'éleva de nouveau. 

— Qu'on serve à manger et à boire ! cria-t-il à la porte de 
la grande galerie où quelques valets se montraient tout efïarés. 

Pour le coup, Julot le voyageur n'avait rien pu voir ds pa- 
reil dans la grande ville de Paris. Dès que les Loups eurent 
appris le chemin de l'oiïîce, il y eut un va-et-vient de plateaux 
qui bientôt furent dédaignés comme embarrassants. Les Loups 
apportaient à brassées les bouteilles, les gâteaux, les pâtés, les 
conserves, enfin tout le matériel qui avait été préparé pour 
fêter l'appétit de messieurs et de mesdames des États. 

On buvait, c'était une bénéd'ction ! toute bouche avait son 
goulot, si bien qu'il y eut un silence empli par le joyeux glou- 
glou de tous ces flacons qui étaient en train de se vider. 

Les heureux qui avaient trouvé place dans la salle mon- 
trèrent leur bon cœur. Des masses de bouteilles et de comes- 
tibles furent jetés par les fenêtres à la volée, et l'armée campée 
sur la place d'Armes eut sa part du festin. Champagne, bor- 
deaux, chambertin, les Loups purent se vanter d'avoir goûté 
tout cela une fois dans leur vie. 

Puis la danse reprit, échevelée cette fois, car on avait com- 
mandé à l'orchestre de jouer la fameuse Bonde du Tabac. La 
farandole commençait au pied de l'estrade et se continuait 
par le vestibule et les escaliers jusque sur la place d'Armes, 
qu'elle traversait en hurlant pour replier sa queue jusqu'au 
perron du palais des États. 

La farandole finie, un autre changement s'était opéré dans la 
salle. La comtesse Isaure et Céleste avaient disparu. Nous les 
eussions retrouvées dans la galerie voisine où Raoul arrivait, 
les cheveux en désordre, le front couvert de sueur et de sang, 
et portant à son uniforme déchiré les aiguillettes de capitaine. 

Raoul avait sauvé madame la comtesse de Toulouse et 
c'était le prince gouverneur qui lui avait attache de sa main 
les insignes de son nouveau grade. 

Ce Loup de grande taille, qui était parti une heure aupa- 
ravant, portant la liste des prisonniers à délivrer et les ordres 
de madame Isaure, revint en ce moment. Son masque qu'il 
ôta pour étancher la sueur qui inondait ses joues, montra le 
franc et bon visage de Josselin Gui tan. 

— La besogne est finie, dit-il. 



124 VALENTINE DE ROHAN 

Il était deux heures après minuit. Les Loups avaient fait 
autre chose que danser, manger et boire. La prison de la Petite- 
Motte avait été forcée. Quatorze gentilshommes et un plus 
grand nombre de gens de roture qui étaient encore détenus 
pour l'affaire des chevahers de la Mouche-à miel étaient en 
liberté. Les rôles de l'arriéré avaient été lacérés. Les coffres 
de la recette et du contrôle étaient au pillage, ainsi que les aides, 
et les gabelles brûlaient. 

L'hôtel du maréchal était situé rue de Bourbon; ses derrières 
donnaient sur l'Hôtel de Ville. Une vingtaine de gentilshommes 
s'étaient rassemblés là : tous Français et enragés de leur mésa- 
venture. 

Montesquiou voulait mettre l'épée à la main et donner au 
beau milieu de cette canaille. Mais la folie était par trop mani- 
feste : vingt contre trois ou quatre mille ! Il y avait là les 
paysans de trente paroisses. 

Les compagnons du maréchal rongèrent leur frein pendant 
une heure ou deux, mais la rage finit par leur monter au cer- 
veau. On chargea tout ce que l'on trouva de mousquets dans 
l'hôtel, et, au moment où les Loups rassasiés se mettaient 
pour la troisième fois en branle au son des violons, une dé- 
charge bien dirigée en coucha une douzaine sur le parquet. Le 
chapeau de Martin Blas fut percé d'une balle. 

— Oh ! oh ! fit i\L de Rieux en présentant tout son corps à 
une croisée, ce maréchal est un vrai rabat-joie ! Éteignez les 
lustres ! 

L'instant d'après, une obscurité profonde avait remplacé 
les éclatantes clartés de la foule, et les Loups terrifiés descen- 
daient le grand escalier pêle-mêle. 

Don Martin, à demi étouffé, sortit enfin de sa gêne, jurant 
au-dedans de lui-même qu'il prendrait sa revanche. Dans l'es- 
calier, le joli sabotier lui dit à l'oreille : 

— La petite demoiselle sera cette nuit à la Fosse-aux-Loups. 

— Moi aussi ! répondit l'Espagnol. 
Comme il débouchait sur la place d'Armes, il se sentit ser- 
rer le bras. La comtesse Isaure était auprès de lui, masquée. 

— Monsieur de Saint-Maugon, lui dit-elle je ne vous veux 
point de mal; vous êtes encore le maître de prendre la fuite 
pour cela, je vous donne une heure ! 



VIII 



LA FOSSE-AUX-LOUPS 



La décharge meurtrière faite par les hôtes de M. le maréchal 
de Montesquiou avait été le signal de la retraite ou plutôt 
de la déroute. Les Loups étaient de durs soldats en campa- 
gne; mais ces milliers d'yeux que les maisons ouvraient sur 
eux les épouvantaient à juste titre. Chacune de ces croisées était 
une large meurtrière, par où la foudre pouvait tomber. Les 
Loups étaient mal armés. Le ban et l'arrière ban avaient été 
convoqués pour cette mémorable expédition. La plupart 
n'avaient pour se défendre ou pour attaquer que leurs fourches 
ou des faux emmanchées à revers. Les mousquets étaient rares. 

M. de Montesqiou, dans sa Relation des iroubies de la Bre- 
tagne, affirme qu'avec un régiment on aurait eu raison de 
l'émeute. Toutes les probabilités sont pour cette opinion. 

M. de Montesquiou ajoute que la noblesse bretonne se couvrit 
de honte en cette occurrence. Ici commence l'erreur. La noblesse 
bretonne, une portion d'elle au moins, se regardait comme 
indûment conquise; il y avait encore un patriotisme breton. 

Pour éclaircir l'idée par un fait, que diriez-vous d'une ville 
polonaise qui, de nos jours, jouerait un semblable tour à sa 
garnison russe ou prussienne? Assurément personne ne pronon- 
cerait le mot honte. — Sous Louis XV seulement, la Bretagne 
devint française de cœur. Et M. de Montesquiou, malgré son 
incontestable vaillance, fut un de ceux qui contribuèrent le 
plus à prolonger les haines bretonnes contre la France. 

On ne renouvela point la décharge. La cohue des Loups 
s'engagea en grondant sourdement dans les rues qui condui- 
saient au chemin de la Croix-Rouge. La porte Saint-Georges 



126 VALENTINE DE ROHAN 

était libre. La cohue passa. Elle emmenait des prisonniers ; du 
moins y avait-il deux gentilshommes qui marchaient au 
centre d'un groupe et qui ne semblaient point marcher de leur 
bon gré. C'étaient M. l'intendant et M. le sénéchal. 

— Mes bonnes gens, disait Polduc, est-ce la récompense 
de tout ce que nous avons fait pour vous? 

Achille-Musée ajoutait, la main sur la poche qui contenait 
sa boîte d'or : 

• — Vous nous compromettez à plaisir, mes enfants; doréna- 
vant, nous ne pourrons plus vous être utiles. 

Un grand gaillard qui semblait commander leur escorte 
répondit : 

— Nous faisons selon les ordres de la Louve. 

C'était la première fois que ce nom était prononcé depuis le 
commencement de l'expédition et ce nom ne modéra point la 
frayeur du beau-père et du gendre. 

Au milieu d'un autre groupe, Martin Blas allait à cheval. Il 
avait voulu passer devant le château de la Tour-le-Bât pour voir 
si une surprise était possible ; mais les herses étaient levées, et l'on 
entendait le commandement des officiers dans la cour intérieure. 

Madame de Toulouse était désormais à l'abri de toute 
atteinte. Martin Blas dut le croire; mais à ce moment-là même, 
voici ce qui se passait au château de la Tour-le-Bât : 

La princesse, brisée par l'émotion, venait de renvoyer ses 
femmes. Elle était agenouillée devant son prie-Dieu, cherchant, 
mais en vain, la formule accoutumée de l'oraison. L'effroi, la 
colère, se disputaient son cœur. Elle ne pouvait songer qu'à 
cette femme, la comtesse Isaure qui l'avait si cruellement blessée. 

La chambre de Madame de Toulouse donnait sur une petite 
galerie suspendue qui faisait balcon dans la chapelle de la 
Tour-le-Bât. C'était là que la famille du gouverneur entendait 
ordinairement la messe. Comme la princesse était absorbée 
dans sa douloureuse pensée, elle entendit un bruit du côté de la 
chapelle et leva les yeux en tressaillant, car son corps et son 
esprit étaient également ébranlés. Le craquement d'un meuble 
lui eût donné la chair de poule, exilée qu'elle se sentait dans cet 
affreux pays de bétes fauves et de revenants. 

Mais, si disposée qu'elle fût à l'épouvante, ce qu'elle vit 
trompa et dépassa ses appréhensions. La comtesse Isaure, 
droite, majestueuse et immobile dans sa fière beauté, était 
debout devant la porte de l'oratoire. 



LA COMTESSE ISAURE 127 

Oui l'avait introduite en ce lieu? Par où avait-elle passé? 
Dans son premier mouvement, madame de Toulouse alla 
jusqu'à redouter un assassinat. Au milieu de l'émotion popu- 
laire, elle avait perdu cette nuit sa rivière de diamants, qui 
était d'une haute valeur, et, pour elle, d'un prix inestimable, 
puisque c'était un présent de son bon ami, le petit roi Louis XV, 

La comtesse Isaure tenait cette rivière à la main. Klle la 
déposa sans mot dire sur la table de nuit de madame de Tou- 
louse, puis elle traversa la chambre à pas lents. 

La princesse eût voulu appeler du secours, mais sa voix s'arrêta 
dans sa gorge. La comtesse Isaure prit sa main qu'elle baisa. 

— Venez ! murmura-t-elle. 

La main de madame de Toulouse était plus glacée que le 
marbre. 

Elle obéit, poussée par je ne sais quelle force, étrangère à sa 
volonté. Les somnambules marchent ainsi qu'elle marcha, 

Isaure ouvrit la porte de l'oratoire. Madame de Toulouse 
vit qu'une lueur sombre éclairait la chapelle, chose assurément 
étrange à cette heure de la nuit. Mais elle vit une chose encore 
plus étrange. Ce qui produisait cette lueur, c'étaient deux 
torches de résine qui brûlaient en dedans de la grille de l'autel, 
aux deux côtés du tabernacle. 

Deux hommes, vêtus de peaux de bique, mais démasqués par 
respect pour le lieu saint, tenaient ces torches élevées, de façon 
à projeter leur lueur sur le crucifix d'argent qui couronnait le 
tabernacle. La comtesse Isaure étendit la main vers ce divin 
symbole de rédemption : 

— Par le Dieu vivant, dit-elle, je suis innocente des accusations 
que vous avez portées contre moi cette nuit, madame je le jure ! 

— Vengez-vous donc ! balbutia la princesse, qui tomba sur 
ses genoux. 

Isaure lui baisa la main pour la deuxième fois. 

— Je me suis déjà vengée, murmura-t-elle, puisque vous me 
devez la vie et l'honneur. 

Les torches s'éteignirent. Le lendemain, madame de Toulouse 
voulut croire qu'elle avait fait un rêve, mais la rivière de dia- 
mants était là. 

L'abbé Manet, dans ses savantes et curieuses études sur le 
sous-sol de la haute Bretagne, parle de cavernes druidiques 
situées sur la rive gauche du Couesnon et se ramifiant à l'infini, 



128 VALEKTINE DE ROHAN 

principalement autour de la ville de Fougères. Selon lui, ces 
grottes sont en partie naturelles, en partie creusées par la main 
des hommes. La plupart étaient impraticables dès le temps de 
sa jeunesse, par suite d'éboulements, intérieurs. 

Il affirme pourtant avoir parcouru, au sud de Saint-Aubin- 
du-Cormier, de vastes souterrains qui n'existaient plus lors- 
qu'il voulut les visiter de nouveau en 1820. Le sol friable 
s'était afïaissé de lui-même, c'est l'opinion de l'abbé Manet, 
à la suite du tremblement de terre qui effraya le pays rennais 
l'année de la mort du roi Louis XVIII. 

Ces cavernes, après avoir caché les mystères du druidisme et 
couvert de leurs éternelles ténèbres les sacrifices humains, ser- 
virent de retraite aux Bretons armoricains vaincus par l'inva- 
sion saxonne. Ce fut là que s'abritèrent les femmes et les filles 
des Rhédons subjugués, lorsque le roi Mériadech fut obligé 
de commander cent mille vierges au pays anglais pour donner 
des épouses à ses guerriers. 

Plus tard, les grottes devinrent un repaire de malfaiteurs, si 
bien que François I^^ de Bretagne en ordonna la destruction. 
Dès le commencement des guerres entre la Bretagne et la 
France, les grottes donnèrent asile aux partisans de l'indépen- 
dance. Elles servirent notamment sous la Ligue aux soldats 
vaincus de Guy-Eder, baron de Fontenelle. Ce fut là que 
Rollan Pied-de-Fer passa la revue des Frères-Bretons dans 
les premières années du règne de Louis XIV. 

La Fosse-aux-Loups, située sur le domaine de Rohan-Pol- 
duc, presque au centre de la forêt de Rennes, était la princi- 
pale et la mieux connue de ces grottes. La tradition affirmait 
qu'elle étendait autrefois ses galeries tortueuses et enchevêtrées 
comme un écheveau de fil embrouillé jusque sous la montagne 
où s'élève la ville de Fougères. Un boyau qui conduisait au bas 
de Vitré fut comblé par Rollan lui-même à cause des envahis- 
sements de la Vilaine en hiver, mais des milliers d'autres 
galeries existaient encore, parmi lesquelles on citait la voie pro- 
fondément encaissée qui conduisait sous le grand étang de 
Paintourteau. 

Ici, ce n'estplus l'obscur érudit qui nous prête son témoignage, 
enfoui dans un recueil poudreux, c'est la charmante, l'élégante, 
la brillante marquise de Sévigné, bien fâchée d'être Bretonne, 
et recevant avec dégoût les gros sous de ses tenanciers, — mais 
les recevant, pourtant, et ne leur en faisant point cadeau. 



LA COMTESSE ISAURE 129 

La chère marquise, exilée aux Rochers, raconte à sa fillc, 
à travers mille baisers un peu bavards, qu'il est une cave sous 
un étang, au centre de laquelle existe une grande pierre de 
caillou. En haut de la voûte, toutes les deux minutes, une 
goutte d'eau tombant ainsi depuis le commencement des 
siècles, a creusé dans la pierre de caillou un godet rond, profond 
de deux pouces. L'eau qu'on trouve là est souveraine contre 
les ophtalmies. 

Madame de Grignan, la fille de l'adorable marquise, avait de 
beaux et bons yeux. Elle aimait bien mieux qu'on lui écrivît 
pour lui annoncer l'arrestation de M. le prince ou l'incroyable 
mariage de la grande Mademoiselle. 

Au commencement du dix-huitième siècle où nous sommes, 
la Fosse-aux-Loups s'était de beaucoup restreinte, sinon en 
réalité, du moins dans l'usage qu'on en faisait. Elle était comme 
un de ces gigantesques manoirs de moyen âge, où la famille 
amoindrie n'habite plus qu'une aile, tandis que le surplus 
tombe en ruines. 

Les Loups y faisaient leur place d'armes, mais la Fosse, 
telle qu'elle était, n'aurait pu loger qu'une partie de leur ai-mée. 
D'ailleurs cette armée n'était pas à demeure. Il n'y avait guère 
à la Fosse, en temps ordinaire, qu'un milher de mécontents, 
irrémissiblement compromis. Les autres restaient dans leurs 
loges ou dans leurs fermes, se joignant volontiers aux expéditions, 
mais gardés contre l'espionnage par leurs masques de fourrures. 

La Fosse-aux-Loups moderne, telle qu'elle servait au joli 
sabotier et à sa bande, n'était composée que d'une grande 
galerie, bordée de cavités qu'on appelait des salles. La plupart 
étaient humides et inhabitables. La galerie seule et la grand'- 
chambre présentaient un sol propre à servir de dortoir. Les 
hommes couchaient là sur la paille et pêle-mêle. Les femmes 
avaient leur réduit ailleurs, dans le prolongement delà grand'- 
chambre qui s'étendait sous l'ancien étang du Muys. 

C'était un Rohan qui avait ouvert le premier les cavernes 
aux Bretons révoltés; c'était un Rohan qui avait réglé leur 
association et qui leur avait donné ce nom de Loups. Rohan 
était le chef né des Loups de la forêt de Rennes. 

Soit bizarre imagination, soit ruse pour dérouter les recherches 
de l'autorité française, on avait donné un nom féminin au géné- 
ral de cette sombre armée, qui s'appelait LA LOUVE. 

Le sceptre de la Louve était la propre épée du duc Pierre de 



130 VALENTINE DE ROHAN 

Bretagne, conservée dans la maison de Rohan. L'autorité de 
la Louve était souveraine et sans contrôle. 

Il importe beaucoup de noter ceci : le pouvoir de ce mysté- 
rieux autocrate, quel que fût d'ailleurs son sexe, ne dépendait 
point des caprices du prestige et n'avait point pour base ces 
fantasques croyances qui dominent si tyranniquement les 
populations des campagnes bretonnes. En dehors de toute 
superstition, en dehors de toute influence traditionnelle ou 
légendaire, la puissance de la Louve était d'autant plus soli- 
dement fondée qu'elle prenait son origine dans un fait matériel. 
A l'heure du danger, la Louve tenait dans sa main la vie ou la 
mort de son peuple. Voici comment : 

Les Loups ne connaissaient qu'une entrée à leur place d'armes, 
bien que l'opinion publique en comptât trois pour le moins et 
peut-être davantage. La Louve seule possédait le secret de 
Rohan. La Louve seule pouvait ouvrir les autres issues. Yaumy 
le joli sabotier avait fait tous ses efforts depuis des années 
pour découvrir au moins une des issues, mais ses fouilles étaient 
restées sans résultats. 

Vers l'ouest, du côté de Rennes, la grotte présentait un roc 
terreux qui n'avait aucune solution de continuité. Vers l'est 
se trouvaient les chambres. Au delà des chambres, le terrain 
cédait par places et des galeries s'ouvraient. C'était là qu'on 
avait sondé. On était parvenu à trouver une autre galerie 
transversale, mais bouchée à ses deux extrémités par des amas 
de grosses roches qui semblaient avoir été roulées là par la 
main de l'homme. Au delà était un trou. Yaumy lui-même 
avait pénétré dans le trou. 

A cinquante pas de la galerie, il avait trouvé un cours d'eau 
rapide et profond. 

Du côté du nord, un énorme précipice s'ouvrait. Une pierre 
lancée dans cette cavité rendait un bruit sourd et lointain, 
comme si elle fût tombée dans les entrailles mêmes de terre. 
Entre le moment où elle rendait enfin un son en touchant le 
£OU3-sol, on pouvait compter jusqu'à cent. 

Du côté du sud, enfin, c'était l'entrée connue, la porte par 
où les Loups allaient et venaient : la fameuse porte qu'une 6ms- 
sée de blnsses devait cacher éternellement aux gens de France. 

Par le fait, à moins de trahison, il était presque impossible 
de découvrir cette ouverture. C'était à trois cents pas environ 
de la chaussée désemparée de l'ancien étang de Muys. Un petit 



LA COMTESSE ISAURE 131 

ruisseau, affluent de la Vesvre, formait une miniature de cas- 
cade en tombant du haut d'un roc moussu, arrêté entre deux 
chênes géants et isolés. Au sortir de sa chute, le ruisseau coulait 
en ligne droite pendant une dizaine de pas, puis disparaissait 
dans les mousses. La terre Vavalaii, comme on dit là-bas, pour 
le rendre à un quart de lieu de là, sur la lisière même de la 
forêt où il rejoignait la Vesvre. 

Sous la cascade se trouvait le premier buisson d'un fourré, 
dru comme la toison d'un bélier au mois de la tonte, où se 
montrait çà et là cependant la tête grise du roc nu. Comme il 
n'y avait point de haute futaie en ce lieu, les touffes de ronces 
et de prunelliers mouraient, d'année en année brûlées par le 
soleil. Or, on les voyait par places tantôt brillantes de verdure, 
tantôt sèches. 

Une de ces touffes, à gauche du roc, était postiche et cachait 
la porte de pierre de la caverne. Lors même qu'on eût dérangé 
la brousse par hasard, tout n'aurait pas été dit; il fallait encore 
faire basculer la roche et lever l'ancienne herse du pont-levis 
de Rohan, qu'on avait dressée en dedans. De plus, les assail- 
lants arrivés jusque-là, se seraient trouvés en face d'un trou 
noir, exposés au feu d'ennemi complètement invisibles. 

Yaumy s'était fait fort de trouver une des autres issues, ce 
qui aurait rendu parfaite la sécurité de cette position, mais 
Yaumy n'avait pu tenir sa promesse. 

La Louve l'aurait pu, la Louve ne le voulait sans doute point. 

Du reste, il n'y avait pas à la Fosse-aux-Loups un seul asso- 
cié qui pût se vanter d'avoir vu le visage de la Louve. Josse- 
lin Guitan passait pour être son premier ministre, et cela fit 
naître l'idée que le vieux Rohan, s'il vivait encore, ou, à défaut 
de lui, sa fille, restait dépositaire du grave secret; mais le vieux 
Rohan et sa fille avaient disparu du pays depuis si longtemps ! 

Quant à l'autorité du joli sabotier, elle ressemblait un peu à 
celle que Philippe d'Orléans avait sur le beau pays de France. 
Comme M. le Régent, le joli sabotier s'était insinué maître; il 
avait dit : « tout le monde doit m'obéir, » et on lui obéissait. 
Il avait ses séides comme tout usurpateur, mais le gros de la 
bande ne le suivait qu'en attendant mieux. Rohan ne meurt 
pas, dit le proverbe de Tréguier. On espérait toujours que le 
vieux tronc de Rohan pourrait reverdir quelque jour. 

Une fois passée la herse, on descendait une trentaine de 
marches glissantes, taillées à la bêche dans une terre argileuse, 



132 VALENTINE DE ROHAN 

et l'on se trouvait au seuil d'une première cliambre carrée, 
dont la voûte était soutenue par des piliers de bois vermoulu. 
Un second escalier moins haut conduisait à la cuisine, qui était 
de plain-pied avec le reste de la grotte. 

Cette cuisine était une chambre irrégulière, longue de cent 
pas et large de vingt ou trente. Une cheminée semblable à celles 
des fermes bretonnes était maçonnée à son extrémité orientale. 
Le tuyau du foyer s'enfonçait dans une galerie inexplorée où se 
faisait sans cesse un courant d'air. Jamais la cheminée de la 
cuisine ne fumait. Évidemment la galerie voisine devait commu- 
niquer avec le dehors. 

Mais oîi était l'orifice? Yaumy avait passé des semaines 
entières à explorer les taillis au dessus. La fumée ne sortait 
nulle part. 

Au delà de la cuisine était le grand dortoir, puis les chambres 
parmi lesquelles se distinguait celle où l'on tenait conseil. 
Dans celle-ci, qui, du reste, était située à la suite de la cuisine, 
même phénomène : le foyer dévorait sa fumée. 



]X 



DAME MICHON GUITAN 



Il était trois heures de nuit. Tous les hommes de la Fosse- 
aux-Loups étaient à Rennes ; vous n'y eussiez trouvé que des 
femmes, sauf les sentinelles à leur poste et notre pauvre ami 
Magloire, courrier d'État, prisonnier. 

A la tête des femmes se plaçait naturellement dame Michon 
Guitan, reine de la population féminine de céans. Elle était en 
train de faire bouillir d'immenses marmites, pour restaurer 
les gens de l'expédition, A gauche de la cheminée, de bonnes 
grosses filles, hâlées comme des marins ponantais, faisaient 
chauffer le four où l'on allait fourner. La Fosse-aux-Loups 
n'était pas le paradis des femmes. 

— Quoique ça, disait Michon Guitan, la cuiller de fonte à la 
main, ils vont revenir affamés et battus comme à l'ordinaire. 
Et je ne mens pas, tant qu'il n'y aura pas un chrétien pour 
leur dire : «A hue ! » et «à dia !» ce sera toujours la même chose. 

— Avez-vous vu votre gars, dame Guitan? demanda Nielle, 
une des fournières. 

— Bien ! Bien ! ma filleule, répliqua Michon ; mon gars n'est pas 
un marmot qu'on mène à la lisière, pas vrai? il fait ce qu'il veut. 

— N'y a pas d'aiïront... commença Nielle. 

— Bien ! Bien ! je vous dis, fit dame Michon avec solennité; 
le moins qu'on parle de ces afîaires-là, c'est le mieux ! 

— De quelles affaires? demandèrent aussitôt une douzaine 
de fournières en s'approchant le bonnet de travers et la pipe 
à la bouche. 

Dame Michon, sans ôter la sienne d'entre ses dents, tira de 
sa poche sa vaste corne à peiuner et l'ouvrit à la ronde. Les 



134 VALENTINE DE ROHAN 

fournières se fourrèrent du tabac en poudre plein le nez. Elles 
eussent voulu en prendre par les oreilles, tant l'esprit d'oppo- 
sition au fisc augmentait la passion naturelle de ces demi-sau- 
vages pour le tabac. Toute la politique du lieu était dans le tabac. 

— Vous en verrez, mes cadettes, prononça dame Michon en 
savourant à la fois sa poussière et sa fumée, vous en verrez 
sous peu du nouveau, c'est moi qui vous le dis ! Quand mon 
gars me cause, c'est motus, je n'en dirais une parole pour or ni 
argent, mais ça se prépare ! 

• — Quoi donc, quoi donc, dame Guitan? 

— Ça se mitonne... Ah! ah! ça me fait rire, moi, voyez- 
vous ! Ce bancal de Yaumy retournera à ses sabots { 

— Vous ne l'aimez pas, dame Michon... 

— Qui ça? le sabotier du fond de la Sangle? Je m'en soucie 
comme de ça, mes garçailles. 

Elle secoua les cendres de sa pipe pour la bourrer de nouveau. 
En ce moment, derrière le four, on entendit un bruit léger. 
Les fournières dressèrent l'oreille, mais dame Michon ne s'émut 
point. 

— Amenez-nous ce bêta-là ! commanda-t-clle en élevant la 
voix plus qu'il n'était besoin; c'est honteux de voir un grand 
fainéant se prélasser comme ça, quand de pauvres femmes 
sont à la besogne ! 

Le bêta, c'était Magloire qui se tenait couché par terre dans un 
coin. On alla chercher Magloire, ce qui empêcha d'entendre un 
second bruit qui semblait sortir de la cheminée. La vieille 
Michon eut une quinte de toux retentissante et prolongée. 

Cathos, Nielle, Thurine, Scholastique et d'autres fournières 
étaient autour de Magloire, qui faisait le mort. Jacquette et 
Fancille, m.armitonnes, se joignirent à elles, et toutes d'une 
voix, crièrent : 

— Debout, le gars ! 

Magloire était sourd. Deux fournières et deux marmitonnes 
le prirent par les jambes et par les bras. Magloire se mit aussi- 
tôt à pousser des cris aigus. 

Dame Michon, qui était tout oreilles pour analyser ce bruit 
mystérieux dont le faible écho semblait sortir des parois 
mêmes de la caverne s'écria d'un ton courroucé : 

— Si tu cries comme ça, failli merle, on va te jeter dans le 
trou sans fond ! 

Magloire s'agita convulsivement entre les bras de ses por- 



LA COMTESSE ISAURE 135 

teuses, mais il ne dit plus rien. Dame Michon se reprit à écouter. 
Le bruit avait cessé. 

Cathos et Nielle étaient pour les bras, Jacquette et Fancille 
tenaient les jambes. Elles vinrent déposer Magloire aux pieds 
de dame Michon, qui l'examina un instant d'un air dédaigneux. 

— Ça a l'air d'une méchante quenouille, grommela -t-elle, 
avec de la filasse au bout. 

Cette allusion à la couleur de ses cheveux déplut souverai- 
nement au fiancé de Sidonie. 11 se leva sur son séant et passa 
la main avec coquetterie dans ses mèches jaunes. 

— On est blond, quoi ! dit-il. 

Le chœur des fournières et des marmitonnes se mit à rire en 
criant à tue-tête ! 

— Est-il vilain, ce petit paroissien-là ! Mon Dieu donc, 
est-il vilain 1 

— Ça a ses quatre laides pattes au complet ! reprit dame 
Michon qui l'examinait comme on fait d'un bête curieuse; 
comment qu'on te nomme, miévrot? 

Magloire se recueillit un instant, puis il ditd'un accent plaintif. 

— On m'appelle le jeune orphehn qu'a perdu sa famille, 
et je suis le plus cruel exemple de tous ceux qui se sont vu per- 
sécuter par la rigueur du sort!... 

Ma foi ! il n'en fallait pas tant pour exciter l'intérêt chez 
Nielle, Cathos, Scholastique, Fancille, Thérèse, Thurine et 
Goton. Elles s'essuyaient déjà les yeux, les bonnes filles, avec 
des tabliers qui n'avaient aucun souvenir de la lessive. Magloire 
continuait : 

— Vous pouvez bien vous attendrir de mes malheurs, étant 
la triste victime de tous les hasards, dès l'âge le plus tendre... 

Au lieu de poursuivre cette complainte dont le début avait 
tant de promesses, Magloire rejeta tout à coup sa tête jaune en 
arrière et demeura bouche béante à regarder le trou de l'âtre. 
Un gnome, un être tout à fait fantastique en sortait en ce mo- 
ment, tenant à la main une longue perche au bout de laquelle 
était attaché un paquet de cardes ou têtes de chardons. Cette 
brosse était toute noire de suie, le gnome aussi. 

— Grincette ! s'écrièrent les filles, Grincette la ramoneuse ! 
Grincette sauta d'un bond au milieu du groupe, qui se dissipa 

pour éviter son dangereux contact. C'était une petite fille de 
douze à treize ans, chétive, difforme, malvenue, mais dont les 
yeux brillants comme deux diamants éclairaient un visage 



136 VALENTINE DE ROHAN 

intelligent et malin. Grincette avait pour mission de débou- 
cher périodiquement le tuyau de la cheminée, sans cesse embar- 
rassé par des terres et des gravats qui tombaient on ne savait 
d'où. Dame Michon lui avait accordé sa haute protection. 

Grincette vint se mettre derrière l'escabelle de la bonne 
femme, et pendant que les filles curieuses demandaient la fin 
de l'histoire du jeune orphelin, quelques paroles rapides s'é- 
changèrent à voix basse entre la ramoneuse et dame Guitan. 

— Eh bien ! fit la bonne femme. 

— Elle vient de passer, répliqua Grincette. 

— Seule? 

— Non pas... avec une petite demoiselle, jolie comme les 
amours. 

— J'avais bien cru l'entendre ! murmura dame Michon 
Guitan, qui, cette fois, ôta sa pipe de sa bouche pour se si- 
gner dévotement avec la croix de son rosaire ; nous allons voir 
du nouveau. Que seulement la sainte Vierge nous protège ! 

— Après ! après ! criaient les filles autour de Magloire. 
On peut être nigaud et rusé tout à la fois. Magloire en était 

un exemple. Il voyait bien qu'ici les récits de fredaines vraies 
ou fausses seraient mal accueillis. Ce qu'il fallait toucher 
c'était la corde tendre. Magloire fit mine d'essuyer ses yeux 
qui étaient secs, et poursuivit : 

— Je m'appelle Tircis. Je dois le jour à deux nobles familles 
dont l'une pour mon père et l'autre pour ma mère infortunée, 
morte à la fleur de ses ans dans les sanglots... 

Deux fournières essuyèrent de vraies larmes. 

— Pauvre mère, va ! murmura Scholastique. 

— Voilà donc qu'est bon, continua Magloire; j'ai juré de la 
venger jusqu'à la mort ! 

— C'est bien ça ! s'écria-t-on tout d'une voix. 
Magloire, malgré ses jambes en manches de veste et ses 

cheveux couleur de filasse, passait rapidement au grade de héros 
de roman dans ce rustique auditoire. 

— Quoi donc, reprit-il, toutes les splendeurs des familles 
qui a une belle fortune et des rentes, entourèrent mon berceau. 
Ma nourrice était une bourgeoise, j'avais des langes de bazin 
et mon père un habit de soie brodée avec bas à jour... 

Un soir qu'il passait au bord de la rivière, sans se méfier, 
quatorze hommes le plongèrent dans un sac de cuir, et lui 
firent finir ses jours au fond des eaux... 



LA COMTESSE ISAURE 137 

— Si c'est possible ! gronda le chœur des fournières. 

— Tout ça pour s'emparei de son argent, et vous avez 
devant vous son orphelin, élevé par mon oncle qui prit soin de 
moijjusqu'àquandjepourraisvoltiger de mes propres ailes... Mes 
ennemis avaient juré ma perte pour le jour de mes dix-huit ans... 

Le cercle se resserra autour de Magloire. 

— ]\Ion oncle était malade au lit. poursuivit-il, d'une sueur 
rentrée dont ma tante ne savait plus à quel saint se vouer. 
C'est alors qu'on me tendit l'appât de Sidonie... 

— Qu'est-ce que c'est que Sidonie? demandèrent toutes les 
fournières. 

Magloire leva les yeux au ciel. 

— La beauté de la rose ! dit-il, et la meilleure éducat'on, 
sachant lire, écrire et calculer, dont nous convînmes que j'irais 
la demander pour mon épouse à ses parents le lundi soir... 

Magloire s'arrêta. Il y avait autour de lui un rond de bou- 
ches béantes. Jamais Nielle, jamais Faucille, jamais Félicité 
ni Mathurine n'avaient entendu une si belle histoire. 

— Si c'est possible ! répétait-on : va y avoir qué'qu'chose 
à ce lundi soir-là ! 

Magloire poussa un énorme soupir et continua : 

— Le lundi soir, au bas de l'escalier, les quatorze personnes 
qui ont fait la fin de papa m'attendaient sans chandelle. On 
me chargea aussitôt de chaînes, on me jeta dans une chaise 
de voyage avec un bâillon sur la bouche et on cria au postillon : 
dans la forêt!... 

— C'est vrai que les gars l'ont trouvé dans la forêt ! dit 
Scholastique. 

— Faut le mettre en liberté, ce jeune orphelin-là ! s'écria 
Thurine. 

Et toutes les filles furent de son avis. 

Dame Michon Guitan, depuis le commencement du récit, 
causait avec la petite Grincette, qui faisait la description 
d'une belle dame et d'une jolie demoiselle, rencontrées par 
elle dans la partie du souterrain perdue derrière le four et la 
cheminée. Grincette n'avait point l'air étonné de cette rencontre. 

Les fournières, cependant, et les marmitonnes se mettaient 
en mouvement pour exécuter leur charitable dessein, lorsqu'une 
grande rumeur se fit du côté de l'entrée des grottes. 

— Cachez-moi, mes bonnes chrétiennes ! s'écria Magloire 
épouvanté : voilà mes ennemis ! 



k 



X 



LE JOLI SABOTIER 



Il n'était plus temps de cacher Magloiie. Les Loups se pré- 
cipitèrent en tumulte dans la galerie. Ils étaient ivres de leur 
victoire et parlaient tous à la foi?, racontant leurs hauts faits 
dans la ville conquise. Tout ce tapage fut d'abord favorable 
au pauvre Magloire, qui se tint coi à l'angle du four, attendant 
l'occasion de réveiller le tendre intérêt de ses protectrices. Mais 
il y avait là un Loup de Rennes rue Vasselot, portefaix de son 
état qui reconnut Magloire et l'appela par son nom. 

Quand Thurine, Catiche, Fancille et le reste surent que 
Magloire ne se nommait pas Tircis et qu'il était apprenti bou- 
langer, elles entrèrent dans une terrible colère. Le four, chauffé 
à point, faiUit être appelé à cuire le fiancé de Sidonie. Heureu- 
sement qu'on avait autre chose à faire. Magloire eut grâce de 
la vie. On le condamna seulement à servir le four sous les ordres de 
dame Michon Guitan,dontilfutproclaméresclave à perpétuité. 

La salle du conseil, grande pièce aux parois équarries à la 
bêche, était plus haut voûtée que la galerie. Une douzaine de 
troncs d'arbres, surmontés de madriers bruts posés en solives, 
soutenaient les terres supérieures. Il y avait à l'entour vingt ou 
trente billots encore vêtus de leur écorce : chaises curules du 
sénat des Loups. 

Au fond, en face de l'ouverture qui donnait sur la grande 
galerie, on voyait pendre à plis raides et ternes la vieille tapisse- 
rie de drap d'argent que nous avons déjà vue aux prem'ères 
pages de cette histoire. Elle servait en ce temps-là de sépara- 
tion entre la salle d'armes de Rohan, où Alain Polduc et dame 
Michon Guitan avaient établi leurs quartiers rivaux, et le 



LA COMTESSE ISAURE 139 

maître es aiicr du manoir. Ce fut elle qui s'ouvrit pour montrer 
le comle Guy arrivant à l'appel de ses vassaux en détresse. 

Maintenant elle voilait une soi'te de sanctuaire invisible dont, 
malgré les railleries du joli sabotier et de ses âmes damnées, 
aucun Loup n'approchait qu'avec crainte. Il était défendu de 
soulever la draperie; mais aucun, dans les grottes, savait 
bien ce qu'il y avait derrière. 

Il y avait une niche ou rotonde au centre de laquelle était 
placé ce vieux trône de famille qui ornait autrefois le grand 
salon de Rohan, au temps où Alain Polduc, le paysan parvenu, 
n'avait point encore usurpé le domaine des juveigneurs de 
Bretagne. 

C'était là que, suivant les traditions, la Louve s'était montrée 
aux ancêtres dans les circonstances solennelles ou à l'heure des 
dangers suprêmes. C'était là que la Louve devait apparaître 
encore, si les habitants de la Fosse-aux-Loups étaient destinés à 
jamais la voir. 

Yaumy avait fait ce qu'il avait pu depuis quinze ans pour 
détruire le prestige de ce sanctuaire fermé. Mais il y avait là- 
dedans un grain merveilleux : Yaumy avait perdu sa peine. 
Précisément à cause du mystère qui l'entourait, la Louve 
apparaissait, aux invaginations de ses sauvages sujets, grande 
comme les rêves du mysticisme breton. Ce n'était plus un être 
mortel, c'était la personnification du vieux droit ducal, c'était 
le génie de la nationalité. 

Pendant que le gros de la troupe buvait, fumait et hurlait 
dans la galerie, un grave synode se tenait dans la chambre du 
conseil. Yaumy, l'intendant Feydeau, Alain Polduc et don Mar- 
tin Blas, étaient réunis là dans un recoin obscur et causaient 
à voix basse. 

Avant de se joindre aux membres de ce conciliabule, le joli 
saïîotier avait eu une conférence d'un autre genre. Grincette, 
ce petit diable femelle que nous avons vu sortir de la cheminée, 
lui avait fait son rapport. La bonne dame Michon Guitan se 
croyait bien sûre de cette Grincette qu'elle avait élevée, mais 
Grincette aimait déjà l'eau-de vie, Yaumy lui donnait de l'eau- 
de-vie. 

— Derrière la cheminée de la cuisine ! pensait*le joli sabo- 
tier, en gagnant la chambre du conseil; si je n'étais pas trop 
gros je passerais, moi aussi, parletuyaupourvoir cela. J'ai tou- 
jours eu idée qu'il y avait là une issue, puisque la cheminée tire... 



140 VALENTINE DE ROHAN 

Dans la chambre, l'intendant et le sénéchal étaieut assis 
auprès l'un de l'autre; ils parlaient avec vivacité. Martin Blas 
s'appuyait, sombre et muet, aux parois de la grotte. Yaumy 
s'approcha des deux premiers. 

— Ici, coquin ! fit Martin Blas comme s'il eût appelé un chien. 
Son visage contracté menaçait bien plus encore que sa parole. 

Cependant Yaumy n'obéit point. Alain Polduc lui dit : 

— Les quelques heures qui vont s'écouler jusqu'à l'ouver- 
ture de la séance du parlement valent pour nous toute une vie. 
Ta fortune est faite, si tu peux nous mettre hors d'ici cette nuit. 

Yaumy prit place sur une escabelle et ne répliqua point. 
Martin Blas fit un pas vers lui, la main sur son épée. 

— Tu nous as trompés, misérable ! dit-il, tu nous as afïirmé 
que tu étais le maître ici... 

— Je suis le maître, repartit enfin le joli sabotier, qui passa 
le revers de sa main calleuse sur son front couvert de sueur 
froide; la preuve que je suis le maître, c'est que vous êtes en 
vie tous les trois ! 

— Nous sommes prisonniers, objecta Polduc, donc tu n'es 
pas le maître. 

Yaumy répliqua : 

— Vous êtes prisonniers parce que je l'ai voulu. J'ai besoin 
de vous. 

L'épée de Martin Blas sortit à demi du fourreau. 

— Vous, dit le joli sabotier, qui le regarda en face, c'est 
diiïérent, je n'avais pas besoin de vous. C'est vous qui avez 
voulu venir. Que vous ai-je promis? Que vous trouveriez ici la 
comtesse Isaure et la Cendrillon? Je n'ai pas menti : la Cen- 
drillon et la comtesse Isaure sont ici. 

L'intendant et son gendre échangèrent un rapide regard. 

— Je veux les voir, reprit l'Espagnol, à l'instant ! 

— Moi, je ne le veux pas, riposta froidement le joli sabotier. 
Laissez là votre épée, croyez-moi, et ne vous approchez pas 
trop, car, si vous passiez certaine limite, vous pourriez voir 
que les pauvres balles de nos mousquets sont assez dures pour 
casser une tête de gentilhomme. Il y a en ce moment quatre 
bonnes paires d'yeux qui vous visent, monsieur l'ambassadeur 
du roi d'Espagne, et votre front est au bout de quatre bonnes 
carabines qui jamais n'ont manqué leur coup ! 

Involontairement, Martin Blas jeta un regard autour de lui. 
Yaumy se prit à rire. 



LA COMTESSE ISAURE 141 

— Regardez cela, reprit-il, en montrant la sanglante cica- 
trice que le pommeau de l'épée de Rieux avait laissée sur son 
visage; je n'avais qu'un mot à souffler pour faire sauter le 
crâne de celui qui m'a marqué ainsi... 

Il ajouta avec un mouvement d'orgueil : 

— Je suis le maître... le maître des autres et de moi-même I 
Ses sourcils fauves se froncèrent, et sous leur ombre profonde 

son œil lança un éclair. 

— Vous la verrez, votre comtesse, reprit-il encore d'un ton 
dédaigneux, mais cette fois, aurez-vous le cœur de vous venger? 

— Que t'importe? fit Martin Blas. 

— Non ! poursuivit le joli sabotier comme en se parlant à 
lui-même; ces gens-là sont lâches en face des femmes... et puis, 
elle a une amulette : il ne se vengera pas ! 

Sa tête chevelue disparut entre ses mains, qui pressèrent 
convulsivement son front. Évidemment, cet homme ne se 
ressemblait plus à lui-même. Son cerveau fermentait. Il avait 
une grande idée ou bien la folie le cherchait. Ou bien encore il 
avait caché son jeu depuis quinze ans et personne n'avait deviné 
sa force. 

Quand il se découvrit le visage, il était très pâle et ses yeux 
brûlaient. 

— Je suis lé maître ! répéta-t-il comme pour affermir sa 
propre conviction, mais je ne peux rien contre elle, parce qu'elle 
a un charme. N'a-t-elle pas traversé le feu et l'eau? J'avais 
mis une balle d'argent dans mon mousquet, le jour où je tirai 
sur elle à la Croix de Mi-Forêt. Moi qui tue un lièvre à la course 
à trois cents pas, j'étais à cinquante pas d'elle, et j'ai retrouvé 
ma balle écrasée à la place où elle s'agenouillait devant l'image 
de Notre-Dame... 

— C'est donc bien vrai que vous avez tenté de l'assassiner? 
dit Martin Blas, dont le regard quitta Yaumy pour se reporter 
sur l'intendant et sur le sénéchal. Qui vous avait payé pour cela? 

Polduc se borna à faire un petit mouvement d'épaules, et 
l'intendant murmura : 

— Je suis un homme de quahté. 

- — C'est vous, s'écria tout à coup le joli sabotier dont, les lè- 
vres blêmes se bordèrent d'écume, — c'est vous qui m'avez menti, 
tous les trois gentilshommes que vous êtes ! Je comptais sur 
vous pour tuer cette femme, mais elle vous a fait peur!... Il 
n'y a que moi ! la guerre est entre elle et moi ! Il faut frapper... 



142 VALENTINE DE ROHAN 

je frapperai ! Je veux être le maître ! Si la roche que je vais 
ébranler me tombe sur la tête, tout est dit ! qu'importe la mort? 
Il se tut. Dans la galerie voisine, des éclats de gaieté mon- 
taient avec la chaude vapeur qui se dégageait de la cohue en 
fièvre. 

— Tu es avare, vieux Yaumy, dit le sénéchal, et nous t'avons 
proposé ta fortune. 

Le joli sabotier eut un rire strident 

— Ma fortune ! répéta-t-il. Que m'en aurait-il coûté pour 
piller vos deux châteaux? Je suis plus riche que vous, car tout 
ce que vous avez est à moi, si je le veux. Il n'y a qu'une chose, 
c'est d'être le m.aître. Cela vaut tout le sang d'un homme. Le 
reste n'est rien. 

Il s'arrêta et ferma ses deux gros poings pour menacer le ciel, 

— Tenez ! s'écria-t-il d'une voix étranglée, c'est une malé- 
diction, vous allez voir ! Il n'y a qu'une arme pour la tuer, 
cette femme, c'est son secret. Je l'ai, son secret, mais le jour où 
je vous dirai son nom, la forêt tremblera... et toutes ces bêtes 
fauves qui sont là me déchireront avec leurs dents !... 

Sa parole était courte et brisée. Des saccades convulsives 
tiraient tous les muscles de sa face. 

— Et sa force, reprit-il en se levant tout à coup, savez-vous 
où elle est? J'ai passé mes jours et mes nuits à chercher ces 
issues maudites. Si je pouvais dire : « Je connais, moi aussi, le 
mystère de ces portes, » rien ne me résisterait. Son prestige est 
là. Eh bien ! Je vais le lui arracher son prestige !... Ce qu'elle 
sait, je vais le savoir ! 

Il s'arrêta debout au milieu de ses trois compagnons. 

— Vous voulez être libres, n'est-ce pas? leur demanda-t-il 
brusquement. 

Il n'y eut à répondre que l'intendant et le sénéchal. Ils vou- 
laient en effet sortir des grottes à tout prix. Martin Blas avait 
d'autres vues. 

Yaumy saisit le bras du sénéchal et l'entraîna à l'autre bout 
de la chambre. Ils causèrent un instant très bas et avec une 
grande vivacité. 

Martin Blas s'était assis et songeait. L'intendant suivait d'un 
œil inquiet la conversation de son gendre avec le sabotier. 
Cette nuit terrible avait complètement lavé le savant badigeon 
de son visage. Le blanc, le rose, le bleu, tout avait disparu. Le 
malheureux Achille-Musée était à l'état de nature, avec ses 



LA COMTESSE ISAURE 143 

rides profondes, marbrant des joues de parchemin, et ses rares 
cheveux gris qui, révoltés, sortaient des bords de sa perruque. 
Son petit miroir de poche avait remplacé pour lui la fontaine 
de Narcisse, et s'il souhaitait passionnément d'être libre, c'était 
pour restaurer ses peintures. 

Il vit que son gendre et le chef des Loups s'entendaient à 
merveille. Polduc se frottait les mains et tapait, ma foi, sur 
l'épaule du joli sabotier d'un air tout amical. Ce fut au point 
qu'Achille-Musée prit le courage de quitter sa place et de s'appro- 
cher d'eux. Quand il fut à la portée, voici ce qu'il entendit : 

— Si vous n'avez pas froid aux yeux, disait Yaumy, dans 
une heure tout peut êtpe fait. Je vous donnerai un guide pour 
retrouver l'entrée de la grotte. Les soldats de Conti nous ont 
suivis jusqu'au gué La- Vache; ils doivent être campés dans la 
clairière. Un temps de galop les mettra sous l'étang de Muys 
où ils trouveront, Dieu merci ! leur charge de rochers. Que 
chaque homme apporte seulement une pierre, et l'entrée de 
la Fosse sera bientôt bouchée. 

— Ce n'est pas un piège que tu nous tends là? mon gars, fit 
le sénéchal, qui commençait à réfléchir. 

Achille-Musée était maintenant tout oreilles. 

— Non, répondit le joli sabotier, ce n'est pas un piège. 
Vous avez vos affaires, j'ai les miennes, voilà tout. 

— Mais comment te sauveras-tu, si l'entrée est bouchée? 

— Si je ne sais pas tout, je sais beaucoup, répliqua Yaumy 
avec une certaine répugnance, et comme s'il n'eût cédé qu'au 
besoin de fournir des garanties à son interlocuteur; je sais où 
trouver la comtesse Isaure en ce moment. Je sais en outre 
qu'elle a auprès d'elle une jeune fille qu'elle voudra sauver à 
tout prix. Quand on lui aura dit : « La porte de la Fosse est 
bouchée, » la comtesse Isaure trouvera bien une issue... 

- — Ah ! firent en même temps le beau-père et le gendre. 
Et Polduc ajouta : 

— Comment peut-elle savoir ce que tu ne sais pas? 

— Et moi, je serai derrière elle sans qu'elle s'en doute, acheva 
au lieu de répondre le joli sabotier qui suivait son idée, et pour 
le coup j'aurai le grand secret... Je serai le maître ! 

— Mais alors, commença le sénéchal, la comtesse Isaure est 
donc?... 

Il n'acheva pas, parce que la main du sabotier se posa rude- 
ment sur sa bouche. 

X 



144 VALENTINE DE ROHAN 

— Ce mot-là éveillerait ici un terrible écho ! murmura- t-il. 
Silence ! 

— La laisseras-tu sortir? demanda encore Polduc. 

— Si la lame de mon couteau n'est pas de beurre, non ! 
répliqua Yaumy avec une singulière énergie. 

— En ferais-tu le serment? 

— Oui. 

• — Sur ton salut éternel? 

— Sur mon salut éternel ! 

• — Tope ! fit Polduc, qui lui tendit la main. 

— Tope ! ajouta Achille-Musée, à qui on ne demandait rien. 

— Attendez- moi donc ici cinq minutes, reprit le joli sabotier; 
je vais me débarrasser de l'Espagnol, d'abord. 

Il alla droit à Martin Blas et lui dit : 

• — Me voici prêt à vous conduire auprès de la comtesse 
Isaure. 

Martin Blas se leva sans répondre et ils sortirent tous les 
deux. 



XI 



MERE ET FILLE 



C'était une sorte de petite cellule maçonnée, dont les murs 
étaient recouverts d'une tapisserie de serge. Elle avait une 
seule porte qui s'ouvrait sur un couloir étroit et noir, d'où 
venait un grand courant d'air, imprégné de fumée et qui agi- 
tait vivement la flamme de la lampe. Dans la cellule, il y avait 
une couchette et quelques escabelles, sur l'une desquelles un 
costume de paysanne en bure brunâtre était plié. Au chevet 
du Ut était un livre d'heures, et un rosaire pendait à la ruelle. 

On entendait là une étrange confusion de bruits et de voix : 
les mêmes bruits et les mêmes voix qu'on entendait dans la 
caverne elle-même. 

Les sons du biniou et de la bombarde qui animaient les 
danseurs dans la galerie arrivaient parfaitement distincts, 
ainsi que le grave bavardage de dame Michon Guitan, qui 
perfectionnait l'éducation souterraine du malheureux Magloire, 
en quahté de chaufournier. Quand une clameur soudaine se fai- 
sait dans la galerie où festoyaient les Loups, les parois de la cellule 
tremblaient. Le couloir, situé au-devant de la porte était froid, 
mais non pas humide. Il y régnait un vent violent qui empor- 
tait avec lui ces acres odeurs de fumée dont nous avons parlé. 

Le raisonnement bâti par le joli sabotier au sujet de ce dé- 
placement d'air qui favorisait le tirage de la cheminée de la 
cuisine n'était pas d'une rigoureuse exactitude. Dans les grottes 
d'une vaste étendue, la seule différence des niveaux, et par consé- 
quent des températures, peut déterminer des courants continus. 

Il y avait deux femmes dans cette cellule : la comtesse 
Isaure et Céleste. Toutes deux gardaient encore leurs costumes 
de bal. La comtesse Isaure était assise sur le pied du lit; 
Céleste s'agenouillait près d'elle. 



146 VALENTINE DE ROHAN 

La comtesse Isaure, penchée en avant, tenait la tête de 
Céleste pressée contre son cœur. Les belles boucles blondes et 
brunes de leurs cheveux se mêlaient. Un peintre eût cherché 
longtemps avant de grouper plus gracieusement deux plus 
ravissantes créatures. 

Elles souriaient toutes deux des sourires pareils; elles pleu- 
raient les mêmes larmes. 

■ — Ma mère, ma mère, ma mère ! disait Céleste, mettant 
ses délices à répéter ce mot, est-il possible que Dieu m'envoie 
tant de bonheur ! 

— Ma fille! répondait Isaure, ma fille chérie! j'ai espéré 
quinze ans cette heure qui paie toutes mes souffrances ! 

Et c'étaient des baisers sans fin. Isaure reprenait : 

— Laisse-moi te dire, Marie... car tu t'appelles Marie, et ton 
enfance fut vouée à la bonne Vierge mère de Dieu. Laisse-moi 
te demander pardon de t'avoir laissée si longtemps seule, si 
longtemps malheureuse et abandonnée. Nous étions proscrits. 
Je veux que tii saches tout cela... 

■ — Mais vous êtes bien trop belle et trop jeune, interrompit 
Céleste, pour être ma mère ! 

Elle se reculait, riant et pleurant. 

— Belle ! reprenait-elle, belle comme les saintes du ciel 1 
Ma mère, ô ma mère !... ma chère mère ! 

Et des baisers encore. Elles ne se lassaient point, insatiables 
toutes deux de ce divin bonheur si longtemps attendu. 
Puis madame Isaure prenait un ton bien grave. 

— Chère folle, disait la maman sévère, ne m'écouteras-tu point? 

— Si vous parlez de vous, rien que de vous, ma mère, oh 1 
oui, je vous écouterai ! 

• — De moi et de toi, Marie. Toi, n'est-ce pas encore moi ! Te 
souviens-tu du récit que te fit la Meunière dans les pauvres 
ruines du moulin? Ce jour-là, ton destin se décidait; te jour- 
là, les efforts de ta mère ramenaient en Bretagne l'homme qui 
devait y faire naître la concorde et la paix ; le comte de Tou- 
louse... Tu souris parce que sa bienvenue a été payée par une 
bataille. Te voilà encore bien jeune, petite fille, pour que je 
t'explique le jeu mystérieux des factions. A cette bataille, tout 
le monde a gagné, Marie, et toi plus que les autres. Ce sera la 
dernière, si Dieu nous est en aide. Voici deux jours seulement 
qu'on t'a dit ta bonne aventure, et demain, tu seras la femme 
d'un grand seigneur... 



LA COMTESSE ISAURE 147 

— Demain ! répéta Céleste. 

J^uïs elle ajouta rougissant et souriant à la fois : 

— Raoul n'est encore que capitaine ! 

— Qu'était-il hier? demanda la comtesse Isaure, ne crois-tu 
pas aux prédictions de la Meunière? 

Céleste dévorait ses mains de baisers. 

— C'était vous, ma mère, c'était vous ! dit-elle, je vous ai 
bien reconnue. 

— C'était moi. Et que d'années avant d'arriver à cette pre- 
mière joie !... Mais je ne sais par où commencer mon histoire, 
Marie, ma fille bien-aimée. Nous n'avons que quelques minutes, 
et j'ai tant de choses à te dire ! Heureusement que la Sorcière a 
bien avancé ma besogne l'autre jour... Je veux t'expliquer 
d'abord pourquoi tu as été confiée aux mains des ennemis de ta 
race. Ce fu^ à une époque où le terrain manquait sous mes pas : 
mon père était prisonnier; Josselin Guitan, l'unique serviteur 
qui me restât fidèle, s'en allait mourant d'une blessure qu'il 
avait reçue en me servant. J'étais seule, et il me fallait partir 
pour Paris. Une voix me disait que là était le salut. 

Je savais que le traître Alain Polduc et son beau-père l'in- 
tendant Feydeau cherchaient partout ma fille et le fils de mon 
frère, et je savais dans quel but ils les cherchaient. Dieu m'ins- 
pira. Ce fut pendant ma prière à Notre-Dame-de-Mi-Forêt que 
l'idée me vint de te placer, pauvre enfant, au centre même 
du camp ennemi. Comment Polduc et Feydeau eussent-ils pu 
soupçonner tant d'audace? Je pensais d'ailleurs ne m'éloi- 
gner de toi que pour quelques semaines. J'emportais avec moi 
une clé qui devait m'ouvrir toutes les portes à Paris. 

Mais les conseils politiques ne décident rien en un jour. J'ai 
travaillé dix ans. 

Qu'importe, Marie, puisque te voilà dans mes bras, que je 
baise ton front si doux et que je vois ton pur sourire?... 

Céleste attira contre son cœur les deux mains de la comtesse 
Isaure, qui sourit et dit : 

— N'allons-nous point reparler de Raoul? 
Et sans attendre la réponse, elle ajouta. 

— Je l'aime aussi et depuis longtemps, je l'aime presque 
autant que toi. Dieu est bon et la Providence se montre en 
tout" ceci. J'avais dit : celui qui aimera ma fille aura du bon- 
heur. Tout obstacle s'aplanira devant ses pas. Si bas que le 
sort l'ait mis, il montera, soutenu par une invisible main il 



148 VALENTINE DE ROHAN 

montera jusqu'au trône ducal où s'asseyaient mes pères. 
J'avais dit cela dans mon orgueil. Mais Dieu, qui punit tous 
les orgueils, voit d'un œil clément l'orgueil des mères, parce que 
c'est de l'amour. Le bonheur de Raoul a été de t'aimer. Notre 
bonheur, à nous, c'est que Raoul t'ait aimée, car Raoul est le 
fils de mon frère César, et, en servant mes tendresses mater- 
nelles, j'accomplissais du même coup un devoir... 

— Raoul! mon cousin! s'écria Céleste; et quel est donc 
notre nom, ma mère? 

— Tu ne l'as pas deviné, Ma rie? Bien souvent, cependant, tu en- 
tendis raconter ta propre histoire, mais c'étaient là pour toi, pau- 
vre enfant, des contes de veillées et des légendes . Si tu as versépai- 
fois des larmes en écoutant le récit du « dernier jour de Rohan, » 
comme ils disent encore dans la forêt, c'est que tu as bon cœur... 

— Oh! j'ai bien pleuré! dit Céleste. 

— Tu ne te doutais point, poursuivit Isaure, que l'enfant 
endormi dans les bras de Valentine chassée etmaudite, c'était toi. 

— Moi! fit Céleste toute pâle; je le craignais, ma mère... 
mais je tâchais de n'y point croire. J'ai été trop longtemps 
une pauvre fille : ce grand nom de Rohan me fait peur ! 

Isaure la pressa frissonnante contre son sein. 

— S'il plaît à Dieu, dit-elle, ce grand nom de Rohan te sera 
léger à porter. J'ai travaillé à cela pendant une vie tout entière. 

Enachevantces mots, elle cessa soudain de soutenir Céleste, qui 
glissa sur ses genoux. Sa physionomie avait changé d'expression. 
Elle écoutait, l'œil fixe et la tête penchée. Elle se leva sans bruit. 

• — Attends ! dit-elle. 

D'un pa? léger elle s'engagea dans le corridor. Le corridor, 
dans son prolongement septentrional, aboutissait à une im- 
passe. C'était la fin des grottes de ce côté. Isaure colla son 
oreille à la paroi de terre. 

— Ils sont là ! murmura-t-elle. 

Elle venait d'entendre la voix de Martin Blas, invisible, mais 
tout proche et séparé d'elle seulement par une mince cloison de 
terre, prononcer distinctement ces mots que le lecteur recon- 
naîtra : 

• — « Tu nous as trompés, misérable ! » 

Puis vint la réponse de Yaumy : 

— « Je suis le maître : la preuve que je suis le maître, c'est 
que vous êtes en vie tous les trois ! » 

La comtesse Isaure était là, au revers de la chambre du con- 



LA COMTESSE ISAURE 149 

seil, où commençait l'entrevue à laquelle nous avons assisté. 
Elle écouta pendant quelques instants, puis elle continua 
de marcher dans l'obscurité la plus profonde, et sa main, qui 
tâtonnait, trouva une petite porte de bois. Elle frappa trois 
coups doucement, et demanda tout bas : 

— Es-tu là? 

La voix de Josselin Guitan lui répondit : 

— Je suis là. 

— Peux-tu les entendre ! 

— Je ne perds pas une parole. 

Isaure, pensive, mais calme, revint à la celulle, où Céleste 
l'attendait toute tremblante. 

— Nous aurons plus de temps que je ne le pensais, dit-elle, 
ne t'efïraie pas, fillette, les terreurs de cette nuit ne sont pas 
finies, mais tu as ta mère près de toi. 

— Ne me quitte plus 1 murmura Céleste en la tutoyant pour 
la première fois. 

Cela lui valut une caresse. 

— Où en étais-je? reprit madame Isaure; je ne peux pas 
tout te dire, parce que tu ne comprendrais pas. Tu n'as jamais 
entendu parler de madame de Saint-Elme, n'est-ce pas? 

— Jamais, répondit la jeune fille. 

— C'est le nom d'une femme isolée et faible, à qui Dieu 
donna le pouvoir d'empêcher la guerre entre deux peuples. 
C'est le nom d'une femme qui, sans appui ni secours, sut ac- 
quérir assez de pouvoir sur le Régent, Philippe d'Orléans, pour 
lui arracher cette promesse que pas une goutte de sang ne se- 
rait versé en Bretagne par suite de la conspiration de Cella- 
mare. Quatre têtes tombèrent pourtant sous le château de 
Nantes. La femme dont je te parle n'en doit donc point compte 
à Dieu, car ce fut un quadruple assassinat. 

Le front d' Isaure était penché sur sa poitrine. 

— Pourquoi ne me parlez-vous plus de vous, ma mère? 
demanda Céleste. 

— Je te parle de moi, enfant, répondit la comtesse Isaure en 
se redressant, fière et grave, je te parle des jours les plus labo- 
rieux de ma vie. C'étaient quatre nobles têtes : Talhoët, le compa- 
gnon de mon enfance; Malestroit de Pontcallec, le vrai gentil- 
homme ; du Couëdic, qui mourut en baisant les pieds du crucifix. 
Longtemps je n'ai pu fermer les yeux sans voir leurs fronts de 
martyrs... car c'était nioi qui avait découvert au régent de France 



150 VALENTINE DE ROHAN 

les intelligences de l'Espagne avec les gentilshommes Bretons. 

— Vous, ma mère ! 

— Pour toi, ma fille. Je ne m'en repens pas. Ces quatre têtes 
tombées ont épargné des milliers d'existences... Mais Dieu 
veuille, enfant,que tu n'approches jamais du trône, même pour, 
bien faire. Il y a là des fatalités. Les souvenirs qu'on en garde 
ressemblent trop souvent à des remords. 

Elle se tut. Céleste n'osait plus l'interroger. 

— Sur mon salut, reprit Isaure, sur toi, Marie, qui m'es 
chère presque autant que ma part de bonheur éternel, je jure 
que j'ai agi suivant ma conscience ! En ce temps, ma fille, j'au- 
rais pu être grande, mais je ne voulais être que mère. Déjà une 
fois ton berceau bien-aimé s'était mis entre la gloire et moi. 
Déjà une fois j'avais montré ton sommeil souriant au fils de 
Louis XIV en lui disant : « Vous voyez bien que je ne peux pas 
être votre femme. » Au régent de France, qui me jugeait ambi- 
tieuse je pus répondre encore : tout ce que je fais est pour ma 
fille !... Ma fille ! voilà la chère étoile qui m'a guidée. Quand 
j'étais lasse et découragée, je me mettais à genoux, je parlais 
de toi à la Vierge et à Dieu. Tu me consolais de tout, Marie, ma 
bien-aimée, et, quand après mes nuits de veille, je retrouvais 
dans quelque triste retraite mon malheureux, mon noble père 
privé de raison, ton nom me sauvait du désespoir. Ma fille ! 
Ma fille! je n'avais que cela, moi, et c'était assez. Comment 
veux-tu que je te dise à quel point je t'aime, Marie, toi qui 
as été mon talisman, mon espoir et ma vertu? Te voilà qui 
pleures, enfant... N'est-ce pas que tu m'aimes bien, toi aussi? 

Céleste n'avait plus de paroles, mais quelles paroles eussent 
pu remplacer l'éloquence de ses yeux inondés de larmes. 

— J'ai bien travaillé, murmura Isaure, faible en ce moment 
commel'enfantquiétaità ses pieds; j'ai biensouffert! Mais qu'est- 
ce que cela, mon Dieu ! pour l'heure délicieuse que votre bonté me 
donne? Marie ! te voilà bien à moi ! Nous ne nous séparerons plus. 

— Est-ce vrai cela, ma mère? s'écria Céleste, qui eut un 
sourire radieux au travers de ses pleurs. 

Isaure lissait de sa main ses beaux cheveux dénoués et 
l'admirait en silence. 

— Que je te dise ! reprit-elle avec ce ton naïf et heureux des 
mères penchées sur le berceau chéri qui contient tout leur 
cœur : que je te dise tout ce que j'ai fait pour toi, Marie... ou 
pour moi plutôt, mon bien-aimé trésor ! Oh ! il fallait com- 



LA COMTESSE ISAURE 151 

ballrc, va ! tout était contre nous. A Paris, j 'étais donc la baronne 
de Saint-Elme, poursuivie par mille haines et soutenue seu- 
lement par le capricieux engouement du Régent. A Rennes, 
j'étais la comtesse Isaure, parce qu'il me fallait savoir le fojrt 
et le faible de ces myriades d'intrigues qui se croisent autour du 
parlement, parce qu'il me fallait de l'or et des partisans, parce 
que, enfin, en travaillant pour toi, je voulais bien sauver notre 
pauvre et vaillante Bretagne entraînée à sa perte. Dans la 
forêt, j'étais Valentine de Rohan, ou plutôt je portais un autre 
nom mystérieux et terrible qui me faisait la reine des sauvages 
habitants de ces cavernes : il me fallait des soldats, ce nom me 
donnait une armée. Sur l'ancien domaine de mes pères, enfin, 
j 'étais la Sorcière, afin de tracer autour de la retraite où je cachais 
mon père proscrit un cercle mystérieux et infranchissable. 
Céleste était comme éperdue. 

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! fit-elle. Et tu as pu faire tout cela 
sans mourir à la peine, ma mère, ma pauvre mère ! 

Puis, emportée par l'élan de son admiration : 

— Ma noble mère ! ajouta-t-elle. 

• — Je te dis que je pensais à toi ! fit doucement Isaure. 

— Et moi qui ne savais pas ! s'écria la jeune fille; et moi qui 
pleurais ma misère ! 

— Oh! reprit la comtesse, j'aurais donné de mon sang, 
Marie, pour chacune de tes larmes ! je savais, jour par jour, 
ce que tu faisais et ce que tu souffrais. Moi aussi, j'ai accusé 
Dieu dont la main, à mon gré, n'allait pas assez vite. Le temps 
passait. Une crainte grandissait en moi. Alain Polduc pouvait 
découvrir ta naissance... 

— Mais pourquoi tant de travaux, ma mère? ne put s'empê- 
cher de dire Céleste ; pourquoi ne pas me prendre avec vous dès 
le commencement? Nous aurions fui dans quelque retraite 
ignorée, nous aurions caché notre bonheur... 

Elle s'interrompit, confuse et presque effrayée. Elle ne recon- 
naissait plus le regard de sa mère. 

Celle-ci lui mit la main sur le front. 

Sa physionomie, qui était devenue sévère, s'éclaira tout à 
coup. Elle eut un grave et doux sourire. 

— Marie, prononça-t-elle lentement, nous ne pouvons pas fuir, 
nous ne pouvons pas être heureux ailleurs que dans la maison des 
ancêtres. Tu comprendras cela quelque jour : nous sommes les 
Rohan, ma fille... non pas ceux de Paris : les Rohan de Bretagne I 



XII 



LES OTAGES 



Là-bas, ce vieux grand nom de Rohan sonnait comme le cor, 
éclatait comme le tonnerre. Le joli visage de Céleste prit une 
expression de fierté. 

— Je le comprends déjà, ma mère, répondit-elle : nous som- 
mes les Rohan. Je vous demande grâce pour ce que je viens de 
dire. 

Le sang des chevaliers s'éveillait-il déjà dans ses veines? 

— Chère ! chère enfant ! murmura la comtesse Isaure, le 
ciel clément se venge de nos murmures en nous couvrant de 
bienfaits. Tu vas naître à ta vie nouvelle. Depuis une minute, 
c'est le cœur de tes pères qui bat dans ta poitrine... vois et 
admire ! L'heuie de notre victoire a sonné au moment même 
où Polduc allait te perdre. Cette nuit, tu devais être enlevée... 

— Cette nuit ! répéta Céleste, qui eut un frisson. 

— Cette nuit qui précède le grand jour, tout nous arrive à la 
fois. Toulouse est gouverneur, Toulouse qui me doit deux fois 
la vie. La princesse, pauvre femme abusée, a essayé contre 
moi un outrage public qui tourne à ma gloire. Nos ennemis 
sont ici, sous cette voûte, en mon pouvoir. Ils avaient fixé à 
demain le dénouement de leur œuvre inique; demain, nous 
serons fortes et assurées de vaincre... Que nous manque-t-il, 
en effet? Les preuves de la double naissance, le témoignage 
établissant que Raoul est le fils de César comme tu es, toi, la 
fille de Valentine. Eh bien ! hier, entends cela, Marie, hier, le 
comte Guy de Rohan, mon père, à qui Dieu avait pris la rai- 
son depuis bientôt quinze années, hier, le comte Guy a reconnu 
sa fille. Un travail s'est fait en lui. Les ténèbres qui voilaient son 
esprit se sont déchirées, il a dit en me baisant le front : Valen- 



LA COMTESSE ISAURE 153 

tine, tu me conduiras à la tombe de mon fils César, Valentine, 
je te bénis, pardonne-moi ! 

— Ainsi, s'écria-t-elle en un grand élan de triomphe, Rohan 
parlera ! Rohan l'a promis ! Et quand Rohan viendra dire : 
« Celui-ci est le fils du fils que j'ai maudit; celle-là est la fille de 
la fille que j'ai chassée !» qui osera douter de la parole de Rohan? 

Il y eut un silence. Isaure se recueillait en elle-même, et 
Céleste, perdue, éblouie, cherchait à voir clair dans la confu- 
sion de ses pensées. 

— Mais, demanda-t-elle pourtant tout à coup, mon père à 
moi? Vous ne m'avez pas encore parlé de mon père? 

Un nuage vint assombrir le beau visage d' Isaure. 

— La première personne que tu verras cette nuit, Marie, 
répliqua-t-elle d'une voix changée, ce sera ton père ! 

Céleste baissa les yeux sous son regard. Elle sentait vague- 
ment la menace cachée sous ces paroles dont le sens littéral 
était une promesse. 

— Quoi qu'il arrive, acheva la comtesse Isaure d'un ton de 
grave autorité, souviens-toi que tu lui dois respect et amour ! 



C'était à ce moment-là même, que Yaumy quittait la cham- 
bre du conseil avec ce don Martin Blas à qui il avait promis 
de lui livrer Isaure. Il l'introduisit dans une cavité qui avait dû 
former boyau latéralement à la chambre du conseil et à la 
grande galeiie, mais qui se terminait par un monceau de roches, 
jetées là au hasard. Il appuya son épaule contre la paroi de la 
grotte, qui céda sous son effort. 

Martin Blas ayant grimpé à son tour, vit un second couloir, 
plongé dans une obscurité profonde, mais sur lequel donnait la 
porte d'une chambre éclairée. Yaumy le fit passer devant et lui 
dit: 

— Elles sont là. 

Martin Blas se trouva seul dans le couloir. Yaumy avait 
disparu. 

Martin Blas ayant fait quelques pas, deux voix de femmes 
arrivèrent jusqu'à lui. Son cœur battait violemment. C'était de 
colère et de haine, car il n'y avait en lui à cette heure que des 
pensées de vengeance. 

Mais cette haine et cette colère, chacun l'a deviné, c'était 
encore de la tendresse. L'amour ne meurt pas. 



154 VALENTINE DE ROHAN 

En arrivant en face de la porte, il vit le groupe foimé par la 
mère et la fille, groupe charmant, car ces deux têtes avaient 
comme une auréole de douces larmes et de sourires. 

Il appuya ses deux mains contre sa poitrine haletante. 
C'était sa femme et c'était sa fille. La femme qu'il avait tant 
aimée, vers qui s'élançait toute son âme. 

Que de bonheur réuni là, sous sa main ! Quel précieux trésor 
auquel il lui était interdit de toucher ! Elles étaient belles. La 
lumière de la lampe jouait à leurs fronts qui se touchaient. 
Martin Blas fut olDligé de demander un appui à la paroi de la 
galerie. Ses jambes pliaient sous le poids de son corps. 

Cette chère jeune fille, c'était l'ange blond qu'il baisait au- 
trefois dans le mystérieux berceau, au-dessus duquel veillait 
Valentine attentive et souriante. Les jours lointains renaissaient. 
Il souffrait. Il eût voulu mourir. Que fallait-il, cependant, pour 
changer cette angoisse en bonheur? 

Le bruit que fit Martin Blas en touchant la paroi du corri- 
dor souterrain éveilla l'attention de madame Isaure, qui était 
sur ses gardes. Elle se leva aussitôt et dit : 

— Entrez, monsieur de Saint-Maugon; je vous attends. 

Celui que nous appelions Martin Blas, Morvan de Saint- 
Maugon qui hésitait peut-être, vit un défi dans ces paroles; 
il se redressa de sa hauteur. 

— Marie, ajoutait cependant la comtesse Isaure, levez- 
vous, et saluez votre père. 

Saint-Maugon entra, la pâleur au front et les sourcils froncés, 
Céleste jeta sur lui un regard timide. Elle le reconnut pour 
l'homme qui avait insulté sa mère dans le salon du présidial. 

— Lui ! s'écria-t-elle, lui, mon père !... 

Elle couvrit son visage de ses mains. Saint-Maugon eut un 
sourire amer 

— Vous m'avez calomnié près d'elle, dit-il, je m'y attendais. 
Moi, je ne vous calomnierai pas, madame, il me suffira de la 
vérité pour vous accabler. A mon tour de parler ! Je veux que 
ma fille soit juge entre sa mère et son père ! 



Yaumy était revenu dans la salle du conseil auprès de l'in- 
tendant et du sénéchal. Pour gagner l'entrée de la Fosse-aux- 
Loups, il fallait traverser la grande galerie où les paysans de 
la forêt célébraient leur victoire. Le joli sabotie»^ n'avait plua 



LA COMTESSE ISAURE 155 

cel air fanfaron et goguenard que nous lui connaissons. Sa 
tête pendait sur sa poitrine, et l'ardent éclat de ses yeux disait 
seul quelle énergie restait en lui. 

— Est-ce que tu as peur? lui demanda Polduc. 

— Non, répliqua le joli sabotier froidement; je joue ma vie 
sur une carte, et je tâte la carte, voilà tout, avant de jouer. 
Si j'étais bien sûr que vous ferez comme vous avez dit... 

— Nous le ferons, interrompit Polduc. Toi, souviens-toi 
seulement de ta promesse ! 

— En route, commanda le joli sabotier, et tâchez de vous 
conduire comme des hommes le long du chemin ! 

Il entra le premier dans la galerie, où sa présence fut saluée 
par une acclamation. Ce n'était pas un homme ordinaire que ce 
Yaumy. Les Loups avaient grande confiance en son intelli- 
gence et en sa résolution. Il avait là de nombreux et chauds 
partisans. 

— Le joli sabotier! s'écria-t-on; un coup à sa santé, les 
gars et les filles ! 

La danse s'arrêta; on fit circuler les cruches d'eau-de-vie. 
L'intendant et le sénéchal étaient l'objet d'attentions qui ne les 
rassuraient point trop. Polduc faisait bonne contenance; mais 
Achille-Musée commençait à trouver le trajet long. Ils n'étaient 
encore qu'aux premiers pas. 

— A ta santé, cousin Yaumy ! cria Josille, qui ne tenait plus 
guère sur ses jambes. 

Le voyageur Juiot demanda : 

— Qu'est-ce que tu veux donc faire de ces deux museaux-là, 
cousin Yaumy? 

— Tais ton bec, répliqua le joli sabotier, ou gare dessous ! 

— Ne les irritez pas ! murmura Polduc à son oreille. 

— Je sais comment les prendre, répondit Yaumy; le danger 
n'est pas pour à présent... Buvez, dansez, mes enfants, reprit- 
il tout haut; moi, je travaille pour vous. 

• — Et que fais- tu pour nous, comme ça, les mains dans les 
poches, cousin Yaumy? demanda-t-on de toutes parts. 

— M'est avis, ajouta le vieux métayer Jouachin, que ces 
deux-là, qui sont avec toi,, ne travaillent pas souvent pour le 
pauvre monde. 

Puis d'autres : 

— Garde-les. bien toujours, Yaumy !... S'ils donnaient, pour 
se racheter, le quart de l'argent qu'ils ont volé, y en aurait gros I 



156 VALENTINE DE ROHAN 

Un gars qu'on avait tiré cette nuit de la prison de la Petite- 
Motte, où il était au cachot pour avoir assommé un receveur de 
tailles, vint allumer sa pipe à celle du joli sabotier. 

— Vous ne dansez pas un rigodon avec nous, monsieur l'in- 
tendant? demanda-t-il. 

— Mon brave, balbutia Achille-Musée, ce serait avec plai- 
sir, mais, à mon âge, on ne danse plus. 

Il fallait qu'il soit bien bas pour parler de son âge. 1 

— Fais sauter M. le sénéchal, Javotte ! 1 

— Fanchon, fais sauter M. l'intendant ! 'j 
Malgré ces cris qui allait se croisant de toutes parts, entre- 
mêlés de longs éclats de rire, nul n'apportait obstacle à la 
marche de nos trois associés. Tout se bornait à du bruit jus- I 
qu'à présent. Sans faire semblant de rien, Yaumy descendait 
toujours et gagnait du terrain. L'idée n'était venue à personne 
qu'il voulût faire évader les deux prisonniers. 

Tout en marchant, il se livrait à un manège que le gros de la 
foule ne remarquait point. Chaque fois qu'il apercevait dans la 
presse un de ces gars à mine de gibet que nous avons caracté- 
risé déjà en les nommant ses gardes-du-corps, il portait négli- 
gemment l'index de sa main droite au coin de sa bouche. Le 
gars fendait aussitôt la foule et venait à l'ordre. 

Il en rassembla ainsi une demi-douzaine. Les autres se per- 
daient dans les groupes et ne le voyaient point. Le joli sabotier, 
à ce qu'il paraît, pensait avoir besoin de tout son monde, car il 
faisait effort pour voir par-dessus les têtes. Malheureusement, 
il était court sur jambes et trapu. Sur son passage, derrière 
un pilier, Grincette, accroupie par terre, rongeait des noix 
auprès d'une tasse où on lui avait mis sa part d'eau-de-vie, car 
tout le monde en avait. Yaumy siffla doucement sans la regarder. 
La petite fille dressa la tête comme une couleuvre qui s'éveille. 

Sans qu'il y eut d'autre communication visible entre elle et 
son maître, elle ôta ses sabots et se glissa dans la foule. L'ins- 
tant d'après, les âmes damnées du joli sabotier étaient au 
grand complet autour de lui. 

La danse avait repris, Yaumy gagnait du terrain. 

Il n'était plus guère qu'à vingtr-cinq pas de l'entrée. 

— Oh ça ! lui cria dame Michon comme il passait devant la 
porte de la cuisine, te voilà en bonne compagnie, sabotier ! 
Leur as-tu bien dit, à ces gueux, qu'une fois entrés à la Fosse- 
aux-Loups, on n'en sortait plus que les pieds devant? 



LA COMTESSE ISAURE 157 

■ — J'ai fait à ma fantaisie, bonne femme, répondit Yaumy. 

Dame Michon avait peut-être caressé trop souvent son écuelle, 
cette nuit. La vue de son ancien antagoniste Alain Polduc ranima 
en elle tout un monde de rancunes, pour la plupart très légitimes. 

Entends-tu, traître coquin, reprit-elle en sortant de son antre 
pour mettre son poing sous le nez du sénéchal, tu ne sortiras 
pas vivant d'ici, c'est moi qui te le dis ! 

Polduc était plus pâle qu'un mort. Quant au malheureux 
Achille-Musée, il grelottait la fièvre des poltrons. Magloire, qui 
avait été obligé ne quitter ses habits volés pour prendre le 
costume simple et traditionnel des fourriers, [aperçut en ce 
moment le beau-père et le gendre. 

— Ah ! Jésus-Dieu !s'écria-t-il de sa voixla plus perçante, voilà 
les deux qui sont la cause de tous mes malheurs ! C'est les plus per- 
vers de tous les vieux scélérats! Qu'ils ont séduit ma jeunesse 
sans expérience avec des liqueurs fortes et des pâtés pour m'en- 
lever dans une voiture... je vas me revenger sur le plus ancien ! 

Ce disant, il porta sa pelle à fourner dans les yeux de l'in- 
tendant, qui se rejeta en arrière en poussant des cris de vieille 
folle. Yaumy, furieux de voir sa marche arrêtée pour si peu, 
voulut saisir Magloire au collet, mais Michon se mit bravement 
entre eux deux. 

— Il est à moi, dit-elle, je te défends d'y toucher ! 

— Place, bonne femme ! ordonna Yaumy, que l'inquiétude 
prenait. 

Michon le regarda de travers. 

— Place! répéta-t-elle ; et pour aller où, par là, Judas? 
- — Il veut les faire évader, dit Magloire au hasard. 
Michon devint écarlate. Elle fit un pas non point en arrière, mais 

en avant. Ainsi campée, elle barrait complètement le passage. 

— Mauvais ! mauvais ! pensa le sénéchal. 

— Nous sommes perdus, monsieur mon gendre ! soupira 
Achille-Musée d'un ton de désolation. 

C'était presque l'avis du cousin Yaumy. 

— Au diable ! mégère ! s'écria- t-il en fureur, te dois-je des 
comptes? 

En même temps, il la poussa rudement de côté. Michon 
chancela. Un murmure s'éleva parmi les assistants. On entendit 
des voix qui répétaient : 

— C'est la mère à Josselin Guitan ! 

Et, de proche en proche, le murmure alla grondant et 



158 VALENTINE DE ROHAN 

grossissant d'une extrémité à l'autre de l'immense galerie. 

— Oui, s'écria la vieille femme en élevant le ton, on a frappé 
la mère de Josselin Guitan, parce qu'elle devinait une trahi- 
son. A l'aide, les Bretons ! à l'aide ! 

— En avant ! commanda Yaumy à ses Janissaires en sabots. 
Le sénéchal et l'intendant se pressèrent contre lui. Les gardes- 

du-corps de Yaumy firent une trouée en un clin d'œil, et nos 
trois associés gagnèrent l'issue presque d'un bond. Magloire 
eut cependant le temps de donner à M. l'intendant un maître 
coup de pelle par derrière. Il s'en vanta le restant de sa vie. 
La pierre qui formait porte fut ouverte. Yaumy poussa dehors 
le gendre et le beau-père en disant : 

■ — Il y a des chevaux sous la chaussée. Ventre à terre, et 
malheur à vous si vous me trahissez ! 

La pierre retomba. L'intendant et le sénéchal étaient dehors. 

Il serait impossible de peindre le tumulte qui succéda à 
cet acte de violence. Ces gens aux trois quarts ivres, et 
dont le plus grand nombre ignorait ce qui venait de se passer, 
s'élançaient tous à la fois des profondeurs de la galerie. Ceux qui 
savaient et ceux qui ne savaient pas criaient tous ensemble. 
Les uns accusaient Yaumy, les autres le défendaient. 

On parlait bien de trahison au hasard, car ce mot plane au- 
dessus de tout tapage dans une caverne de révoltés, mais le 
grief principal semblait être le coup porté à dame ]\Iichon 
Guitan. Dame Michon avait été femme de confiance du comte 
Guy, et nul n'avait oublié de quel cœur elle servait les intérêts 
des tenanciers en détresse. C'était elle qui, ce fameux jour de la 
Saint-Jean, — le dernier Jour, — avait obtenu de Rohan qu'il 
rendît à ses pauvres vassaux la moitié de leurs redevances. Tou- 
cher à dame Michon Guitan, c'était presque toucher à la mé- 
moire vénérée de Rohan. 

Yaumy entendait tout ce fracas de menaces et de clameurs. 
Il restait auprès de la pierre pour donner le temps aux fugitifs 
de gagner la chaussée du Muys. Le plus fort était fait. Yaumy 
n'avait pas peur. C'était dans ces bagarres qu'il avait conquis 
son autorité par son sang-froid et sa force supérieure. Il se 
croyait bien sûr de dominer ce tumulte. 

Mais tout à coup un cri nouveau et plus nourri se fit jour. 
Yaumy entendit qu'on disait : 

■ — Le voilà ! le voilà ! 

Il se retourna. Josselin Guitan était là qui embrassait sa mère. 



XIII 



LA LOUVE 



Pour le coup, le joli sabotier pâlit. 

— Salut, Josse, mon garçon! dit-il pourtant; lu pourrais 
rendre service à ta bonne femme de mère en lui conseillant de 
se mêler de ce qui la regarde. Je l'ai brusquée tout à l'heure en 
passant et j'en ai regret, parce qu'il faut toujours avoir égard 
aux anciens... Mais il ne faut pas non plus que les vieilles fem- 
mes empêchent la besogne des hommes de se faire. 

Josselin Guitan quitta sa mère et vint se mettre en face de 
Yaumy. 

— Quelle besogne fais- tu? dem.anda-t-il d'un ton froid etsévère. 

— Quant à cela, répliqua le joli sabotier, nous n'avons pas à 
nous disputer, mon gars Josse; je commande ici, pas vrai, je 
n'ai de conseil à demander à personne. 

Il jeta un regard autour de lui pour chercher de l'approba- 
tion. Le noyau des coquins qui l'entouraient lui fît fête et 
quelques ivrognes se joignirent à eux, parce que Josselin ne 
buvait jamais. 

Mais le gros des Loups restait déjà silencieux et attentif. 

C'était un procès qui allait s'entamer. Yaumy vit cela et ne 
trembla point. En fait de plaidoiries il avait fait ses preuves. Les 
Loups s'étaient laissés prendre cette fois à sa sauvage éloquence. 

— Tu commandes ici à la conàiiion d'obéir, répondit Josse- 
lin Guitan, il y a quelqu'un au-dessus de toi. Tu as des avis à 
•demander et des comptes à rendre. Regarde-moi bien, Yaumy : 
je ne te parle pas de ce que tu as fait à ma mère. Je te dis : 
Yaumy, tu es un traître, et je vais t'attendre à la chambre du 
conseil! Choisis tes juges.. 

Il tourna le dos, fendant la foule qui s'écartait avec respect. 



160 VALENTINE DE ROHAN 1 

Tout en se dirigeant vers l'autre bout de la galerie, il désignait \ 
à haute voix les juges qui, tout à l'heure, allaient décider 
entre lui et Yaumy. Chaque fois qu'il prononçait un nom, le 
Loup désigné se mettait à sa suite. 

Il avait droit d'en prendre sept. Un droit pareil appartenait à 
l'accusé. C'était la loi des anciens Frères-Bretons qui l'avaient 
empruntée aux coutumes des Gaëls. 

Yaumy hésita un instant. Au moment où Josselin tournait le 
dos, on vit le couteau du joli sabotier sortir à demi de sa | 
gaîne. Mais l'aspect de la foule l'arrêta. La foule n'était pas " 
avec lui en ce moment. 

— Il faut que je les retourne! pensa- t-il; sans cela,je suis perdu I 
Le temps passait, du reste, et gagner du temps, c'était tout, 

car Yaumy comptait sur le terrible coup de théâtre qu'il avait 
préparé en favorisant la fuite de l'intendant et du sénéchal. 
Il se mit donc en marche à son tour, appelant à droite et à 
gauche ceux qu'il instituait ses jurés. 

Josselin était déjà dans la chambre du conseil. Ses sept ar- 
bitres s'asseyaient sur leurs billots, à droite de la draperie 
d'argent. Ceux de Yaumy prirent place à gauche. La niche 
voilée se trouvait ainsi au centre. C'était la coutume et c'était 
un symbole. 

Le tribunal des quatorze était censé présidé par la Louve en 
personne, derrière la draperie, qui ne se levait jamais. 

La foule pénétra dans la chambre du conseil, à la suite de 
Yaumy, et ceux qui ne purent entrer se massèrent dans la 
galerie. Josselin et Yaumy se placèrent debout en face l'un de j 
l'autre comme deux lutteurs, 1 

— De quoi m'accuses-tu, Josselin Guitan? demanda le 
chef des Loups. 

— Je t'accuse, répondit Josselin, d'avoir trahi la Bretagne 
et tes frères. 

Dans ces grottes tout à l'heure si bruyantes, vous eussiez 
entendu la souris courir. Yaumy haussa les épaules, comme 
s'il n'eût point daigné répondre à cette inculpation trop vague. 

— Et que demandes-tu? interrogea-t-il d'un air provoquant. 

— Ta mort ! répliqua le fils de dame Guitan au milieu du plus 
profond silence. 

— Tu te souviens que chez nous, dit le joli sabotier sans perdre 
son assurance, le faux accusateur paie pour l'accusé innocent? 

■ — Je m'en souviens. 



LA COMTESSE ISAURE IGl 

— La mort que tu demandes pour moi, tu l'acceptes pour toi? 

— Je l'accepte. 

— Parle donc, mon gars Josselin : je ne suis pas si méchant 
que toi; je te promets qu'on te fera grâce. 

II y eut un petit mouvement dans le cercle qui entourait 
le tribunal. Ce mouvement était en faveur de Yaumy. 

— Tu as trahi, reprit cependant Josselin; nous avions deux 
otages, tu les as mis en liberté. 

— Nos vrais otages, répliqua Yaumy, c'étaient le comte de 
Toulouse, gouverneur de Bretagne, et la princesse sa femme... 
ce n'est pas moi qui les ai mis en hberté. 

Un second murmure plus marqué prouva qu'il avait encore 
touché juste. 

— Tu as trahi, poursuivit Josselin; ces deux otages dont je 
te parle, Alain Polduc, sénéchal de Bretagne, et Feydeau, in- 
tendant pour le roi, avaient été confiés à ta garde par celle à 
qui nous obéissons tous. C'est moi qui t'avais transmis ses ordres. 

D'un regard rapide, Yaumy fit le tour du cercle. Sans pro- 
noncer aucun nom, Josselin Guitan venait d'évoquer un invi- 
sible et suprême arbitre. Il avait fait allusion au chef mysté- 
rieux dont la pensée seule inspirait la vénération et l'effroi. 
C'était là l'arche sainte qu'il n'était pas même permis d'effleurer. 

Mais c'était aussi ou j amais le moment de porter le premier coup 
de marteau à l'idole. Le joli sabotier fit un pas vers l'intérieur de 
l'enceinte. Sa pose prit de l'ampleur, son accent de la solennité. 

— Trêve de tromperies, Josselin Guitan ! s'écria-t-il, je 
t'aurais laissé en repos par respect pour nos défunts maîtres 
qui t'aimaient, par pitié pour les cheveux blancs de ta vieille 
mère. Mais tu as comblé la mesure, mon homme, et c'est moi qui 
t'accuse maintenant devant tous, et qui te dis : Josselin Gui- 
tan, tu as trahi la Bretagne et tes frères ! 

— Silence ! silence ! fit-on de toutes parts. 
Chaque poitrine retenait son souffle. 

— Écoutez-moi bien, mes enfants et mes amis, poursuivit 
le joli sabotier qui était, quand il voulait, un terrible orateur; 
en voici un qui nous fait agir depuis dix ans comme une troupe 
de marionnettes. Il s'est dit une fois : ce sont des esprits simple^^ 
et grossiers, de pauvres paysans : des moutons ! je vais les 
tromper et me faire leur maître. J'aurai un rideau, et j'aurai 
derrière le rideau je ne sais quel fantôme dont je ferai pour eux 
un épouvantail... la Louve... 

11 



162 VALENTINE DE ROHAN 

A ce nom, la foule frémit et Yaumy le sentit bien, mais il 
avait brûlé ses vaisseaux. 

■ — La Louve ! répéta-t-il en élevant la voix : j'ai dit la Louve ! 

— Vas-tu insulter Rohan? s'écria le vieux Jouachin, qui 
était parmi les juges. 

— Laissez dire ! ordonna Josselin. 

Et la foule, déjà gagnée à demi peut-être, répéta : 

— Laissez dire ! 

Elle avait peur, la foule, mais ces émotions lui sont chères. 
Elle attendait quelque grand événement. Son cœur sautait, 
son cœur qui battait dans mille poitrines. Nous disons vrai : 
la foule aime mieux encore frémir que boire et que danser. 

— La Louve ! répéta pour la troisième fois le sabotier, 
enhardi par son succès, car en définitive ce nom redouté n'avait 
point fait crouler les voûtes de la caverne : la Louve n'est qu'un 
mot et ce mot est un mensonge. Voyons ! Je vous le demande : 
si la fille de Rohan existait, pensez-vous qu'elle eût protégé 
Toulouse qui a fait mourir son père en exil? 

— Non ! non ! fit-on de toutes parts. 

— Pensez-vous qu'elle eût laissé depuis dix ans Alain Polduc 
dans le manoir de ses aïeux? 

— Non ! non. 

— Pensez-vous qu'elle eût passé dix années sans se montrer 
à ses vassaux et à ses serviteurs? 

— Non, non ! 

— Alors, n'avais-je pas raison de vous dire que c'était un 
épouvantail, un fantôme, derrière lequel celui-là (il montrait 
Josselin) se cachait pour nous subjuguer d'abord et puis pour 
nous vendre à la France... comme il nous aurait subjugués 
sans moi ! comme sans moi il nous aurait vendus ! 

— Réponds, Josselin Guitan ! s'écrièrent plusieurs voix. 
Et comme Josselin gardait le silence, plusieurs juges dirent 

aussi : 

— Réponds, Josselin, il est temps ! 

La cause du joli sabotier était autant dire gagnée. Cependant 
bien des regards se fixaient encore sur la draperie d'argent avec 
Qerreur. 

Qu'y avait-il derrière ce voile qu'on ne pouvait toucher sous 
peine de la vie? La pensée d'un miracle était dans tous les 
esprits. Et chacun, sans y croire tout à fait, se représentait 
la grande figure de la Louve derrière cette mystérieuse draperie. 



LA COMTESSE ISAURE 163 

Yaumy les connaissait. Il voulut frapper le coup suprême. 

— Lui ! répondre ! s'écria-t-il, je l'en défie ! Dites-lui de vous 
montrer la Louve ! Le temps des mensonges est passé. J'ai mis 
mon talon sur son fantôme. Que reste-t-il? Le voilà muet, lui 
le véritable traître. C'est moi, mes enfants, c'est moi, mes amis, 
qui vais répondre à sa place. C'est moi qui vais vous montrer 
ce que c'est que la Louve !... 

— Misérable ! s'écria Josselin, qui le vit faire un pas vers 
la draperie. 

Le sang s'arrêta dans toutes les veines. Les quatorze juges 
se levèrent du même mouvement involontaire. 

— La Louve, reprenait le sabotier avec des éclats de voix 
insensés, car il s'était enivré de sa propre parole, et l'effort 
qu'il faisait pour vaincre sa terreur lui portait au cerveau, 
— la Louve ! ah ! ah ! vous allez voir ce que nous adorons depuis 
dix ans : un vieux fauteuil qui se moisit dans une niche vide I 
Ouvrez vos yeux, regardez bien ! voilà que je touche le voile ! 
regardez si Ta mort me foudroie ! 

Son visage se marbrait de teintes rouges et livides. Il avait 
peur, mais il osait. Il osait, mais l'épouvante faisait claquer 
ses dents. D'un geste convulsif, il écarta violemment la draperie. 

Toutes les épaules plièrent comme si la voûte eût menacé 
ruine, mais il n'y eut rien. Les Loups virent exactement ce que 
Yaumy leur avait annoncé : une niche vide avec un fauteuil 
vermoulu. 

Mais ils ne le virent pas longtemps. Une explosion se fit, per- 
sonne n'aurait su dire où. Tous ceux qui étaient dans la caverne 
tombèrent la face contre terre, et il y eut un silence mortel. 

Quand ils se relevèrent à la voix de Josselin Guitan, la dra- 
perie d'argent était refermée. Yaumy seul ne se releva pas. La 
foudre l'avait frappé. 

La stupeur profonde causée par cet événement régnait encore 
lorsqu'une catastrophe nouvelle vint la secouer violemment. 
Un bruit sourd et de nature inexplicable se faisait depuis 
quelques instants vers l'entrée des grottes. Des éclaireurs 
ayant été dépêchés ver? îa herse, une décharge eut lieu du dehoçf . 

Le son s'en prolongea largement sous les voûtes, comme un 
solennel signal de mort. Pour tous ceux qui étaient là, c'était 
la trompette du dernier jugement. 

Le traître était puni, mais l'effet de la trahison vivait. 



164 VALENTINE DE ROHAN 

Deux des éclaireurs revinrent, et ils ne crièrent point aux 
armes. Les autres étaient restés morts derrière la herse, 

— Laissons nos fusils et prenons nos rosaires, dirent les 
survivants ; c'est l'heure de mourir : les soldats de Gonti sont là 
qui bouchent avec des roches l'entrée de la Fosse-aux-Loups ! 

Pendant quelques minutes, ce fut un sombre silence, puis 
des cris de rage s'élevèrent. Un flot impétueux se précipita 
vers la herse. Il n'était plus temps. La dernière roche venait 
d'être posée, bouchant la dernière fissure. 

Derrière ce mur infranchissable, on entendait les rires cruels 
des soldats de Gonti qui répétaient, jouant sur le nom du lieu : 

— Nous avons enterré les Loups dans leur fossé ! 

Vous eussiez dit alors un troupeau de bêtes fauves derrière 
les barreaux d'une énorme cage. Ils allaient tous et venaient 
sans savoir, éprouvant machinalement de la main les murs de 
leur prison, cherchant des issues nouvelles et revenant toujours 
au point de départ, découragés, désespérés, fous. 

Quelques-uns, pris parle délire, recommençaient l'orgie. D'au- 
tres, accroupis en cercle, se disaient les uns aux autres, d'une voix 
lamentable, les horreurs de la mort qui allait venir: la mort par 
la faim dans ces ténèbres lourdes et impénétrables, car les lampes 
allaient bientôt s'éteindre comme les vivres bientôt s'user. 

Les femmes pleuraient et se tordaient les mains ou poussaient 
d'extravagants éclats de rire. On entendait des chants joyeux 
parmi le concert des sanglots. La folie contagieuse montait à 
tous les cerveaux. 

Quelques-uns et quelques-unes, bien peu, s'étaient réunis 
autour de dame Michon Guitan qui priait à haute voix. 

Une heure se passa, un siècle d'une horrible longueur. Il y 
avait des cheveux noirs qui avaient blanchi durant cette 
heure. On voyait partout des yeux caves et des joues creuses. 
Les jeunes gens courbaient les épaules comme des vieillards. 
Je vous le dis : un siècle ! 

Quand dame Michon Guitan eut achevé de réciter son ro- 
saire, elle se leva et vint dans la galerie. 

— Dieu est bon, enfants, diL-elle, adressons-nous à Dieu 
d'abord. 

Tous les genoux fléchirent. Après une courte prière, la vieille 
Michon dit encore : 

— Suivez-moi ! 



LA COMTESSE ISAURE 165 

Elle se rendit dans la chambre du conseil, où Josselin n'était 
plus. Yaumy, qu'on avait poussé dans un coin, donnait encore 
quelques signes de vie, mais personne ne le regardait seulement. 

— Souvenez-vous, enfants, reprit dame Michon Guitan, au- 
trefois, quand vous étiez dans la peine, ù qui vous adressiez- 
vous après Dieu? 

— A Rohan, répondirent quelques voix. 

— Mais, firent d'autres voix désolées, Rohan est mort, il ne 
peut plus nous entendre ! 

— Rohan ne meurt pas ! prononça gravement la vieille 
femme, qui semblait grandir au milieu de cette foule affaissée. 
Souvenez-vous encore. Quand Rohan était trop loin pour vous 
entendre, je venais à vous et je vous disais : — Enfants, appelons 
tous ensemble, et que toutes nos voix ne fassent qu'un seul cri 1 

' — C'est vrai, cela ! murmuraient les pauvres malheureux, 
comme des enfants dont le sourire perce les larmes. 

— Pourquoi ne ferions-nous pas comme autrefois? poursuivit 
dame Michon Guitan ; nous avons prié Dieu , appelons nos maîtres ! 

Elle se plaça au centre du cercle, et, d'une voix éclatante : 

— Rohan ! fit-elle. 

Un écho faible lui répondit dans la foule. 

— Rohan ! répéta-t-elle. 

Quelques voix appuyèrent. On avait éteint toutes les lampes, 
à l'exception d'une seule pour ménager d'autant la lumière, 
qui est nécessaire à la vie comme le pain. Une lueur sembla 
s'allumer derrière la draperie d'argent. 

— Rohan ! appela dame Michon pour la troisième fois. 

A ce coup, la foule tout entière se joignit à elle, car l'es- 
poir rentrait dans les cœurs par cette voie du merveilleux, 
toujours ouverte dans les imaginations bretonnes, Le nom de 
Rohan répété en chœur fit trembler les voûtes. 

Miracle ! la tapisserie s'ouvrit d'elle-même. Le traître Yau- 
my avait menti. La Louve existait, car on la vit. 

On vit, dans la niche éclairée brillamment, assise sur le trône 
antique et la main droite appuyée sur la grande épée du duc 
Pierre de Bretagne, une femme belle comme les madones de 
nos églises, dont^le front radieux se couronne d'étoiles. Elle 
avait sur ses épaules le long manteau d'hermine, le manteau 
ducal des aïeux de Rohan. 

Les années remontaient-elles leur cours? Chacun reconnut 
bien Valentine, belle et jeune comme au t^mps du bonheur... 



166 VALENTINE DE ROHAN 

Il n'y eut pas un genou qui ne fléchit, pas un front qui ne se 
courbât jusqu'à terre devant la toute-puissance de la Louve. 

La Louve étendit la main silencieusement vers une ouver- 
ture qui venait d'apparaître à gauche du trône. 

Personne n'avait jamais vu cette issue qui était la vie pour 
tous ces condamnés. 

Le secret des issues de la caverne appartenait à Rohan ! Et 
Rohan n'avait jamais manqué à l'appel de ses vassaux en 
détresse. 

' ' ' # 

Une heure après, la Fosse-aux-Loups était une solitude. 
Il y régnait un silence profond, interrompu seulement par une 
plainte sourde et périodique. C'était le joli sabotier Yaumy, qui 
avait de la peine à rendre son dernier soupir. 

Le sort a des railleries cruelles pour les ambitieux de toute 
taille. Cette issue tant cherchée et dont la connaissance devait 
lui donner le pouvoir suprême, il la découvrait enfin, mais 
c'était à l'heure de mourir. 

Comme il sentait venir déjà les premiers spasmes de l'agonie, 
il entendit un bruit de pas dans la galerie déserte, et un homme 
qui portait une lanterne à la main sortit de l'ombre d'un pilier. 
Il semblait se guider avec peine dans les détours de la ca- 
verne. 

— Vais-je mourir, se disait-il en tâchant d'éclairer les parois 
pour se reconnaître ; sans m'être vengé, sans avoir pardonné?... 

— Hé ! monsieur de Saint-Maugon ! appela Yaumy du mieux 
qu'il put. 

Et il ajouta. 

— Je me doutais bien que vous ne seriez pas le plus fort ! 
Martin Blas se retourna en s'entendant appeler de ce nom, 

et vint vers Yaumy qui faisait effort pour se mettre sur son 
séant. 

— Vous êtes blessé? dit-il, prêt à porter secours. 

— Bien des remerciements, monsieur de Saint-Maugon, 
lui dit le joli sabotier; vous valez mieux que votre conduite, 
et je vais vous rendre un service avant de sauter le pas... une 
bonne action, ça aide à mourir. 

Sa respiration commençait à siffler dans sa gorge. Il reprit 
d'un air tout honteux. 

— Je me suis souvent moqué de ceux qui disaient des pate- 
nôtres... n'auriez- vous pas un bout de croix sur vous, par hasard? 



LA COMTESSE ISAURE 167 

— Non, répondit Martin Blas. 
Puis, par réflexion : 

— J'ai un reliquaire, murmura-t-il. 

— Prêtez-moi ça ! Ma défunte mère était une bonne chré- 
tienne... Avec ses prières, vos reliques de saint et ma bonne 
action, j'irai peut-être en purgatoire. 

Martin Blas lui tendit une boîte d'argent marquée d'une croix 
et fermée par un rond de cristal. 

— Ah ! ah ! fit le joli sabotier, vous avez gardé ça depuis 
seize ans !... Je l'ai vu autrefois au cou de mademoiselle Va- 
lentine. 

Et comme ]\Iartin Blas rougissait : 

— Vous avez bien fait, reprit Yaumy en baisant le médail- 
lon; elle aussi est une sainte ! 

— Comment ! s'écria Martin Blas, c'est toi qui me dis cela ! 

— II y a un coquin sans entrailles qui ne mérite point de 
pardon, répliqua Yaumy, dont la voix allait s'afîaiblissant, 
c'est Alain Polduc. Alain Polduc m'avait donné de l'argent 
pour vous mentir. Valentine de Rohan était pure comme les 
anges de Dieu, et le jour où vous l'avez abandonnée... 

Il s'arrêta. Le souffle lui manquait. Martin Blas se pencha 
sur lui. 

— Eh bien! fit-il. 

— Eh bien ! acheva Yaumy dans un dernier efïort, le comte 
de Toulouse lui avait proposé sa main... et votre femme avait 
montré le berceau de l'enfant en disant : je suis mariée à 
l'homme que j'aime... 

Sa tête retomba lourdement. Cependant il put dire encore : 

— Voilà une vraie bonne action que j'ai faite; avec ça et la 
miséricorde de Dieu, j'espère... 

Il était mort. Morvan de Saint-Maugon resta auprès de lui, 
comme foudroyé. 



TROISIÈME PARTIE 
ROHAN - ROHAN 



LES SEPULTURES 



C'était par un de ces froids brouillards des matinées de mai 
qui font fleurir nos rustiques ajoncs de Bretagne. La brume 
ne s'élevait pas beaucoup au-dessus du sol. On voyait le ciel 
clair et le soleil se jouait dans les cimes balancées des arbres, 
où verdissaient tendrement les jeunes feuilles. Deux cava- 
liers suivaient au pas le sentier qui bordait la Vesvre en passant 
sous l'arcade du Pont-Joli. 

L'un d'eux, qui était dans la force de l'âge, montait un bon 
cheval du Léon, robuste, sûr et trapu. Vous l'eussiez reconnu 
aisément à son brillant uniforme : c'était le gai M. de Rieux, 
lieutenant-colonel du régiment de Gonti. L'autre, beaucoup 
plus jeune, portait un riche costume de gentilhomme. Il était 
beau, fier, et semblait heureux de vivre. Sa monture était de 
prix. C'était notre ami Raoul, qui en avait vu de toutes les 
couleurs depuis la veille. 

— Ah çà ! neveu, disait M. de Rieux, battons-nous la cam- 
pagne? Tu as refusé d'obéir aux ordres du major ! 

— Absolument, mon cher colonel. Le major m'ordonnait 
de murer l'entrée de la Fosse-aux-Loups, ici près... 

• — Hum, hum ! toussa M. de Rieux. 

C'était peut-être l'effet du brouillard matinal. 

— J'ai répondu au major, poursuivit Raoul, comme vous 



ROHAN-ROHAN 169 

l'eussiez fait vous-même, j'en suis sûr, que j'étais un soldat 
et non point un maçon... 

— Bon, cela, mon neveu ! 

— Que je voulais bien pénétrer de vive force, le pistolet au 
poing, dans le repaire des paysans révoltés et lui en rendre 
bon compte, mais qu'il me semblait indigne d'un soldat et 
d'un gentilhomme... 

— Je connais la formule, interrompit de Rieux; et le major 
a été mécontent tout de même? 

— Après que j'ai eu brisé mon épée sur mon genou... 

— Je connais le geste, interrompit encore M. de Rieux; il 
faut avoir des gants de daim pour faire cela, autrement on se 
coupe... et, dis-moi, qui donc avait enseigné l'entrée de la 
Fosse-aux-Loups à mon honoré major? 

— J'ai vu l'intendant Feydeau et M. de Polduc arriver à 
cheval... 

— Sur des chevaux à eux? 

— Non, des petits chevaux de charbonniers. 

— Bien ! Bien ! habitue-toi à ne pas mettre les points sur les i 
avec moi, ça va plus vite... après? 

— Après, je suis revenu à Rennes. 

— Et le gouverneur t'a fait appeler? 

— A quatre heures du matin. 

— Et puis? 

— Et puis il m'a dit : Colonel... 

— C'est donc bien vrai que tu es colonel? 

Raoul eut un petit mouvement de fierté impatiente. 

— Au fait, cher monsieur Raoul, se reprit aussitôt M. de 
Rieux, j'en use avec vous comme si vous étiez toujours mon 
petit cornette. Vous avez pris tous vos grades en vingt-quatre 
heures ; c'est vif ! pardonnez-moi, je ne le ferai plus. 

— Colonel ! s'écria Raoul, vous êtes mon premier, mon plus 
cher protecteur ! Si vous changez de ton avec moi, je ne vous 
revois de ma vie ! 

Rieux lui tendit la main et la secoua rudement. 

— Bon petit cœur ! fit-il d'une voix attendrie. 
Puis, réprimant ce mouvement : 

— Donc, neveu, ajouta-t-il en riant, je te promets de me 
moquer de toi comme devant. 

— A la bonne heure ! Où en étais-je? Le gouverneur m'avait 
dit : « Colonel... » Moi, je l'interrompais déjà pour lui faire 



170 VALENTINE DE ROHAN 

observer que je n'étais même plus capitaine... il m'a répondu : 
« Je sais, je sais, il y a la discipline, mais ces dames trouvent 
que vous avez agi en vrai chevalier, et madame la princesse 
a pensé que vous accepteriez de sa main la commission du 
régiment de Flandre, dont elle a traité pour vous... » 

— Cette chère princesse 1 fit de Rieux. 

— Moi, reprit Raoul, j'ai objecté que je n'avais pas uii 
denier vaillant pour payer cette charge. Le gouverneur s'est 
pincé la lèvre et m'a répliqué avec hauteur : « Dans la maison 
d'où je sors, monsieur, et où madame de Toulouse est entrée, 
on a le droit de faire des cadeaux aux gentilshommes ! » Je me 
suis incliné profondément, et l'instant d'après, madame de 
Toulouse, avec une grâce enchanteresse, me remettait mon 
brevet de colonel du régiment de Flandre. 

Ils s'engageaient dans le chemin tournant et montueux 
qui passait sous le Pont-Joli et côtoyait le tertre où Magloire 
avait eu une si belle peur. On voyait à la place où s'élevaient 
hier encore les ruines du moulin à vent des pierres noircies au 
milieu d'une large clairière où la cendre des broussailles incen- 
diées faisait un sol grisâtre. 

— Les échevins de Rennes, grommela M. de Rieux, paient 
une prime à ceux qui abattent les chiens enragés. Qui donc 
assommera une bonne fois ce lâche coquin de Polduc? 

Un homme sortit des broussailles et traversa la route. En 
passant, il souleva son chapeau de paysan. 

— Serait-ce toi, Josse, mon brave gars? demanda de Rieux. 

— Je suis en route pour cela, notre monsieur, répondit Josse- 
lin Guitan. 

— Mon neveu, reprit tout à coup de Rieux en s'arrêtant au 
beau milieu du chemin, nous allons voir aujourd'hui d'étranges 
choses. Je me suis cru longtemps un très fin politique, je confesse 
cela naïvement. Maintenant. .. dame, maintenant, j e suis persuadé 
que les très fins politiques sontdes ânes, etje renonce à faire par- 
tie de leur confrérie. Nous vivons dans un temps où tout arrive par 
ricochet. On part par le levant, on atteint le ponant. Ainsi a fait 
notamment M. du Maine qui, parti pour le Louvre, va débarquer 
un de ces jours à Pignerol ou bien à la Bastille. La ligne droite 
est une invention des vieux mathématiciens, et le seul moyen de 
décemment se conduire est de mettre un bandeau sur ses yeux, 
comme au jeu de colin-maillard, quand on n'eut point la chance 
de naître aveugle. Comprends-tu ce que je te dis là, neveu? 



ROHAN-ROHAN 171 

— Pas beaucoup, colonel. 

' — Tant mieux ! Te voilà colonel à vingt ans pour avoir 
transgressé la loi militaire. Moi qui te parle, j'ai été douze ans 
lieutenant-colonel et je m'appelle Rieux. 

— Le fait est... commença Raoul. 

— Tais-toi, neveu, interrompit le vicomte, tu vas dire une 
sottise. J'ai trouvé ce matin à mon chevet ma commission de 
brigadier des armées du roi. Je pense que c'est pour avoir 
chargé un étourdi comme toi de la garde des portes Mordelaises 
et pour avoir laissé prendre la ville par un troupeau de coquins 
mal peignés, quand j'avais dix fois plus de bons garçons qu'il 
n'en fallait pour la défendre. 

— C'est pour récompenser votre bravoure, votre loyauté si 
connue, dit Raoul, et permettez-moi, général, de vous féliciter... 

— Bien ! Bien ! voilà des mots... Avançons, neveu. Je suis 
trop vieux, tu es trop jeune : toute l'histoire est là ! 

Il piqua son cheval, qui prit un gros trot retentissant, et 
demanda, comme pour briser là l'entretien : 

— Oui t'a donné rendez-vous au château de Rohan? 

— Madame Isaure, répondit Raoul. 

— Par lettre? 

— Par exprès. Je savais d'avance que je devais vous ren- 
contrer et me mettre à vos ordres. 

— Et sais-tu aussi ce que nous allons faire au manoir de Rohan? 

— Pas le moins du monde, et vous? 

— Moi ! répliqua M. de Rieux retrouvant sa gaîté un ins- 
tant noyée dans les dissertations ci-dessus; je sais que nous 
allons rire, neveu, avançons ! 

Ils arrivaient au haut de la montée. Au premier coude du 
chemin, ils se trouvèrent en face de ce bizarre faisceau de poi- 
vrières qui, malgré les restaurations et les changements mo- 
dernes, constituait toujours le vieux manoir de Rohan. La 
pelouse était devant eux. A leur droite s'étendait l'oseraie qui a 
joué un rôle au prologue de cette histoire. Au-dessus de l'ose- 
raie, ils pouvaient apercevoir le profil du fameux balcon de granit. 

Comme Raoul dirigeait la tête de son cheval vers la grille, 
M. de Rieux, lui dit : 

— Ce n'est pas par là que nous entrons. 

Raoul ne se le fit pas dire deux fois; il connaissait mieux 
l'autre chemin. M. de Rieux et lui tournèrent l'oseraie et se 
trouvèrent bientôt sur cette pente, transfo.mce maintenant 



172 VALENTINE DE ROHAN 

en parterre, où maître Alain Polduc avait surpris autrefois 
Morvan de Saint-Maugon sortant de chez Valentine. Raoul 
arrêta son cheval devant le balcon. Son compagnon et lui 
mirent pied à terre, et les chevaux furent attachés dans l'oseraie. 

Ils n'avaient encore aperçu âme qui vive. On eût dit que le 
manoir était abandonné. La croisée du boudoir des demoiselles 
Feydeau restait seule ouverte, comme on l'avait laissée la 
veille. Quand Raoul et M. de Rieux descendirent dans le 
fossé, les chiens de garde hurlèrent à l'intérieur des cour.«. Ce 
fut tout. Personne ne se montra. 

On se souvient peut-être que la veille, au moment où elle 
était sur le balcon après le départ des demoiselles Feydeau, 
Céleste avait été effrayée par une vision. Elle avait cru voir 
deux formes sombres glisser sur le glacis et disparaître dans 
le fossé même, au pied des murailles : un homme de grande 
taille et une femme dont la tournure lui rappelait celle de la 
Meunière. Nos deux compagnons se dirigèrent précisément 
vers l'endroit où la vision de Céleste avait disparu. 

II y avait là une petite poterne au ras du sol. M. de Rieux 
introduisit une clé dans la serrure. La porte tourna sur ses 
gonds rouilles et laissa voir un escalier taillé dans la pierre. 

— Entrez, mon neveu César, dit Rieux en se découvrant et 
d'une voix qui se faisait tout à coup triste et grave. 

Raoul le regarda tout étonné. 

— Entrez, vous dis-je, dans la maison de vos aïeux, répéta 
M. de Rieux, qui s'inclina ; entrez, César de Rohan ! 

Raoul eut un frémissement par tout le corps, mais il obéit. 
Rieux et lui descendirent l'escalier en silence. Au bout d'une 
vingtaine de marches, leur pied rencontra le sol. 

Ils étaient dans une grande salle souterraine voûtée en ar- 
ceaux et formée d'une nef centrale entre deux rangs de bas- 
côtés, comme,une cathédrale. 

La grandeur de ces Rohan était toute dans le pas^é. Ils 
avaient, comme disait Josselin Guitan, leur domaine sous 
terre. Le long des bas-côtés, deux longues lignes de tombeaux 
en granit noir de Pen-March se rangeaient, portant chacun 
une ou deux statues couchées, la tête sur un coussin de pierre, 
les pieds appuyés contre le lévrier symbolique. 

A la voûte une lampe pendait par trois longues chaînes de fer. 

M. de Rieux et Raoul, tout deux debouts et découverts, 
restèrent un instant immobiles au milieu de la nef. 



/ 



ROHAN-ROHAN 173 

— Il paraît que nous sommes les premiers au rendez-vous, 
dit Rieux en regardant tout autour de lui. 

Rien ne bougeait entre les deux perspectives de tombes 
alignées. Raoul lui avait pris la main. 

— Vous venez de prononcer des paroles, balbutia-t-il, fai- 
sant de vains eiïorts pour réprimer son émotion, qui m'ont 
mis dans le cœur un grand deuil et un grand espoir. Au nom 
de Dieu ! expliquez-vous? 

— Il manque ici une tombe, répliqua Rieux d'une voix 
brève et saccadée, car l'émotion le gagnait aussi; neveu, c'est 
toi qui l'y mettras. Ton père dort loin d'ici, et il n'y a qu'une 
croix de bois sur sa sépulture. 

— Mon père ! répéta Raoul; dois-je croire?... 

— C'était mon ami, neveu... mon ami et mon cousin deux 
fois par Rohan et par Combourg. La première fois que j'ai 
touché ta main, j'avais des larmes dans les yeux. 

Raoul se jeta à son cou et M. de Rieux le serra contre sa 
poitrine. Puis, se dégageant brusquement : 

— Oh çà ! fit-il, en voilà assez ! Je crois que tu seras un vrai 
noble homme. Ce qui nous manque, à nous autres, tu l'as : 
tu sais souffrir. 

Il l'attira vers le bas-côté qui régnait à droite de la porte. 

— Regarde, reprit-il en montrant la première tombe, et 
réjouis-toi, si tu as de la gloriole. Voici la statue de saint 
Winoch, ton premier aïeul. La légende dit qu'il convertit le 
géant de Corseult, mon premier ancêtre. Il y a longtemps, tu 
vois, que Rieux et Rohan sont cousins, ce qui ne les a pas 
empêchés de se couper la gorge en toutes occasions. 

C'est à peine si Raoul entendait, et certes, il ne comprenait 
point. 

— Moi ! moi ! répétait-il sans savoir qu'il parlait, moi ! l'hé- 
ritier de Rohan ! 

Et tout ce qui lui était arrivé depuis deux jours se peignait 
à son imagination avec une violence soudaine. Ce roman si 
court, avec ses péripéties redoublées lui apparaissait comme 
un rêve. Il y avait juste deux fois vingt-quatre heures qu'il 
était parti de Rennes, pauvre, obscur, sans nom, sans res- 
sources. La veille, la comtesse Isaure lui avait dit en parlant 
d'une pauvre orpheline comme lui, humble comme lui, aussi 
pauvre que lui : « Cela te portera bonheur de l'aimer ! » 

Et le bonheur était venu, tous les bonheurs à la fois, un 



174 VALENTINE DE ROHAN 

déluge de bonheurs ! De l'or, des grades, un nom, tout ce qu'on 
désire quand on n'a que la cape et l'épée, qu'on est jeune et 
qu'on se noie dans les songes fous ! Et par-dessus ces félicités 
accumulées, la plus chère de toutes : la joie du cœur : Céleste 
allait être sa femme ! Si vous saviez comme ce bon petit Raoul 
avait grand'peur de s'éveiller ! 

Pendant qu'il se plongeait avec délices dans sa triomphante 
méditation, M. de Rieux le conduisait de tombe en tombe; il 
lui disait les noms de toutes ces nobles dames et de tous ces 
preux chevaliers. 

Ils étaient à peu près au centre du bas-côté, devant la tombe 
de ce Guiomar de Rohan qui porta au roi Louis XI le défi 
de François de Bretagne dans le monastère du mont Saint- 
Michel, lorsqu'ils prêtèrent tous les deux l'oreille à une voix 
véritablement sépulcrale, qui partait des sombres profon- 
deurs de la colonnade, et qui disait : 

— Venez-vous m'annoncer enfin que l'heure est sonnée? 
Raoul ouvrait la bouche pour interroger. 

— Silence ! dit M. de Rieux, c'est le comte Guy que Dieu 
a frappé de folie : le père de ton père ! 

Raoul savait l'histoire de cette terrible nuit où César de 
Rohan périt, écrasé par la malédiction paternelle. Son sang 
se glaça dans ses veines. 

— Va-t-il passer, reprit la voix, va-t-il passer aujourd'hui, 
l'ennemi des Bretons ! Va-t-il passer, Philippe d'Orléans, 
régent de France? 

M. de Rieux et Raoul regardaient et ne voyaient rien. Ils 
avancèrent encore. Quand ils furent au bout de la colonnade, ils 
virent remuer faiblement la statue couchée sur la dernière tombe, 

— Approchez, dit la voix, j'essaie la place où je serai demain. 
Raoul et M. de Rieux reconnurent alors que la prétendue 

image couchée sur la pierre était un vieillard à barbe blanche 
dont la maigreur était effrayante à voir. De Rieux se souvint 
que longtemps avant les événements de notre récit, Rohan 
avait fait construire son mausolée, en tout semblable à celui 
de ses aïeux. L'écusson de gueules à neuf mades accolées d^or 
était en bosse dans le marbre de frontispice. Le coussin d'un 
côté, de l'autre le lévrier couché, attendaient la statue. 

Le vieillard se souleva sur le coude et regarda les nouveaux 
arrivants. Ses yeux étaient ternes et fixes. Leurs orbites creuses 
et largement agrandies tenaient la moitié du visage: 



ROHAN-ROHAN 175 

— Tu es Rieux, toi, dit-il; ton père était un Breton? 
L'autre... qui est l'autre? 

Il se prit à trembler, et l'on entendit ses pauvres os dégarnis 
de chair sonner contre la pierre de la tombe. 

— L'autre, balbutia-t-il ; oh! je le revois bien souvent! 
César... César ! 

Il se laissa retomber de son long, ses lèvres s'agitaient et 
murmuraient une prière en forme d'exorcisme. Puis, tout à 
coup, sa folie arrivant à la traverse : 

— Lequel de vous vient de la part d'Orléans? fit-il avec un 
retour de vigueur; a-t-il accepté mon cartel? Reste-t-il une 
goutte de sang chaud dans ses veines? 

— Mon noble cousin, dit M. de Rieux, nous allons vous 
reporter sur votre lit, afin que vous preniez du repos. Vous 
avez besoin de toutes vos forces pour cette grande bataille... 

Et se tournant vers Raoul, pétrifié par la stupeur, il ajouta : 

— Dans une heure, cet homme sera mort. 



II 



L AGONIE DE ROHAN 



Raoul avait eu des joies au-dessus même de ses désirs. Il 
apprenait maintenant à souffrir des angoisses inconnues. 
L'élément tragique entrait dans sa vie jusqu'alors si insoucieuse 
il ressentait pour la première fois ces profondes tristesses qui 
semblent inséparables de toutes grandeurs. Cet homme avait 
tué son père et sa mère. Cet homme était son aïeul. 

Cet homme, si violemment frappé par la main de Dieu, ne 
pouvait faire naître en lui qu'un sentiment de douloureuse pitié, 
mais la tranquille quiétude de l'adolescent isolé sur la terre 
n'était plus. Raoul naissait à ces fatalités de famille. Le fu- 
neste passé de Rohan tombait sur ses épaules comme un far- 
deau accablant. 

M. de Rieux avait pris le bras du vieillard et cherchait son 
pouls entre les deux ossements qui formaient son poignet. Il son- 
geait à Valentine, cette noble créature qui avait si vaillamment 
et si longtemps combattu, à Valentine, dont le suprême espoir 
allait être déçu au moment même de vaincre ! En efïet, Valen- 
tine comptait sur ce mourant qui glissait déjà dans l'éternité. 

La main du comte Guy, humide, et placée, retomba sur le 
marbre dès que M. de Rieux l'eût lâchée. Il ouvrit les yeux 
au choc et parut étonné de revoir quelqu'un auprès de lui. 

— Ah ! ah ! fit-il, pourquoi m'éveiller de si grand matin? 
Faites venir Rémi, mon veneur... Mais n'est-il point défunt? 
Faites venir son fils. Je veux qu'on quête aujourd'hui vers 
le fond de la Sangle. Et s'il me rabat un ragot comme hier 
au lieu du grand vieux sanglier de la Croix-Carrée, je le chasse ! 

Son œil rencontra le regard consterné de Raoul. Ses traits 
flétris essayèrent un sourire. 



ROHAN-ROHAN 177 

— Vous voilà, César, mon fils, murmura-t-il, comment avez- 
vous passé la nuit? Et notre cher trésor, Valentine? Donnez- 
moi votre main, César. 

Raoul tendit sa main et il eut un froid par tout le corps, en 
touchant celle du vieillard. C'était le contact d'une pierre mouil- 
lée et glacée. Le vieillard l'attira contre lui et lui dit à l'oreille : 

— J'ai rêvé que vous étiez mort. César, mon pauvre enfant ! 
c'était moi qui vous avais tué... Et j'avais vieilli de vingt ans ! 
Chose étrange que les rêves ! j'ai vu cette nuit notre Valentine 
avec un petit enfant dans ses bras... En même temps, notre 
manoir s'écroulait, jetant de grands nuages de poudre au-des- 
sus des décombres. Et la main d'un soudard de France broyait 
notre écu entre deux roches. Une voix cependant répétait parmi 
ces ruines : « Rohan ne meurt pas ! Rohan ne meurt pas !... » 

Ses yeux devinrent hagards, et il rejeta en arrière sa tête 
qui rebondit sur le coussin de marbre. 

— Mais était-ce un rêve? reprit-il à voix basse; pourquoi 
sommes-nous parmi ces tombes. César, mon fils, je vois bien 
que tu as soulevé la pierre de ton sépulcre... Que me veux-tu? 

Il ferma ses paupières bleuies. C'était pitié de voir ce visage 
hâve et sans chair, perdu dans les masses de cette grande 
chevelure blanche. 

— Mon noble cousin, dit M. de Rieux, ce sont là de folles 
pensées... Je vous prie, ne voulez-vous point réciter avec nous 
le Pater et V Ave? 

La voix de l'agonisant était de plus en plus faible et indis- 
tincte. 

On l'entendit pourtant encore qui disait au lieu de répondre : 

— Votre tombe est loin d'ici. Pourquoi avez-vous fait tout 
ce chemin. César? Un mort peut-il aller si loin de son cercueil?... 

Son souffle commença à s'embarrasser dans sa gorge. 

— Qui donc a dit : « Rohan ne meurt pas ! b fit-il avec un sou- 
rire amer ; il n'y a sous ces voûtes que des Rohan et que des morts ! 

Il fit effort pour se mettre sur son séant, mais il ne put. 

— Où êtes-vous? demanda-t-il. 

On devinait encore sa pensée aux mouvements de ses lèvres, 
mais sa voix ne sortait plus. Pendant une ou deux minutes, 
on vit bien qu'il luttait contre l'étreinte de la mort, Rieux et 
Raoul se mirent tous deux à genoux. 

Un grand soupir gonfla la poitrine du vieillard et une der- 
nière fois sa voix s'éleva. 

12 



178 VALENTINE DE ROHAN 

— S'il passe, prononça-t-il avec un suprême effort, s'il passe 
enfin aujourd'hui, cet homme... ce Français... le Régent... 
dites-lui que je l'ai attendu jusqu'à la fin. Etes-vous là? je ne 
vous vois plus. 

' — Nous sommes là, répondit de Rieux. 

— Dites-lui quejevaisrattendreencore...autribunaldeDieu ! 
Ses bras s'étendirent le long de son corps. Ses yeux aveu- 
glés restèrent grands ouverts. Un silence régna sous les voûtes. 

Une heure s'était écoulée. Le soleil se levait au dehors et 
chassait la brume vaincue. Dans le caveau, les choses avaient 
changé d'aspect. 

Le tombeau qui servait de couche mortuaire au dernier 
comte de Rohan était entouré de cierges allumés. Outre nos 
deux compagnons toujours agenouillés, il y avait une vieille 
femme et un prêtre qui récitait l'oraison funéraire. On avait 
jeté un linceul sur le corps. La vieille femme était Michon 
Guitan. Le prêtre était le recteur de Noyal-sur- Vilaine. Ils 
avaient pu s'introduire sans obstacle, parce que le manoir 
avait été abandonné cette nuit-là même. Polduc avait besoin, 
ailleurs, pour aujourd'hui, de tous ses serviteurs. 

Le prêtre disait les versets; Rieux, Raoul et Michon en- 
tonnaient dévotement les répons. Il y avait longtemps que 
Rohan proscrit n'avait eu tant de pompes autour de lui. 

Tout à coup, au milieu de la monotone mélopée des psaumes 
latins, un cri se fit entendre et une femme échevelée se précipita 
dans le caveau. Derrière elle, Josselin Guitan soutenait les 
pas chancelants d'une jeune fille. 

Valentine de Rohan, c'était elle, traversa le caveau d'un 
pas rapide et vint se mettre au-devant du lit de mort de son 
père. Elle posa sa main sur le cœur du vieillard. 

— Vous avez trop tardé, madame, dit M. de Rieux à voix 
basse. 

Le prêtre leva la main et vuulut continuer sa prière, mais 
Valentine lui imposa silence d'un geste impérieux. Elle appro- 
cha son visage tout contre celui du cadavre et l'appela par son 
nom à haute voix. 

— Faites préparer des chevaux, mon cousin, dit-elle à M. de 
Rieux ; il faut que mon père soit à Rennes dans une heure ! 

Les assistants se regardèrent. La force d'âme a ses limites. 
Valentine avait-elle perdu la raison? 



ROHAN-ROHAN 179 

Comme elle vit que M. de Rieux restait là, bouche béante 
et la stupéfaction dans les yeux, elle répéta froidement : 

— Faites 1 
Rieux se leva. 

— Il faudrait un miracle... prononça tout bas le prêtre. 
Valentine répliqua d'un ton assuré : 

— Dieu nous le fera ! 
Puis, parlant à Rieux : 

• — Nous avons remué les cendres du moulin, dit-elle, nous 
avons fouillé chaque pouce du sol. Les papiers ont été brûlés. 
Rohan seul peut faire foi par sa parole. Il le faut ! Je le veux ! 

Puis, appelant comme avait fait Josselin à la Fosse-aux- 
Loups, elle cria par trois fois : 

— Rohan ! Rohan ! Rohan ! 
Chacun vit le cadavre tressaillir. 

■ — Rohan ne meurt pas ! murmura Michon Guitan 
Valentine fit un signe à M. de Rieux qui sortit. 
Quand il revint, le vieux comte était sur son séant. Valen- 
tine l'entourait de ses bras. Il frissonnait horriblement et ses 
yeux blancs n'avaient plus de prunelle, mais il vivait. Et il souf- 
frait, car cette âme revenue, qu'on avait été chercher jusque dans 
la mort, rentrait de force dans le cadavre. La lutte était poi- 
gnante. 
De tous les fronts inclinés, l'épouvante tirait la sueur froide. 

— Mon père, disait Valentine en le réchauiïant de sa cha- 
leur, en le ressuscitant de sa vie, mon père, vous n'avez pas 
le droit de mourir ! 

Le vieillard s'agitait sous son linceul. Ses genoux se cho- 
quaient l'un contre l'autre et ses dents produisaient un grince- 
ment lugubre. Le mot de sacrilège était sur les lèvres du prêtre. 

— Vivez mon père, répétait Valentine acharnée à son œuvre, 
vous le devez ! je le veux 1 

Pendant une minute qui sembla longue comme un siècle, 
le comte Guy resta en équilibre entre la vie et la mort. Puis 
la vie prit le dessus. Ses lèvres se desserrèrent : il respira. Ses 
yeux reprirent un vague rayon. 

— Je vois, dit-il. 

Il ajouta presque aussitôt, car il avait la conscience de ce 
qui s'était passé : 

— Me faudra-t-il mourir deux fois? 

Il avait sa raison. Dans cette trêve courte ou longue que lu 



180 VALENTINE DE ROHAN 

laissait la mort, il se retrouvait lui-même et aucun nuage ne 
couvrait plus sa pensée. 

— Mon bien-aimé père, dit Valentine, regardez ces deux 
enfants qui sont là près de vous. 

Elle avait pris Raoul et Céleste par la main. Ils étaient 
écrasés sous l'émotion de cette heure terrible. 

— Je les reconnais, murmura le comte Guy. Voici mon fils... 
mais avais-je deux filles? 

Le revers de sa main glissa sur son front lentement, et l'on 
entendit qu'il disait : 

— ^Du repos ! par pitié, donnez-moi du repos ! 

— Ton flacon, Josselin ! commanda Valentine. 

Josselin Guitan avait sa gourde d'eau-de-vie. Valentine la prit 
et l'approcha des lèvres du vieillard, qui la repoussait de la main. 
Rieux détourna la vue. 
— Ayez compassion de lui, madame, s'écria Raoul. 

— Ma mère, pitié ! pitié ! murmura Céleste, que l'horreur 
faisait frissonner de la tête aux pieds. 

Le prêtre se signa. Josselin restait immobile et muet. La 
vieille Michon interrompit son rosaire pour s'écrier 

— Vous agissez bien. Demoiselle ! tout ce qui a porté le 
nom de Rohan est là qui vous écoute et qui vous regarde. 
Sauvez le nom de Rohan ! 

Valentine se mit à genoux auprès du tombeau. 

— Mon père, dit-elle... Celui-là n'est point votre fils César, car 
la terre ne rend pas sa proie après quinze années... Celle-là n'est 
pas Valentine, et Dieu veuille que son pauvre cœur ne soit jamais 
torturé comme le mien l'est en cet instant ! Celui-là est le fils de 
César; celle-là est la fille de Valentine. Ils n'ont pas de nom, le 
parlementestassemblé, qui attend votre témoignage, mon père... 
Vous seul pouvez leur rendre ce qu'ils ont perdu par vous... 

— Que sont les choses de ce monde !... murmura le vieillard. 

— Vous seul, mon père, pouvez rendre aux derniers de votre 
race ce qu'ils ont perdu par vous : vous seul pouvez ressuciter 
Rohan ! 

— Il n'y a plus de Bretagne, il ne faut plus de Rohan ! 

— Mon père ! oh ! mon père ! je suis à vos pieds... j'implore... 

— Laisse-moi respirer!... dit le comte Guy dont les yeux 
agrandis suppliaient. 

Un murmure s'échappa de toutes les poitrines. Valentine 
se retourna impérieuse, inflexible. 



ROHAN-ROHAN 181 

— Eloignez-vous! ordonna-t-elle ; je veux être seule avec 
mon père ! 

Michon Guitan, saisit le prêtre, qui allait répliquer, et l'en- 
traîna en disant : 

— Celle-là est la Rchan de Bretagne ! 
Valentine était seule auprès du vieillard. 

— Regarde-moi, Rohan, dit-elle, moi que tu as chassée et 
maudite, moi qui étais innocente comme ton fils César que 
tu as tué ! Regarde-moi, Rohan, j'ai sur le corps ces vêtements 
de paysanne que je porte pour veiller sur toi depuis quinze 
ans et pour te protéger. Regarde-moi, Rohan, et réveille-toi ! 
tu as immolé ta propre race ! Hier, le fils de ton fils n'avait pas 
d'asile; hier, la fille de ta fille était servante de l'usurpateur. 
Tout cela pour toi ! et par toi ! Rohan, Rohan ! tu dors : Ré- 
veille-toi ! 

— Grâce ! balbutia le vieillard. 

— Grâce! répéta Valentine, qui le couvait de son regard 
brûlant; ils disaient cela autour de toi, tes vassaux'agenouillés, 
tes serviteurs en larmes, le jour où tu condamnas ta fille ! 

Le comte Guy se couvrit la face de ses mains. Valentine se 
pencha sur lui. 

— Pas de grâce, Rohan, comte de Rohan, mon père, toi qui 
descends des rois ! reprit-elle : ce mot n'a pu t'échapper qu'en 
rêve, Rohan, mon seigneur ! Tu es terrassé, redresse-toi ! Dieu 
donne à tous l'heure de l'expiation : la voici venue pour toi, 
Dieu te la donne. Debout, Rohan, et profite de l'heure de Dieu ! 

Elle était tout contre le vieillard; son haleine le brûlait. 
Quelque chose d'ardent jaillissait de ses yeux. 

— J'irai... fit le comte Guy, mais donne-moi le temps... 
demain... 

— C'est aujourd'hui ! 

— Ce soir... 

— C'est à l'heure même. 

— Que dirai-je? 

— La vérité. 

— Ils ne me croiront pas, ma fille. 

— Rohan n'a jamais menti, mon père. Quel parchemin vaut 
la parole de Rohan? 

Le vieillard essaya un mouvement. 

— Je ne puis, murmura-t-il accablé et paralysé; sur l'hon- 
neur de mon nom, je ne puis. 



182 VALENTINE DE ROHAN 

Valentine se tordit les mains. 

— Nous sommes perdus ! fit-elle. 

La vieille Michon vit cela de loin; les autres aussi. Les 
autres eurent un poids de moins sur le cœur : là terrible ba- 
taille leur sembla finie. 

Mais Michon se mit à genoux et baisa la terre. 

— Dieu ! s'écria-t-elle, dans l'élan passionné de son dévou- 
ment, je te promets un cierge plus gros dix fois que le cierge 
pascal, dût mon gars Josselin mendier par les routes ! Bonne 
Vierge, Vierge Marie ! je ferai le pèlerinage de sainte Anne 
d'Auray, et sainte Anne fut votre mère, à pied, pieds nus, sans 
manger ni boire autre chose que le pain de l'aumône et l'eau 
des ornières le long du chemin ! Seigneur Dieu ! prenez mon sang, 
prenez ma vie et que le fils de Rohan garde la maison de ses pères ! 

Le vieillard tourna la tête pour voir qui avait parlé. Valen- 
tine couvrit ses mains de baisers, car l'espoir renaissait en elle. 

— Vous ne savez pas, mon bien-aimé père, reprit-elle douce- 
ment, j'avais les preuves, c'est par vous, c'est à cause de vous 
que je les ai perdues. Elles étaient dans les ruines du moulin, 
et lorsqu'on y a mis le feu hier, par ordre de ce misérable à qui 
vous aviez donné autrefois toute votre confiance, Alain Polduc, 
rien ne m'était plus aisé que d'aller quérir le coffre où je les 
avais enfermées. Mais il eût fallu vous abandonner un instant 
mon père, tout seul, au milieu des flammes... 

— Aide-moi, dit le comte Guy, je vais essayer. 
Valentine le prit à bras le corps en remerciant Dieu dans son 

âme. 

— Ah !... fit-il en un gémissement, je ne puis... je me meurs ! 

— Non, mon père ! s'écria Valentine en le serrant contre sa 
poitrine, ma vigueur entre en vous. J'en suis sûre, je la sens 
qui passe de moi dans vos veines... Rohan ne saurait mourir 
avant d'avoir fait son devoir ! 

Les pieds du comte Guy touchaient le sol. 

— Tu as raison, dit-il : tant qu'il lui reste une tâche à remplir, 
Rohan ne meurt pas. Qu'on selle mon cheval ! 

Il repoussa Valentine et passa sans chanceler au milieu des 
assistants stupéfaits. Il gagna ainsi les douves, où Josselin 
Guitan lui présenta l'étrier. 

Il se mit en selle droit et raide. Tout le long du chemin, 
depuis le manoir jusqu'à Rennes, il tint la tête de la cavalcade. 



m 



ROHAN NE MEURT PAS 



Aussitôt que le comte de Toulouse connut les mesures ex- 
tiêmes prises contre les paysans révoltés de la Fosse-aux-Loups 
il fit partir un détachement de ses gardes, escorté par les sa- 
peurs de la ville, avec ordre de déblayer l'entrée des grottes. 
Il fit cela par humanité d'abord, car c'était un noble cœur; il 
fit cela ensuite par politique. Son opinion était qu'on ne pou- 
vait point abattre la résistance bretonne par la terreur. Un 
semblable massacre avec ses ^deuses conséquences devait 
soulever la province tout entière. 

Yves Ouimper de Lanascol, écuyer de la comtesse de Tou- 
louse fut chargé de conduire les travailleurs libérateurs. L'har- 
monie toute celtique de ce vaillant nom de Basse-Bretagne 
indique elle-même la pensée du prince. Il voulait s'entourer et 
entourer sa femme de Bretons. 

Lanascol, âgé de vingt ans, avait, à quelques semaines de là, 
quitté pour la première fois le manoir paternel. En partant, 
il avait essuyé les larmes de sa bonne mère à force de baisers et 
promis qu'il gagnerait de l'honneur. Et tout le long de la route 
qu'il faisait à cheval, depuis les montagnes Noires jusqu'à ee 
bassin plat et brumeux où la ville de Rennes est assise, Yves 
songea à sa mère bien-aimée. 

Voilà qu'une bonne occasion lui venait de gagner de l'hon- 
neur ! Yves de Lanascol, reconnaissant jusqu'à l'enthousiasme, 
baisa la main du prince et sauta en selle. 

— Ma mère sera contente, se disait-il. 

Sa mère porta le deuil. On raconte encore la mort du pauvre 
écuyer Yves Quimper de Lanascol, aux veillées du Finistère. La 
légende dit qu'il était beau, ce qu'il fit, prouve qu'il était brave. 



184 VALENTINE DE ROHAN 

Il était nuit encore quand il arriva avec sa troupe sous 
l'étang du Muys. On se mit tout de suite à l'ouvrage et, dès qu'il 
y eut un passage ouvert, Lanascol entra le premier en criant : 

— Pardon pour tous ! 

Il se heurta contre les corps morts de ceux qui s'étaient fait 
tuer derrière la grille. On alluma des torches. Les grottes étaient 
désertes. Lanascol traversa la grande galerie toute jonchée des 
débris de l'orgie. Il parvint à la chambre du conseil, où était 
le cadavre de Yaumy, le joli sabotier. 

La draperie d'argent relevée laissait voir la niche, et dans la 
niche l'ouverture par où les Loups avaient opéré leur retraite. 
Cette ouverture rendait des bruits confus et profonds. 

• — Ils sont là ! se dirent les soldats et les pionniers, 

Lanascol, malgré les prières des siens, montra sa poitrine 
découverte à l'ouverture et cria de nouveau que Son Altesse 
le gouverneur de Bretagne donnait quartier à tous les paysans 
révoltés. On ne lui répondit point. Il dit : — Avançons ! 

Chacun savait bien que ces grottes étaient pleines de préci- 
pices. La troupe hésitait. Lanascol saisit une torche la brandit 
au-dessus de sa tête et s'élança dans l'ouverture. On entendit ce 
cri : — Ma mère !... Lanascol et sa torche avaient disparu dans 
l'abîme qui s'ouvrait à dix pas de l'entrée. 

Telle fut la nouvelle que les gardes de Toulouse rapportèrent 
en la ville de Rennes. Cela se répandit avec la rapidité de la 
foudre dans les hôtels nobles comme dans les loges du petit 
peuple. Les Loups avaient dû mourir tous jusqu'au dernier 
dans ce précipice sans fond. Il n'y avait plus de Loups ! 

Comme on le pense bien, ni M. l'intendant de l'impôt, ni 
M. le sénéchal, ne s'étaient couchés cette nuit-là. Ils furent 
des premiers à savoir la nouvelle. Au petit jour, Alain Polduc 
était dans le cabinet de son beau-père. 

— Vainqueurs sur toute la ligne ! s'écria-t-il ; tout a disparu, 
tout!... mon excellent ami, hier au soir j'ai bien cru que nous 
étions noyés sans ressource ! 

— Et moi donc ! répartit Feydeau. 

— Ah ! beau-père, beau-père ! reprit Polduc avec effusion, 
quand j'ai vu M. de Rieux donner du pommeau de son épée 
au visage de ce lâche coquin de Yaumy; quand j'ai vu madame 
Isaure tenir tête à tout le monde, et le seigneur Martin Blas 
prisonnier au milieu d'un cercle de patauds inconnus, j'ai eu 
bien envie de monter à cheval et de m'en aller tout d'un trait 



ROHAN-ROHAN 185 

à Saint-Malo louer une barque pour passer en Angleterre. 

— Comment ! fit Achille-Musée avec un mouvement d'épou- 
vante rétroactive, ça a été jusque-là? 

— Mon beau-père, répondit Polduc, entre l'abîme et nous, 
il y avait juste l'épaisseur d'un cheveu ! 

— Mais maintenant, mon gendre? 

— Maintenant, j'ignore comment la chose s'est faite, mais 
il est certain que tous ceux que nous avons laissés dans les 
grottes sont morts à l'heure qu'il est. Or, comptez sur vos dix 
doigts : Yaumy, qui en savait trop long, et qui nous gênait; 
Martin Blas, qui nous faisait peur; Valentine, notre tête de 
Méduse, et très probablement de son vieux père, s'il n'était 
pas déjà défunt, et très certainement. Céleste, sa fille. Je ne 
parle même pas de Josselin Guitan et de sa mère qui a si bien 
failli nous garder dans le pétrin... 

— Alors, mon gendre, s'écria Achille-^Iusée, enchanté, nous 
n'avons plus qu'à fêter notre victoire? 

— Erreur, mon beau-père ! Ce petit Raoul qui a sauvé hier 
la comtesse de Toulouse nous reste sur les bras. L'hydre a 
encore une tête. Ce matin, s'il vous plaît, nous allons nous 
mettre en quatre et dépenser un million, pour que ce soir nous 
soyons les maîtres définitivement ! 



Il était onze heures du matin. Le gros, comme on appelle 
encore la maîtresse cloche de l'Hôtel-de- Ville, sonnait de mi- 
nute en minute ce coup unique et prolongé qui annonçait les 
délibérations solennelles du parlement breton. 

Or, la délibération d'aujourd'hui était solennelle entre toutes. 
Les États de Bretagne, rassemblés en séance extraordinaire, 
sur l'ordre du prince gouverneur lui-même, avaient convoqué 
les quatre chambres du parlement. 

Cela ne s'était vu qu'une fois, lors du vote de résistance 
contre les subsides demandés par M. de Mercœur dans la guerre 
contre le Béarnais. 

Il s'agissait de juger le grand procès de Rohan, 

A Dieu ne plaise que nous prétendions rien dire contre les 
magistrats du parlement rennais, encore moins contre messieurs 
des États ! Il est certain, cependant, qu'Alain Polduc et le mil- 
lion de son beau-père avaient trouvé à qui parler depuis ce 
matin. Il y avait quinze ans et plus que le litige était pendant; 



186 VALENTINE DE ROHAN 

Alain Polduc avait droit : on ne pouvait plus longtemps lui 
refuser justice. 

Aussi, quand mesdemoiselles Feydeau sortirent de l'hôtel 
dans le carrosse de leur père, toute une populace, qui avait eu 
sa petite part du million, se mit-elle à suivre en criant : — 
Dieu garde Rohan et les belles demoiselles ! 

La ville était encore fortement émue des événements de la 
nuit précédente. Les maisons restaient désertes, Rennes tout 
entier était descendu dans les rues qui avoisinaient le Palais 
des États. La place du palais elle-même semblait une mer 
agitée, tant la foule l'emplissait exactement. 

La maison des États, qui est maintenant le palais de Jus- 
tice, à Rennes, est un quadrilatère dont la face méridionale 
(la façade) est occupée par la salle des Pas-Perdus. Les trois 
autres côtés sont tenus par des salles d'audience qui donnent 
sur trois galeries intérieures. La grand'chambre actuelle, où se 
tenaient les séances des États, prend la face orientale du monu- 
ment. La décoration en est magnifique. Le plafond est de 
Goypel, les peintures murales appartiennent à Jean Jouvenet. 
Les tentures en pointde Flandre avaient coûté quinze cent mille 
livres à Honoré d'Albert, duc de Chaulnes, avant-dernier 
gouverneur de Bretagne. 

Cette salle, d'aspect monumental, était digne en tout de sa 
haute destination et de la fière province dont elle abritait les 
représentants. 

Mais ce jour-là elle était de beaucoup trop petite, et les portes 
élargies des deux salles voisines établissaient une communi- 
cation rendue nécessaire par la présence du parlement et de 
tous les corps d'État. Un double trône, placé au centre de 
l'enceinte, était réservé à Leurs Altesses. Le président des 
États s'asseyait immédiatement au-dessous. A droite, trois 
sièges attendaient Rohan et ses filles adoptives. Rohan, bien 
entendu, c'était Alain Polduc. 

La séance ouvrit à onzes heures. Le président de Montméril 
fit le rapport. A onze heures et demie Leurs Altesses entrèrent 
par la porte du greffe, et l'intendant Feydeau fit aussitôt porter 
un dais aux armes de Bourbon et de Noailles au-dessus de leurs 
ttônes. 

On trouva froid et trop bref le sourire de remerciement que 
le prince gouverneur lui adressa. Leurs Altesses envoyèrent, au 
contraire, un salut gracieux et tout bienvaillant à M. de Rieux, 



ROHAN-ROHAN 187 

qui entrait en même temps qu'elles, portant son nouveau cos- 
tume de brigadier des armées du roi, et qui venait prendre son 
poste à la grande porte. 

Achille-Musée, qui jusqu'alors avait été radieux eut un mé- 
chant pressentiment et se tourna vers son gendre. Celui-ci 
attendait non loin de M. de Rieux, avec les demoiselles Fey- 
deau. Il fit signe à son beau-père. Puis, voyant que celui-ci 
s'agitait sur son siège comme si le coussin en eût été rembourré 
d'épingles, il traça quelques mots sur ses tablettes, et lui en- 
voya un pli fermé par un huissier. 

Le billet trouvé sur Feydeau après la séance contenait ces 
mots : « Nous sommes sauvegardés de toutes parts. Il y a deux 
mille hommes à nous au dedans et au dehors du palais. » 

Par le fait, Alain Polduc avait acheté ce matin toute une 
armée. Mais de tqus les trafiquants, les plus efïrontés voleurs sont 
ceux qui font marchandise d'eux-mêmes. 

Nous avons besoin de dire, avant de raconter la scène étrange 
qui se passa ce matin au palais des Etats de Bretagne, com- 
ment était constituée la foule compacte, massée à l'intérieur 
de l'édifice, dans les vestibules, sur les perrons et sur la grande 
place. La foule, en efïet, joua son rôle important dans ce der- 
nier acte de notre drame. 

Au dehors, sur la place du palais il s'était fait une sorte de 
travail d'épuration parmi la cohue. Tout le long de la petite 
rue Saint-Benoît, située sous les fenêtres de la grand'chambre, 
le long du couvent des capucins et aux alentours de la place, 
c'étaient des paysans du domaine de Rohan-Polduc et des te- 
nanciers de Feydeau. Ils avaient systématiquement repoussé 
les femmes et aussi le peuple des basses rues de Rennes. Évi- 
demment, on les avait apostés là à dessein. 

Au centre de la place et sur les degrés, c'étaient aussi des pay- 
sans de la forêt, à l'air farouche, à la tenue sauvage. Leurs 
figures basanées se cachaient sous de grands chapeaux de paille 
ou de feutre, d'où s'échappaient leurs chevelures ébouriiïées. 
Ils étaient là en troupe serrée. Leurs mouvements se faisaient, 
tout d'une pièce. Ils avaient refoulé les tenanciers de Polduc 
sans mot dire et par le seul poids de leur masse. 

On en voyait jusque sur le perron, côtoyant les derniers rangs 
des gentilshommes. Les gentilshommes encombraient les vesti- 
bules, escaliers et galeries jusqu'à l'entrée même de la salle des 
États. 



188 ' VALENTINE DE ROHAN 

Comme midi sonnait à l'horloge de l'Hôtel de Ville, on vit 
arriver par la rue Saint-Georges un singulier cortège qui avait 
grand'peine à obtenir passage. C'était une paysanne dont les 
traits disparaissaient presque complètement sous son capuchon 
de bure amplement rabattu; elle tenait une jeune fille par la 
main. C'était ensuite un vieillard enveloppé dans un grand 
manteau, qui était soutenu par un gars de la forêt d'un côté, 
par un gentilhomme tout jeune et brillamment costumé de 
l'autre. C'était enfin une femme d'âge, pipe en bouche et ro- 
saire à la main. 

— Holà ! nos bonnes gens, dirent les premiers paysans qui les 
virent à l'embouchure de la rue Saint-Georges, vous ne passe- 
rez point, quand vous seriez la reine et le roi ! 

— Place ! fit le jeune gentilhomme. 

Le vieillard n'ouvrit point la bouche. La paysanne saisit le 
bras de celui qui avait parlé. 

— As-tu vu l'incendie du moulin de la Fosse-aux-Loups, 
François Lequien? murmura-t-elle ; j'ai passé au travers de 
ces flammes... gare à ceux qui me feront obstacle aujourd'hui. 
Dis-leur que je suis la Meunière ! 

François Lequien arracha son bras comme s'il eût été dans 
le feu. Il se pencha vers ses voisins. Ce mot courut de bouche en 
bouche. : 

— La Meunière ! 

Et dans cette masse où vous n'auriez pu glisser votre bras, 
une large trouée se fit comme par enchantement. 

A ce moment, dans la grand'chambre, le premier président 
prenait la parole pour résumer les prétentions de Polduc et les 
instances des demoiselles Feydeau. 

La paysanne, le vieillard, le jeune gentilhomme, le gars et 
la bonne femme, s'engagèrent dans la voie qui leur était ou- 
verte. Chacun se reculait d'eux avec terreur. On se signaitàla 
vue du vieillard, ce mort qui marchait ! — Quelle diablerie 
allait faire la Meunière? 

Quand les rangs des vassaux de Polduc et Feydeau furent 
percés, le cortège vint se heurter contre un nouveau mur hu- 
main : ces hommes à feutres rabattus et à grandes chevelures : 
sabotiers, charbonniers et bûcherons. 

— Place ! dit encore le jeune gentilhomme. 

Les hommes de la forêt le mesurèrent d'un œil insolent et 
se mirent à rire. Aucun d'eux ne bougea. 



ROHAN-ROHAN . 189 

— Julot ! dit la paysanne à demi-voix. 

Tous ceux qui l'entendirent dressèrent l'oreille. 

— Josille ! continua la paysanne, Francin ! Benoît ! 
Quatre bons gars s'avancèrent tête nue. 

— Prenez-moi ce vieil homme sur vos épaules, ordonna la 
paysanne, et allez en avant jusqu'à ce que je vous dise : c'est ici : 

Un nom, cependant, avait encore couru de bouche en 
bouche : ce n'était plus celui de la Meunière. 

Les Loups disaient : — La Louve ! 

Car tous ceux qui étaient là, c'étaient les Loups de la forêt 
de Rennes, sauvés cette nuit par Valentine de Rohan. Un 
pont de planche jeté sur ce précipice où le pauvre Lanascol 
avait trouvé la mort, leur avait livré passage. Le dernier fugitif 
avait, d'un coup de pied, poussé le pont au fond de l'abîme. 

Le nom de la LOUVE fit osciller toutes ces sombres têtes 
d'un bout à l'autre de la place. 

On vit bientôt s'élever au-dessus du niveau la pâle figure du 
vieillard; porté à bras, et dont les cheveux blancs flottèrent 
au vent. Les quatre porteurs trouvèrent partout la route 
ouverte au-devant d'eux, jusqu'au perron. 

Mais en arrivant au pied du perron, il fallut lutter encore. 
C'étaient maintenant les gentilshommes qui barraient la 
route. La paysanne dégrafa son mantelet à capuce, qui décou- 
vrit un noble et beau visage. 

— Messieurs, dit-elle en rejetant en arrière les riches bou- 
cles de ses cheveux, tandis que son humble déguisement tom- 
bait à ses pieds, ne voulez-vous point livrer passage à la com- 
tesse Isaure? 

— Vive Dieu ! répondit le cadet de Laval, s'ils ne le voulaient 
pas, belle dame, il faudrait donc jouer de l'épée, car moi je le 
veux ! 

Mais tous le voulaient. Qui donc, parmi la jeune noblesse de 
Rennes, eût fait mine de résister à la belle des belles? Les 
quatre Loups qui portaient le vieillard passèrent. On ne faisait 
nulle question, quoique chacun pût bien deviner qu'un évé- 
nement étrange allait avoir lieu. 

Après le vieillard, madame Isaure venait, tenant toujours 
par la main cette charmante jeune fille que messieurs de la 
noblesse reconnaissaient pour l'élue de cette nuit. Tous ils 
l'avaient vue apporter les clés de la ville sur un plat d'or. 

Derrière Isaure et sa compagne, arrivaient Josselin et dame 



190 VALENTINE DE ROHAN 

Guitan. Ces deux derniers, après qu'on eut traversé le vesti- 
bule, monté les escaliers et franchi les galeries, s'arrêtèrent au 
seuil de la grand'chambre, en dehors. 

Le vieillard, les deux femmes et le jeune gentilhomme 
entrèrent sous la carrée en tapisserie flamande qui décorait la 
porte principale. M. de Rieux, qui était là, dit tout bas à ma- 
dame Isaure : 

— Pas encore. 

En même temps il détacha l'embrasse qui relevait le lourd 
rideau. La draperie tomba. Notre cortège devint subitement 
invisible pour les gens qui étaient .dans la salle. Le premier 
président achevait à cet instant son résumé qui penchait 
manifestement en faveur de M. le sénéchal et de ses filles 
d'adoption. De nombreuses marques de contentement accueil- 
lirent sa péroraison : il y eut là pour cinq ou six cent mille 
livres tournois d'enthousiasme, au plus juste prix 

Mais au moment où le Sénéchal et ses deux filles s'ébran- 
laient sur un signe du maître des cérémonies, l'intendant 
Feydeau arrêta son gendre. Il venait de recevoir un billet passé 
de main en main, et de larges gouttes de sueur rayaient son fard. 

— Nous sommes perdus ! balbutia-t-il. 

Polduc haussa les épaules et passa outre. Alors, sous la 
carrée qui fermait la porte principale, M. de Rieux dit : 

— Il est temps ! 

Et il se mit en marche, précédant lui-même le cortège mysté- 
rieux. 

Quand la tête morne et toujours belle du vieux comte Guy 
parut au-dessus des autres têtes, une longue rumeur se fit 
dans la salle des États. M. de Toulouse se leva de son trône, 
et tout le monde dit : — c'est pour saluer Rohan ! 

La perruque du pauvre intendant s'affaissa. On ne le vit 
plus. Il s'était évanoui comme une vieille femme qu'il était. 

Polduc, au contraire, fendait la foule d'un air content et 
et fier. Ces rumeurs, il les prenait pour lui. Ce nom de Rohan, 
il se l'appliquait tout naturellement et rendit grâces, à part 
lui, au coiïre-fort de son beau-père qui lui faisait une si belle 
fête. Il ne s'aperçut de ce qui se passait derrière lui qu'en arri- 
vant aux degrés de l'estrade. Mademoiselle Olympe et ma- 
demoiselle Agnès avaient déjà monté les marches. 

Polduc se retourna parce que M. de Rieux lui toucha l'épaule. 
A la vue de Roh in porté ainsi comme en triomphe, les yeux du 



ROHAN-ROHAN 191 

sénéchal s'injectèrent et sa face livide se décomposa. C'était un 
homme foudroyé sur place. 

Madame Isaure, passant devant lui, écarta de la main les deux 
demoiselles Feydeau, qui choisissaient leurs sièges et comme 
celles-ci lui demandaient fièrement de quel droit, elle répondit ; 

— Ces sièges sont à Rohan; ce n'est point ici votre place, 
mes belles ! 

Puis elle ajouta en s'asseyant après sa fille : 

■ — Nous sommes les Rohan ! 

Raoul était debout derrière son siège. Les quatre porteurs 
avaient déposé le vieillard sur le fauteuil du milieu, plus élevé 
que les autres. 

La rumeur avait cessé. L'émotion de tous se traduisait en un 
profond silence. 

On vit-alors quelque chose d'inouï dans les fastes parlemen- 
taires. Leurs Altesses, le prince gouverneur et sa femme tra- 
versèrent l'estrade dans toute sa largeur et vinrent au-devant 
de celle que madame de Toulouse avait insultée la veille, en 
plein bal, sous le nom de la comtesse Isaure. Madame de Tou- 
louse lui présenta la main et la baisa au front. 

— ^lonseigneur, dit Valentine, voici monsieur mon père, le 
comte Guy qui est proscrit par sentence royale. J'ai besoin 
qu'il parle. Étendez sur lui votre protection, afin qu'il soit en- 
tendu. 

— Rohan est ici parmi ses pairs, répondit le comte de Tou- 
louse; j'apporte de Paris l'ordre du roi qui lui rend ses titres et 
ses biens. 

Puis, se tournant vers le vieillard : 

• — Parlez, comte, vous êtes libre ! 

Un peu de sang monta aux joues terreuses du vieux Breton. 

— C'est peut-être la volonté de Dieu, murmura-t-il, que la 
Bretagne soit sauvée par la France. 

Puis d'une voix qui déjà n'était plus de la terre. 

— Bourbon ! reprit-il, tu es un noble prince. Je veux bien 
porter témoignage devant toi... Voici le fils de César, mon pre- 
mier né. Voici la fille de ma Valentine : tous deux issus de légi- 
times unions... tous deux Rohan, je le jure ! 

Il se tut. Le comte de Toulouse fit un pas vers lui la main 
tendue. Mais Rohan avait fait son devoir. Son dernier mot 
avait été son dernier soupir. La mort le sauvait de cette alter- 
native : donner sa main bretonne à un Français, refuser sa 



192 VALENTINE DE ROHAN 

main loyale au plus loyal des chevaliers. Il était tombé d'un 
temps, tout d'une pièce et sans chanceler. 

Rieux dit : 

• — Il s'est couché du moins, en sa place ! Voici son fils, Rohan 
ne meurt pas 1 



CONCLUSION 



En cette séance du parlement de Rennes, César de Rohan et Marie 
sa cousine furent solennellement reconnus. Ce fut M^^ de Toulouse 
qui réunit leurs mains pour les fiançailles. Quand on sortit du palais 
des États, le prince gouverneur fit signe du haut du perron qu'il vou- 
lait parler. Valentine était auprès de lui. Les Loups applaudirent 
d'un bout à l'autre de la grande place. 

— Bonnes gens, dit le prince, la guerre est finie entre vous et nous. 
Le roi (et il appuya sur ce mot le roi comme s'il eût voulu écarter la 
personne du Régent, odieuse à la Bretagne), le roi vous aime et c'est 
pour cela qu'il m'a envoyé vers vous, je vous apporte l'oubli du passé 
avec la promesse de jours meilleurs; et pour preuve, bonnes gens, 
voici le fils de vos anciens seigneurs que le roi vous rend. Il était 
comte, le roi le fait duc. 

Il prit Raoul par la main et acheva au milieu des acclamations com- 
mencées : 

— Pour que le nom de Polduc, souillé par un traître tombe dans 
l'oubli, celui-ci est le duc de Rohan-Rohan ! 

On dit qu'après ce grand triomphe, M^^^^ Valentine, rentrée en son 
hôtel, trouva au seuil de son oratoire, Morvan de Saint-Maugon age- 
nouillé. 

Feydeau et ses deux filles étaient partis pour Paris à la suite de la 
séance. Alain Polduc avait disparu. Voici ce qui se raconta tout bas 
dans les loges de la forêt de Rennes : 

Josselin Guitan lui avait dit un jour sous son serment : 

— Tu mourras de ma main ! 

On retrouva le coi'ps de Polduc dans le cimetière de Noyai, entre 
les tombes de César et de Jeanne de Combourg, sa femme. Le bour- 
reau était couché entre ses deux victimes. 

En terminant nous constaterons que le voyageur Julot raconta les 
merveilles de Paris jusqu'au dernier jour de sa vie et que dame Michon 
reprit avec honneur son poste de femme de charge du manoir. 

Les mémoires du temps n'ont qu'une lacune, une seule, mais elle est 
regrettable : malgré nos recherches sérieuses, nous n'avons jamais pu 
découvrir si le romanesque Magloire fut enfin l'époux de Sidonie. 

FIN 



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TABLE DES MATIERES 



PREMIÈRE PARTIE 
LA PETITE CEXDRILLON 

I. — Le boudoir 5 

II. — L'intendant royal 11 

III. — Deux héritiers 16 

rv. — Madame Saint-Elme 23 

V. — Le feu-follet 31 

VI. — Mot d'ordre 37 

VII. — Profits et pertes 42 

VIII. — L'interrogatoire 48 

IX. — Les demoiselles Feydeau 54 

X. — Le coup de feu 60 

XL — La toilette de Cendrillon 66 

XII. — Le cornette 72 

XIIL — La fée 78 

DEUXIÈME PARTIE 
LA COMTESSE ISAURE 

I. — Aventures de nuit 81 

IL — Le souper de Magloire 87 

III. — Avant le bal 93 

IV. — Tête-à-tête 100 

V. — L'insulte 106 

VI. — L'invasion 112 

VIL — Changement à vue 118 

VIII. — La Fosse-aux-Loups 125 

IX. — Dame Michon Guitan 133 

X. — Le joli sabotier 138 

XL — Mère et fiUe 145 

XII. — Les otages 152 

XIIL — La Louve 159 

TROISIÈME PARTIE 
ROHAN-ROHAN 

I. — Les sépultures 168 

II. — L'agonie de Rohan 176 

III. — • Rohan ne meurt pas 183 

Conclusion 192 

Chartres. — Imprimerie F. Laine. 194.7.22. 



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PQ ?eval, Paul Henri Corentin 
224^ -Oeuvres. 
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t. 35 



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